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Escroquerie en trois actes

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« Les drames les plus savoureux naissent rarement dans la boue ; ils préfèrent les draps propres et les salons parfumés. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Parmi les délices que le monde offre aux âmes errantes, nul n’égale un bain d’eau chaude, parfumé de savon, où se délient la poussière des routes et les nœuds du corps lassé. Là, dans une bassine d’étain cabossée, Cléandre goûtait à ce plaisir, la panse alourdie par un repas généreux.

La chambre, modeste mais propre, renvoyait une odeur mêlée de savon, de bois ciré et de drap fraîchement battu. Une toile épaisse, accrochée au plafond par un système de cordelettes improvisé, barrait la pièce en deux pour préserver l’intimité de Cléandre, dont les soupirs de contentement s’élevaient par vagues chaudes depuis sa bassine. De l’autre côté, Miranda, méconnaissable, se tenait droite comme un i, parée d’une toilette neuve aux broderies délicates. Lavée, coiffée, poudrée même, elle ressemblait à une enfant de vitrine, œuvre d’un artisan zélé. Sur une chaise, soigneusement pliés, reposaient des tissus somptueux et un costume d’homme flambant neuf, à la mesure de ce que porteraient les fils dorlotés des dignitaires. Une filouterie se tramait, et tout, jusqu’aux coutures, avait été payé rubis sur l’ongle… grâce à la rapine bien placée de la veille. Cléandre murmura en s’adossant contre la bassine, les yeux mi-clos :

— Tu es bien silencieuse. Tu médites sur ta nouvelle condition de demoiselle de porcelaine ?

Un froissement de tissu lui répondit, puis la voix calme de Miranda :

— J’ai l’impression d’être empaquetée. Et on m’a mis du parfum. On ne m’a jamais mis de parfum.

— Ils ont dû croire bon de masquer ton fumet forestier. Rassure-toi, tu sens désormais la roseraie de noble famille.

Elle demanda en désignant les habits sur la chaise :

— Et toi, tu vas vraiment porter ça ?.

— Est-ce que j’ai l’air d’un homme qui recule devant un peu de soie ?

— Tu as l’air d’un homme qui aime les poches profondes. Et il n’y en a pas, sur ce genre de vêtements.

— Ah, mais c’est là tout l’art : on apprend à faire sans.

Un léger grincement se fit entendre, la chaise qu’elle avait tirée pour s’asseoir. Cléandre imagina ses petites mains gantées croisées sur ses genoux, ses boucles bien mises, son front soucieux. Elle souffla :

— Et si on se fait attraper ?

Il rit doucement, un rire mousseux qui ricocha contre les parois de la bassine.

— C’est que tu deviens raisonnable. Trop tard. On est déjà des gens bien trop respectables pour être soupçonnés.

Miranda ne répondit pas tout de suite. Enfin, plus bas :

— J’espère qu’on pourra garder les vêtements, après.

Cléandre sourit, les yeux fermés.

— Il se pourrait même qu’on en reparte avec d’autres.

Elle demanda soudain, la mine inquiète :

— Mais… ton collier de saucisson. Tu vas le laisser ? Tu l’adores tant.

— Sacrilège, non. Je vais le glisser sous la chemise. Juste assez haut pour que l’arôme me suive, assez bas pour ne pas troubler les gens bien.

— Moi je l’aime bien, ton collier. On dirait un talisman.

Cléandre laissa échapper un rire doux et attendri.

— C’est un secret qui sent la charcuterie, fillette. Le genre qu’on ne partage qu’en cas de famine… ou de monstruosité.

Elle hocha la tête, sérieuse, avant de lancer, tout à trac :

— Tout est joli ici. Même les tapis qui grattent. La servante m’a dit "mademoiselle". Elle m’a souri, tu sais.

