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Le roi de la chute

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« Il est des hommes qui voyagent pour découvrir le monde.

D’autres pour qu’il ne les rattrape pas. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Certains hommes ne s’attachent nulle part. Ils traversent les villes avec la légèreté d’un visiteur déjà prêt à partir. Les promesses naissent sous leur langue avec la facilité d’une chanson, et s’évanouissent avant l’aube. Ils cultivent la fuite avec soin, entretiennent leurs départs, polissent leurs excuses. Pour eux, une porte ouverte vaut déjà sortie. Notre coquin appartenait à cette espèce discrète : celle qui préfère les routes aux racines qui retiennent.

Dans une bourgade paresseusement accrochée aux berges d’un fleuve capricieux, Cléandre le Magnanime, du moins tel qu’il se présentait, s’adonnait à son activité favorite : l’évasion.

Ce matin-là, il avait quitté précipitamment l’auberge du Cygne éméché, les poches lestées de quelques objets qui, quelques instants plus tôt, ne lui appartenaient pas. Derrière lui, l’aubergiste, un colosse aux mains larges comme des battoirs, hurlait à qui voulait l’entendre qu’un fieffé fripon venait de l’escroquer d’une somme coquette en pièces et en promesses vaines.

Cléandre, lui, souriait. Ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’il quittait une ville dans l’urgence, et il trouvait à ces départs précipités une saveur particulière, celle du défi. Il était un voyageur, un parleur, un conteur d’histoires si belles qu’on lui offrait souvent le couvert par pure admiration, ou simple crédulité. Comme souvent, l’admiration tournait à la suspicion, et la suspicion aux représailles.

En l’occurrence, les représailles prenaient la forme de deux costauds lançant à sa poursuite des jurons agrémentés de menaces convaincantes. Cléandre accéléra le pas, puis bifurqua dans une ruelle étroite où l’ombre des bâtisses lui offrait un répit. L’eau avait creusé des rigoles le long des murs, y laissant une trace sombre que personne ne prenait la peine d’effacer. Une corde à linge pendait bien bas ; Cléandre la repoussa du front sans ralentir. Une chemise trempée lui colla à la joue, laissant une odeur de savon un peu dépassé. Il enjamba un baquet renversé, manqua de glisser sur un pavé poli par les années et se rattrapa d’une main contre une porte mal fermée. Derrière le bois, une voix s’indigna, mais il était déjà plus loin.

Il connaissait cette ville par ses raccourcis et ses angles morts. Il savait quelles fenêtres restaient ouvertes malgré les cris, quels soupiraux donnaient sur des caves praticables, quelles cours intérieures servaient de refuge provisoire. Il avait appris ces détails à la manière d’un artisan patient, accumulant les erreurs et les départs précipités. Une ville n’est jamais hostile à celui qui observe, elle offre toujours un interstice.

Des pas résonnèrent derrière lui. Un juron ricocha contre les murs. Cléandre ralentit au lieu d’accélérer. Il ajusta son manteau, retira une poussière imaginaire de sa manche, reprit sa marche avec une dignité retrouvée. Il tourna au coin suivant d’un pas posé, salua d’un signe de tête une vieille femme qui secouait un tapis, et poursuivit l’urgence appartenant désormais à d’autres.

La ruelle débouchait sur un passage couvert, voûté, où l’odeur de poisson séché dominait tout le reste. Des caisses empilées formaient un couloir improvisé. Il se glissa entre elles, effleura un filet suspendu qui laissa tomber deux écailles sur son col. De l’autre côté, la lumière s’élargissait. Le marché n’était plus qu’à quelques enjambées.

Il inspira profondément, redressa les épaules, laissa son sourire se mettre en place. La fuite exige plus qu’une course : elle réclame une métamorphose. Lorsqu’il déboucha sur la place bondée, il n’était plus un homme poursuivi, seulement un passant absorbé par la contemplation d’un étal.

Il se mêla habilement à la foule, récupéra une pomme au passage, geste purement mécanique, une habitude plus qu’un besoin, et fit mine d’être absorbé par l’observation d’un charlatan vendant un élixir prétendument miraculeux. Il allait s’estimer tiré d’affaire quand une voix derrière lui tonna :

— Espèce de truand !

Il se retourna lentement, croqua dans sa pomme et offrit son plus large sourire.

— Ah, dame Perrine ! Toujours aussi charmante… Vous me cherchiez ?

La dame Perrine, qu’il avait quittée un soir en lui promettant un avenir radieux avant d’oublier de la revoir, n’avait pas l’air de goûter sa plaisanterie. Pire, derrière elle, l’aubergiste et ses hommes venaient de le repérer.