Cléandre resta là, un moment, les bras posés sur les bords de la bassine, à écouter les froissements discrets de Miranda, ses petits commentaires émerveillés sur un bout de dentelle, la brillance d’un bouton. Elle n’avait rien d’une voleuse, moins d’une complice. Elle suivait, les yeux fermés et cette foi sans prudence, cette confiance aveugle, le désarmait plus sûrement qu’un poing dans l’estomac. Elle s’émerveillait d’un savon, d’un "mademoiselle", d’un tissu qui ne grattait pas, et lui, le vieux filou, se sentait pris dans quelque chose de doux et d’inattendu. Un attendrissement sans nom, qu’il préférait ne pas examiner, de peur qu’il prenne racine.

Les escrocs les plus raffinés, dans ce monde où la morale s’effrite et les bons sentiments s’éclipsent, arboraient fièrement leur cravate à fichu et élaboraient leurs futures fortunes malhonnêtes sous des perruques poudrées. Sous leurs discours publics moralisateurs se dissimulaient les âmes les plus noires et perfides, indifférentes aux lois et à la morale, s’en sentant même exemptées. Lorsqu'un de ces individus était pris la main dans le sac, il s'offusquait de l'injustice, soutenu par tout son milieu, y compris ses adversaires qui, eux aussi, redoutaient d'être un jour rattrapés par leurs propres malversations.

Même dans ce monde où un tyran régnait sans partage et où sa cour de Grands prospérait sous des lois injustes, il existait des lois sacrées, immuables, que personne n'osait enfreindre. Parmi celles-ci, la loi du contrat scellé : un accord fait sous l’égide d’un témoin digne était inviolable. Une trahison d'un contrat, même minime, entraînait la ruine publique de celui qui le violait, aussi bien seigneur, noble que manant. Ce principe était respecté par tous, sans exception, car l’équilibre des relations reposait sur la confiance mutuelle, un tant soit peu que deux escrocs de fait puissent se faire confiance.

Dame Clarisse, mariée à l’un de ces perruqués peu regardant sur la morale, s’affairait à ses frivolités à quelques ruelles de là.

Dans cette cité prospère, cette Dame enfiévrée désirait offrir à son époux un héritier d’ardeur.

Mais la nature, impitoyable, lui refusait ce doux bonheur,

Frappant leur amour d’une infertilité d’ampleur.

Tous la blâmaient pour ce malheur,

Sans jamais reprocher à l’époux sa part d'honneur, de vigueur.

Cette histoire, où abondaient les émotions,

Ne pouvait que ravir l'esprit fécond,

D'une fripouille débordante d'imagination,

Accompagnée d'un petit ange fripon et mignon.

Acte I : Petit oiseau

Madame Clarisse savait Monsieur sans scrupules en affaires, qu’est-ce que la morale, après tout ? cela lui convenait parfaitement, tant que son confort et son oisiveté demeuraient intacts.

La règle non dite exigeait qu’elle détournât le regard de ces manigances, sa condition la condamnait au silence. En retour, elle se prêtait aux jeux attendus de son rang : confidences sucrées autour de porcelaines fleuries et promenades feutrées sous les feuillages paisibles des allées. Elle devait porter l’honneur de son époux, préserver le nom, l’apparence, le décor. Paraître, toujours. Offrir un sourire, même lorsque l’univers s’effritait à ses pieds, même lorsque son propre souffle voulait fuir le théâtre des mondanités.

Était-elle heureuse ? Elle l’ignorait. La question ne s’était jamais invitée à ses pensées. Nulle part, dans son éducation bien repassée, on ne lui avait laissé l’espace pour l’envisager. Le bonheur, pour elle, n’était pas un but : c’était un mot lu dans les contes chevaleresques, réservé à celles qu’on ne destinait à rien, sauf à rêver. Elle n’était ni vertueuse ni cruelle, elle était là, simplement là, à sa place assignée. Présence discrète dans un décor figé, elle remplissait son rôle sans élan ni écart. On ne lui demandait rien de plus qu’une bouche bien fermée.

Sous une ombrelle et la fraîcheur tachetée des platanes, elle se promenait avec, en écho, le rire de marmots qui jouaient autour des fontaines du parc public. Ces éclats de joie fendillaient un peu plus son cœur, elle qui rêvait d’une maison vibrante de rires et de pleurs enfantins, d’ombres fugaces courant entre les meubles et d’un désordre vivant. Elle n'était pas avare en effort, mais toujours, à la nouvelle Lune, le rouge discret de l’échec venait fleurir ses draps, une offrande que son ventre, encore vide, faisait à la nuit.

Par une agréable journée de fin de printemps, alors que l'été, déjà pressé, étendait ses ramures sous le soleil, madame Clarisse se promenait. Fidèle à elle-même, elle allait dans le parc baigné de lumière, l'ombrelle tenue dans sa main gauche, son chagrin dissimulé dans l'autre.

Les oiseaux chantaient haut dans les arbres, leurs voix légères flottaient dans le doux vent du matin. Les merles, d’un noir brillant, lançaient leurs trilles mélodieux tandis que les mésanges sautaient de branche en branche. Parfois, un rouge-gorge solitaire se perchait sur une ramure, son chant cristallin s’élevait dans la quiétude du parc. Sous cette symphonie d’oiseaux, Clarisse errait, le regard perdu dans le lointain, rien ne parvenait à apaiser le tourment discret qui habitait son cœur.

Au détour d'une allée, un son étrange attira son attention : des pleurs discrets, à peine audibles. Là, sous un arbre, une petite silhouette tremblait : un véritable ange en pleurs, se tenait seule. Ses yeux pleins de larmes brillaient dans la lumière tamisée et ses sanglots se mêlaient au chant des oiseaux, harmonie de beauté et tristesse.

Clarisse s'approcha, son ombrelle effleurait le sol sous ses pas. Elle s'agenouilla, ses yeux se posant sur le visage de la petite fille, du petit ange aux yeux bleus mouillés. Les pleurs se faisaient maintenant plus discrets. Clarisse demanda d’une voix douce :

— Ma pauvre enfant... Que fais-tu ici toute seule ?

La petite renifla, essuya une larme et baissa les yeux. Incertaine, elle murmura :

— Je me suis perdue. Je ne sais pas où est mon père...

Clarisse, avec un regard empli de compassion, lui prit la main. Elle insista, son regard scrutant les alentours :

— Où l’as-tu vu pour la dernière fois ?

La petite leva les yeux puis secoua doucement la tête.

— Je... il m’a dit de rester ici, de ne pas bouger. Je ne sais plus où il est allé... Elle baissa les yeux, visiblement confuse.

Clarisse la regarda un instant, son cœur se serrant pour elle.

— Ne t’inquiète pas, je vais m’occuper de toi. On va trouver une solution. Comment t'appelles-tu ?

— Miranda, Madame.

Sa petite robe, d’un blanc immaculé, était d’une coupe simple et élégante, avec des détails subtils : une broderie délicate sur le col, des plis parfaitement disposés. Rien n'indiquait qu'elle était une enfant des rues, ni même qu'elle avait été longtemps seule. Ses manières, à la fois douces et précises, trahissaient une éducation soignée, un raffinement que l’on ne trouvait pas souvent dans les rues, même parmi les enfants des familles les plus respectables.

Clarisse, touchée par la douceur tranquille de la petite, lui sourit doucement, sans un mot, avant de tendre une main dans sa direction. Pas de gestes brusques, pas de précipitation, juste une invitation tacite à marcher ensemble. Elles se mirent en mouvement, l'une à côté de l'autre, dans une lente déambulation sous les platanes. Le soleil filtrait à travers le feuillage et tissait des ombres mobiles sur le sol. Le monde autour d’elles s'était suspendu dans une étrange quiétude.