Cléandre soupira. Une fois de plus, il allait devoir user de son talent le plus précieux : l’improvisation.

Cléandre fit un pas en arrière, jaugeant ses options. À gauche, un étal de poissons dont l’odeur seule dissuaderait quiconque de s’y attarder. À droite, un vendeur de tissus bariolés, assez attentif pour qu’un vol rapide soit envisageable. Derrière lui, la masse grouillante du marché ; devant, dame Perrine, l’aubergiste et ses molosses qui se frayaient un chemin à coups d’épaules.

La situation n’était pas idéale or, Cléandre avait vu pire. Il prit un ton faussement ému :

— Dame Perrine, je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous revoir ! Vous êtes resplendissante, un vrai phare dans ma nuit d’errance.

Elle plissa les yeux, méfiante.

— Tu as disparu avec mes économies, chenapan.

— Un simple malentendu ! Je comptais revenir dès que possible, avec des gains triplés ! Malheureusement, un incident malencontreux m’a retenu…

— Un incident ?

Cléandre leva les mains, dramatique.

— On m’a détroussé, madame ! Sur la route de Myelan, par un groupe de bandits sans foi ni loi ! J’ai résisté vaillamment, ils étaient trop nombreux. Je suis tombé, frappé par la félonie du sort, et je me suis réveillé, nu comme un ver, dans un fossé.

Dame Perrine arqua un sourcil. Derrière elle, l’aubergiste était moins enclin à écouter les balivernes. Il fit craquer ses jointures et grogna :

— Arrête de jacasser, fripouille, et rends-moi mon or.

— Voyez-vous, c’est là que l’histoire devient passionnante ! Justement, j’ai une proposition qui devrait satisfaire tout le monde…

L’aubergiste leva un poing menaçant. Cléandre comprit qu’il n’avait plus que quelques secondes avant d’être saisi par le col. Il prit donc l’option la plus sensée : il se retourna et bondit sur l’étal de poissons. Un cri de stupeur s’éleva quand il piétina sans vergogne daurades et maquereaux, puis il sauta sur un tonneau renversé, manqua de trébucher, et fila droit vers une ruelle. Dame Perrine hurla :

— Attrapez-le !

Derrière lui, la course-poursuite s’organisait déjà, mais Cléandre connaissait ces rues mieux qu’il ne l’avouait. Il zigzagua entre des charrettes, se faufila sous un auvent et s’élança sur une pile de caisses. De là, il bondit sur un balcon bas, se hissa tant bien que mal sur les toits dans un roulement maladroit, évitant de justesse une tuile instable qui menaçait de se décrocher. En bas, l’aubergiste et ses molosses fouillaient la ruelle, jurant à tout-va.

Il s’accorda un instant pour reprendre son souffle, observant la ville en contrebas. Loin de l’agitation du marché, les toits offraient un calme seulement troublé par le vent qui s’engouffrait entre les cheminées. Une belle vue pour une belle fuite, pensa-t-il avec satisfaction. L’heure n’était pas à la contemplation. Il devait quitter la ville avant que son infortune ne se transforme en séjour prolongé dans une cave humide, ou pire, dans un cachot officiel.

S’accroupissant, il calcula son itinéraire. Sauter sur la toiture voisine, longer le faîte, redescendre par l’arrière d’une échoppe désaffectée… Si tout se passait bien, il atteindrait la porte sud avant que la garde ne soit alertée.

Avec la souplesse d’un chat légèrement rouillé, il se redressa et se prépara à bondir. Un craquement sinistre l’arrêta. Sous son pied, la vieille charpente protesta avant de céder brusquement.

— Par tous les diables !

Le toit s’effondra sous lui. Il eut à peine le temps de se débattre avant de s’écraser dans une chambre obscure, au milieu d’un nuage de poussière et de gravats. Un silence s’abattit. Cléandre ouvrit un œil. Puis l’autre. Il était vivant. Merveilleux.

Avec précaution, il roula sur le dos, les membres endoloris. À travers le trou béant dans le plafond, il apercevait le ciel bleu et, au loin, le sommet du clocher qui dominait la ville. Il murmura en époussetant son manteau :

— Note à moi-même : éviter les bâtiments plus vieux que mes mensonges.

Un grincement lui fit tourner la tête. Une porte venait de s’ouvrir. Il retint son souffle. Dans l’ombre du couloir, des pas hésitants s’approchaient. Une voix tremblante s’éleva :

— … Qui est là ?