Clarisse engagea la conversation, d'abord avec des banalités, des questions légères sur le parc, le temps, les oiseaux. Ses mots étaient mesurés, cependant une chaleur nouvelle prenait place dans sa voix, une chaleur qu’elle n’avait pas éprouvée depuis longtemps, depuis ses propres rêves de maternité sans écho. Elle parla de ses promenades solitaires, des saisons changeantes, des souvenirs lointains de l’enfance. Elle se permit même de rire un peu, une légèreté éclatante qui la surprit elle-même.

Toujours sage à ses côtés, Miranda hochait la tête. Ses yeux brillants se levaient parfois vers les oiseaux qui volaient au-dessus d’elles ou vers les feuilles qui dansaient dans le vent. Elle observait tout avec une attention discrète. Le silence entre elles, bien que doux, ne pesait pas ; il se remplissait des bruits du parc, des chants d’oiseaux, des pas feutrés sur le gravier.

Elles marchaient, sans hâte, à un rythme lent et méditatif. Il y avait quelque chose de délicat dans cette complicité naissante, un lien invisible qui se tissait.

En l'espace de cette petite heure, Clarisse ressentait un élan inattendu de joie, un sentiment chaud qui se répandait dans son cœur. Ce petit être, si pur et si beau, emplissait son âme d'une douceur qu'elle n'avait pas connue depuis longtemps. Plus que tout ce qu’elle avait éprouvé depuis des années, plus que les rires étouffés de ses mondanités ou les faux sourires, la présence de cette enfant la touchait profondément. Pour la première fois, elle goûtait à la vraie chaleur d'une affection sincère, du moins le croyait-elle.

Soudain, alors qu'elles longeaient une haie parfumée, Miranda s’arrêta un instant, les yeux fixés sur un groupe de mésanges qui picoraient les graines au sol. Lentement, elle tourna son regard vers Clarisse, et, dans une inflexion inaudible, murmura :

— Veux-tu être ma maman ?

Le trouble envahit Clarisse, bouleversée. Elle observait Miranda avec une intensité nouvelle. Ce rêve parfait, osé, venait de se matérialiser devant elle. Clarisse ne trouva pas les mots, mais son cœur, lui, avait déjà répondu.

Acte II : l’oiseau dans sa cage

Trois jours plus tard, il arriva à cheval.

Le genre de monture qu’on ne voit qu’en peinture, lustrée d’orgueil et de poussière dorée, les sabots claquant sur les pavés comme des coups de théâtre. Cléandre portait un manteau long, bleu nuit, brodé de fil d’argent, dont les pans volaient derrière lui. À son cou, une écharpe nouée avec une négligence savamment étudiée, et à sa boutonnière, une plume d’oiseau exotique sortie tout droit d’un zoo pour aristocrates déchus.

Il mit pied à terre devant la demeure de Madame Clarisse avec le calme hautain d’un homme qui venait reprendre ce qui lui appartenait : une enfant, une dignité, et peut-être un service de porcelaine fine pour la route.

Le majordome, habitué à filtrer les indésirables à coup de sourcils levés, n’eut pas le temps de froncer le sien. Cléandre s’était déjà faufilé entre les rideaux, saluant l’intérieur d’un :

— Mes hommages à la vertu domestique et au bon goût suranné.

Il ôta ses gants lentement, les yeux fixés sur un miroir, ajusta son col, et tendit sa carte, vierge, bien entendu. Il n’avait jamais eu besoin de se nommer pour exister.

— Dites à Madame que le père de l’enfant est venu chercher son bien. Avec tout le respect que mérite l’hospitalité, et tout le mépris que requiert l’enlèvement d’une petite fille.

Il se planta dans le salon, sur le tapis le plus clair, là où ses bottes feraient le plus d’effet. Il était venu pour jouer une scène. Cléandre, lorsqu’il jouait, ne supportait pas qu’on le coupe.

Le domestique, tout à fait perdu face à la vivacité qu’il venait de découvrir, se figea un instant, son regard se dirigeant d'abord vers Cléandre, puis vers la porte. Le monde de Cléandre ne laissait que peu de place aux hésitations.

— Eh bien ? Qu’attendez-vous pour aller chercher Madame, Monsieur ou bien les deux, peu m'en fichtre! Ne pensez tout de même pas que j’allais m’installer ici pour vous distraire, si ? Je ne suis pas venu pour observer vos tapis, aussi agréables soient-ils à regarder.

Le majordome, déstabilisé mais conscient qu'il avait affaire à un homme qui possédait le don rare de transformer les mots en épées, se dirigea, en traînant les pieds, vers les escaliers. Cléandre se laissa aller à une inspection minutieuse des objets autour de lui. Les meubles appartenaient à un temps révolu et les broderies sur les rideaux lui murmuraient : tu es dans un monde où même les meubles trouvent le temps long.

Monsieur et Madame Clarisse finirent par faire leur apparition, poussant la porte du salon. Leurs regards se posèrent sur Cléandre, qui les attendait debout, gravement indigné, un général sur le point de décréter la guerre pour un affront invisible.

Cléandre se tourna vers eux avec une lenteur infinie, ses yeux noirs flamboyants, prêts à enflammer le moindre objet à portée. Il laissa passer un long moment avant de briser la tension d’une voix théâtrale, parfaitement calibrée pour la circonstance :

— Ah ! Enfin, les nobles parents ! Les fameux… Si j’avais su que j’aurais l’honneur de rencontrer des voleurs en personne, j’aurais pris mes précautions. Vraiment, je vous félicite ! Vous avez tout à fait l’audace de vos actes.

Il s’approcha d’un pas, puis s’arrêta, frappé par l’injustice du monde. Il porta une main à son cœur, une autre à son front, dans un geste grandiose, et fixa Madame Clarisse d’une frimousse accablée.

— Madame, n’êtes-vous pas un peu honteuse ? Monsieur, vous ne rougissez pas ? Voleurs, je vous dis ! Vous avez subtilisé mon trésor, mon joyau, l'innocente, la sublime petite créature qui suffisait à mon modeste bonheur et vous l’avez… et vous l’avez retirée de mes bras ! Je parle bien de ma fille, Miranda !

Il s’avança de quelques pas et fit une pause pour bien marquer l'ampleur de l'absurdité de sa déclaration.

— Vous m’avez volé ma fille ! Ma chair, mon sang ! Et cela, sous mon propre nez ! Comment oserez-vous expliquer ce crime monumental à la société ? J’ai été floué dans un monde sans justice, sans respect ! Mes droits ont été bafoués ! Je devrais porter plainte, rien ne vous sauvera, vous deux !

Madame Clarisse, dans toute sa dignité, tenta d’intervenir. Cléandre la coupa d’un geste, levant une main, aussi grande qu’un éventail pour se protéger de sa répugnance.

— Non, non ! N’essayez pas de nier ! Vous avez pris mon trésor ! Une petite fille innocentissime et voilà que vous en faites une prisonnière dans vos murs ! Rendez-la moi immédiatement, sinon je n'hésiterai pas à faire entrer la justice… Croyez-moi, elle me connaît. Vous risqueriez fort de finir dans des tribunaux où vous ne comprendriez même pas les accusations portées contre vous. Tels des criminels en herbe, vous serez jugés pour avoir, oh, trop osé.

Il se tourna alors vers Monsieur, les yeux pétillants de défi.

— Vous m’entendez, Monsieur ? Votre femme, il est vrai, semble dotée d'une certaine beauté. Or, la beauté ne justifie pas le vol ! Ni la pensée qu’on puisse cacher une fille innocente pour soi-même ! Qui vous a donné ce droit ? Qui vous a permis de vous croire au-dessus de la loi ?

Son regard se fit plus perçant, plus malicieux, et il s'inclina légèrement.

— Alors ? Toujours muets ? Ou peut-être comptez-vous sur l’intimidation pour vous sauver ?