Cléandre, toujours allongé sur le dos, observa la silhouette qui se découpait dans l’ombre du couloir. Il cligna des yeux pour en deviner les contours. Une petite fille, d’environ huit ans, le regardait avec un sérieux désarmant. Elle portait une grande robe, des cheveux en bataille et, surtout, elle tenait une cuillère en bois levée devant elle en une arme redoutable. Elle demanda d’une voix monocorde :

— Vous êtes un démon ?

Cléandre, qui s’apprêtait à bredouiller une excuse, se figea.

— Pardon ?

— Un démon. Grand-mère dit que si un homme tombe du plafond, c’est soit un démon, soit un ivrogne.

Cléandre se redressa lentement, faisant mine de réfléchir.

— Eh bien… Si j’avais su que c’étaient les deux seules options, j’aurais peut-être choisi mon atterrissage plus prudemment.

La petite fille fronça les sourcils.

— Alors, vous êtes quoi ?

— Une troisième possibilité.

— Elle n’existe pas.

— Si, maintenant, elle existe.

Elle baissa légèrement sa cuillère, perplexe.

— Vous mentez.

Cléandre mit une main sur son cœur, outré.

— Jamais !

— Vous avez un regard de menteur.

— Faux ! J’ai un regard de... disons, créatif.

Elle hocha la tête lentement, analysant l’information.

— Donc vous êtes un démon créatif.

— Exactement.

Elle sembla peser ses options, puis lâcha :

— Vous mangez les enfants ?

Cléandre battit des paupières, indigné.

— Jamais avant midi.

— Il est onze heures.

— Ah, zut, quelle malchance.

La fillette ne cilla pas.

— Vous plaisantez ?

— Évidemment !

— Grand-mère dit que les gens qui plaisantent sont des bandits.

Cléandre se leva péniblement, époussetant les débris de plâtre sur ses épaules.

— Dis donc, elle dit beaucoup de choses, ta grand-mère.

— C’est une sage.

— C’est une enquiquineuse, surtout.

Elle leva de nouveau sa cuillère en bois.

— Un démon créatif et impoli. Je vais devoir vous livrer à la garde.

Cléandre leva les mains en signe de paix.

— Voyons, voyons, inutile d’être aussi extrême ! Je suis juste un voyageur en quête de... d’aventure ! Et d’un lit moelleux. Qui, je te l’accorde, a cédé un peu vite.

La petite fille le scruta un moment, elle soupira.

— Bon. Grand-mère dort. Si vous partez avant qu’elle ne se réveille, je vous dénonce pas.

Cléandre s’inclina théâtralement.

— Mademoiselle, votre générosité est à la hauteur de votre sagesse.

Elle soupira de nouveau, exaspérée.

— D’abord, vous devez réparer le plafond.

Cléandre s’immobilisa.

— ... Pardon ?

Elle pointa le trou béant au-dessus de lui.

— C’est votre faute. Grand-mère dit que les gens doivent réparer leurs erreurs.

Cléandre déglutit.

— Je... vois.

— Il y a des outils dans la remise. Je reviens vous les apporter.

Sans lui laisser le temps de protester, elle tourna les talons et s’en alla dignement, sa cuillère toujours brandie comme un sceptre royal. Cléandre, lui, resta planté là, les bras ballants, regardant alternativement le trou et la porte par laquelle elle avait disparu.

— J’aurais peut-être dû choisir l’option du démon mangeur d’enfants...

Cléandre était un homme que le monde avait façonné avec une certaine négligence, puis oublié sur le bord du chemin. Il portait en lui un souffle d’aventure fané, un rêve jadis éclatant que le temps avait froissé sans jamais l’achever. Ses pas l’avaient conduit sur tant de routes qu’il ne savait plus vraiment s’il avançait vers un but ou fuyait quelque chose d’indicible. Il avait connu la ferveur des grands serments et l’amertume des trahisons feutrées, vu des royaumes s’écrouler sous leur propre poids et des hommes se perdre en voulant embrasser la gloire. À force de traverser des nuits sans lendemain, il avait appris à rire plutôt que pleurer, à se moquer plutôt que s’effondrer. Ainsi, il tombait du plafond d’une maison inconnue avec la même désinvolture qu’il avait autrefois salué un roi déchu : en haussant les épaules et en s’attendant au pire.

Lorsque la petite revint, les bras pleins de bricoles, le démon, toujours aussi malicieux, avait disparu sans laisser de trace, ne laissant derrière lui que des copeaux et un regard enfantin empli de nouvelles désillusions.

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