Il s’éteignit dans un sourire digne d'un acteur sur scène.

Monsieur, tout à coup pris d’une fébrilité palpable, se tourna vers sa femme, soudainement affolé. Ses mains tremblaient alors qu'il murmurait, plus pour lui-même que pour elle :

— Je t'avais bien dit qu'on aurait des soucis. Quelqu'un allait forcément venir chercher la petite. Il fallait qu’on aille voir la justice, tu n'as rien voulu entendre ! Que va-t-on penser de nous maintenant, hein ? Un homme dans une telle situation… sans son honneur, et voilà que cette histoire nous dépasse… C’est ma réputation qui est en jeu, et tu me l’as laissée filer !

Il laissa échapper un soupir, le regard perdu, cherchant une échappatoire dans les plis de sa chemise serrée. Dans un ultime effort pour sauver ce qui pouvait l’être, il ajouta, se tournant vers Cléandre avec une pointe de reproche habilement dissimulé :

— Je vous en prie, Monsieur, ne vous en prenez pas à moi. Madame, vous savez, elle… elle a toujours eu une tendresse… peut-être excessive pour ces petites choses, et voilà où cela nous a menés ! C’est elle qui a insisté pour la garder… Je suis, à vrai dire, un homme de raison, vous comprenez, c’est elle qui a voulu tout garder pour elle, toute cette… cette… innocence !

Cléandre, dont l'âme était un champ de bataille où les mots étaient une charge, écouta la tirade avec un visage parfaitement stoïque, avant de se tourner vers Monsieur, son sourire devenant un peu plus acéré.

— Quelle bassesse ! Votre honneur en est plus touché que vous ne l’admettez. Vous êtes un homme, et un homme responsable, n’est-ce pas ? C’est vous le maître de maison ici, il me semble. Vous n’avez pas eu l’idée de tenir votre petite folle de madame à l’écart de ses élans ! Un vrai maître de maison, un homme respectable. Mais non, vous laissez votre honneur trembler sous le poids de vos mauvaises décisions et vous accablez votre femme. Voilà une démarche digne des plus grands !

Il marqua une pause. Il laissa ses mots s’imprégner dans les velours du salon, avant de lever un doigt, l’air mystérieux et solennel.

— Mais… je vois la solution à votre problème. Une solution très simple, je vous l’assure. Que diriez-vous, Monsieur, de remettre toute cette histoire dans le bon sens, tout en donnant à votre honneur une dernière chance ? Je peux rendre les choses beaucoup plus simples pour vous, si vous suivez mes instructions et laissiez sortir le petit oiseau de sa cage…

Il s’avança d’un pas, le regard brillant de malice, attendant une réaction.

Acte III : Petit oiseau, grand charognard

Accord scellé entre parties, en ce jour sans faste.

Qu’il soit su de tous, et surtout des muets :

Le sieur Cléandre, ayant recouvré sa fillette dite Miranda, accepte de clore toute querelle et de tenir langue close sur les circonstances de sa disparition,

Contre remise entre ses mains d’une bourse pleine d’or véritable,

Et de quelques habits neufs et jolis, propres à vêtir l’enfant selon sa taille et son âge.

En cela, le présent acte vaut paix conclue, silence dû et poursuites éteintes, à jamais.

Le silence était devenu bien plus qu’un accord : une offrande scellée. Car dans ce monde, un contrat signé ne relevait ni de la dignité ni de l’honneur.

Il les surpassait.

Il liait les vivants plus sûrement qu’un serment de sang et les morts s’y plieraient, s’ils avaient toujours des doigts.

Tandis que les deux parties apposaient leur signature en bas de la page, derrière les cloisons du cabinet privé, meuglait Madame Clarisse, prise d’un accès de contrariété caprine. Nul ne s’en émut. L’heure était aux compensations feutrées et aux contrats plus solides que les serments. Cléandre esquissa un sourire discret, l’œil mi-clos. Il avait son or, la petite, les robes promises et leur discrétion. Quatre victoires pour une seule signature. Il appelait ça une entourloupe réussie. Eux l’appelaient un accord ; c’était mieux.

Cléandre goûtait une satisfaction cocasse à l’idée d’avoir floué ces Grands, ces hommes raides engoncés dans leur certitude de dominer les règles. Il leur avait vendu leur propre peur, emballée dans une clause. Certes, il avait pris des risques. Trois jours sans veiller sur Miranda ; trois jours où le monstre aurait pu surgir, dévorer, témoigner malgré lui. Mais la bourse tintait, les robes sentaient le propre et l’affaire était close. La récompense, généreuse et sonnante, suffisait à faire taire les frayeurs rétrospectives. Satisfait, Cléandre croisa les yeux de la fillette et lui tendit son sourire le plus complice. Pour toute réaction, le petit ange éternua.

Et voilà que le monstre s’éveilla.

En un souffle, son visage se déforma, ses yeux prirent une lueur de prédateur affamé. Cléandre, pour réflexe de survie, brandit son talisman de charcuterie. Le petit oiseau aux appétits voraces se transforma en un monstre aussi rapide qu’un charognard affamé. Dans un bond féroce, il se jeta sur Monsieur, père de trois jours, le déchirant en un clin d’œil et engloutissant ses entrailles avec l’efficacité d’un diner de fête. Les cris déchirants résonnèrent dans la pièce et attirèrent la suite du festin : Madame Clarisse, mère de trois nuits, entra en trombe, attirée par le vacarme. Elle n’eut pas le temps de comprendre : en un éclair, elle subit le même sort, son cri se muant en un gargouillis étouffé sous le poids de la petite dévoreuse.

Cléandre n'était pas du genre à se laisser surprendre, mais là, il fallait bien l'admettre : même pour lui, c'était un bien assez. Décidément, être parent n'était pas de tout repos. Surtout quand votre enfant avait un appétit aussi... dévorant.

Le cabinet privé, jadis un havre de calme et de papier blanc, était maintenant un cirque macabre, où les entrailles de Monsieur et Madame Clarisse dansaient sous les crocs de la petite dévoreuse, aussi ravie qu’un enfant devant un pot de confiture. Les entrailles de Monsieur et Madame Clarisse jonchaient le sol, éclaboussant le parquet d’un rouge vif. Miranda, sous sa forme de charognard, engloutissait les restes avec une gloutonnerie inouïe, les aspirant comme des nouilles dans une soupe chaude.

Cléandre, spectateur involontaire, n’eut même pas le temps de protester.

Qu'en était-il du contrat ? Eh bien, devant le visage angélique retrouvé de Miranda, c’était le cadet de ses soucis. Il n'y avait plus qu’une chose à faire : s’éclipser rapidement, emporter la mise, et courir loin, très loin de l’hôtel particulier, de la rue, de la ville. Quand la maisonnée finirait par comprendre ce qui s’était passé et avertirait la Justice, il valait mieux être aussi loin que possible, même si cela signifiait se retrouver dans un petit village perdu, où la seule forme de civilisation serait un vieillard, un autre, qui parlerait aux poules.

Cléandre s’éclipsa sans un mot, Miranda sur ses talons, les pieds pressés contre le sol, fuyant un mauvais rêve. La petite le suivait, pas un bruit, ses petites jambes trottant derrière lui, imperturbable. Elle ne remarquait même pas le sang sur ses mains, ni les éclaboussures sombres qui maculaient les murs. À ses yeux, tout était parfaitement normal, un simple détail dans un monde où les règles étaient aussi changeantes que la course des nuages.

Le bruit des entrailles dévorées résonnait dans la tête de l'escroc, il n’avait ni l’envie ni le temps d’y réfléchir. Le seul objectif, à cet instant, était de disparaître dans la nuit, avant que le poids de l’horreur n'écrasât sa propre conscience.

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