Je dois avouer quelque chose ici ; je n’avais pas envie de quitter Waterford. Le soleil de la fin du printemps se reflète sur l’eau bleue de la large Suir River et le vent souffle à peine. Les maisons de couleur sur la berge me rappellent ma vieille Dublin, et le vert des collines à l’horizon est aussi beau que nostalgique. Je n’ai pas envie de partir…
La vie ici est si prospère. Les gens travaillent en mer ou sur le cristal. Les origines Gall-Gàidheal tiennent les Anglais à l’écart. Les veillées sont calmes. On y raconte des légendes du monde par delà les océans, les batailles des dieux du nord contre les géants. L’Yggdrasil prend l’écorce du chêne et toute cette culture, pourtant si lointaine, est si irlandaise. Si bien que, même si peine à quitter Waterford, je me suis promis d’aller plus tard voir les pays nordiques d’où viennent certains de confrères irlandais.
Aujourd’hui, j’ai longé la voie ferrée vers l’ouest. Le vent, bien que léger, semblait me pousser vers cette direction. Progressivement, j’ai passé les murailles et la verdure s’est peu à peu imposée. Le soleil au-dessus de ma tête, j’ai avancé en trainant des pieds. Quand, à force de marcher en silence, un air me tira de mes pensées. Une voix de femme, quelque part au-dessus de moi, était faiblement portée par le vent. C’était la voix que prennent les jeunes filles lorsqu’elles chantent pour elles-mêmes ; pas de fantaisie, pas d’intensité, la voix partait du cœur et résonnait comme un murmure. J’ai quitté la voie ferrée et j’ai grimpé vers la mélodie en essayant de ne pas me faire remarquer. J’étais intrigué.
Je l’admets, j’ai un peu hésité en voyant l’immense mur de brique rouge. Mais l’air et les senteurs fleuries qui commençaient à venir à moi me donnèrent des ailes. J’entrepris de l’escalader aussi silencieusement que possible. C’était difficile ; il faut croire que la personne qui avait construit ce mur s’était amusée à en poncer les briques. Je ne sais pas par quel effort surhumain j’ai réussi à étouffer mes jurons, mais après quelques minutes j’ai pu passer enfin ma tête de l’autre côté.
Pas de doute, c’était le jardin d’un noble. Pas de maison, mais des fleurs violettes aux reflets bleus à perte de vue dans l’herbe. Dans l’ombre des chênes se cachait la jeune fille. Elle était belle. Son visage était dissimulé par un chapeau clair, et ses mains gantées jouaient avec l’une de ces petites fleurs violettes qui recouvraient la terre. Avec sa robe blanche au grand jupon, elle n’était qu’une fleur de plus dans le paysage. Elle a doucement levé la tête vers moi en continuant de chanter, et je ne sais pourquoi mon premier réflexe dans la panique a été de tenter de recoiffer mes cheveux en batailles et humidifiés par l’effort. Le geste instinctif de ma main manqua de me faire perdre l’équilibre et tomber de l’autre côté. Je m’attendais à ce qu’elle hurle et que le chant s’arrête. J’ai fermé les yeux, prêt à essuyer la colère des nobles, mais… elle a continué de chanter. Quand j’ai rouvert les yeux, j’ai vu les siens. Ils étaient de la couleur de l’écorce des chênes aux branches torsadées derrière elle. Ses lèvres vermeilles laissaient apparaitre un petit sourire, entre la moquerie et le défi. Désormais, j’entendais les mots qu’elle murmurait ; c’était une chanson d’amour.
The water is wide
I can’t cross over
And neither have
I wings to fly
Build me a boat
That can carry two
And both shall row
My love and I
Me sentant comme poussé par le vent, je me suis laissé tomber dans le jardin le plus doucement possible. Quelques pétales bleutés se sont envolés sous l’impact de mes chaussures. Un sentiment de culpabilité m’a parcouru, mais le sourire vermeil ne s’était pas évanoui dans l’ombre.
Je me suis rapproché, quasiment à quatre pattes, de la jeune fille. J’ai tenté de la saluer maladroitement, sans un mot. Je m’en serai voulu d’interrompre sa chanson. D’un geste fin, elle m’a offert la fleur qui se tortillait entre ses doigts et a retiré l’un de ses gants. Elle tendit sa main nue et jamais je n’avais vu une si belle main, exempte de blessure et manucurée jusqu’au bout des ongles. Tout respirait la grâce, l’élégance, mais aussi la tranquillité de la richesse. Sa main restait en l’air devant mon visage et ne sachant pas comment réagir, je l’ai embrassée. Son sourire s’élargit, mais il n’était pas moqueur. Elle écarta paisiblement son jupon et je compris qu’elle m’invitait à m’installer là, à côté d’elle et sous les chênes.
Alors je me suis assis. Un peu raide, je l’avoue. Et j’ai écouté. Les phrases de sa chanson se sont répétées inlassablement, courtes et simples. Je les ai apprises sans même y penser, profitant de chaque mot comme d’un trésor. À l’ombre, le vent léger du printemps était frais, et je ne pouvais m’empêcher de frissonner. Mon cœur cognait dans ma poitrine, et bien que les minutes passaient, le temps semblait comme s’arrêter là. Puis dans un élan de courage, je ne saurais comment le qualifier autrement… j’ai repris sa chanson avec elle.
Oh love is handsome
And love is fine
The sweetest flower
When first it’s new
Au départ, j’étais assis bien droit à côté d’elle qui se prélassait, les genoux recroquevillés contre ma poitrine. Puis, pour mieux chanter, je les ai laissés s’éloigner de moi et ma voix résonner, sans recouvrir la sienne. Après quelques tours de couplets… j’ai posé ma tête sur son jupon. J’ai pu alors observer les branches basses et torsadées de ces jeunes chênes, probablement plantés par les maîtres de ce jardin. Le soleil peinait à s’engouffrer entre ces feuilles entortillées. Et puis… j’ai vu ses yeux, calmes et tranquilles. On s’apprivoisait sans plus de mots que ceux qu’elle récitait, et qu’elle m’avait transmis.
Après une éternité, on fit silence. Jamais il ne m’avait paru si pesant, rythmé par la panique de mon cœur. Son regard transperça le mien, et pris d’une folie pure, je laissai mes mains s’enfoncer dans la terre meuble au milieu des fleurs pour cueillir mon premier baiser.
Sa main nue attrapa l’arrière de mon crâne, comme pour le retenir d’une chute. Et alors que nos lèvres restaient jointes et qu’il était évident qu’aucun de nous deux ne savait quoi faire, je ne pus m’empêcher de penser ; comment vais-je pouvoir quitter Waterford, à présent ? Mon cœur se serre rien que de l’imaginer !
Le soleil s’est couché sous les collines, et tranquillement elle m’a tendu une autre de ces petites fleurs violettes et s’est éloignée, comme si rien ne s’était passé. C’est ainsi que j’ai inventé son prénom ; Violet. Et j’ai bien compris que, comme les fleurs de ce jardin, si je pouvais l’admirer, je ne pourrais me permettre de l’arracher.
La nuit est tombée à l’heure où j’écris ces lignes, et me suis posé sur la berge de la Suir River. Dans le flot continu de l’eau, j’entends encore cette chanson, et je ne peux croire que j’oserai partir sans la revoir.
But love grows old
And waxes cold
And fades away
Like summer dew
Build me a boat
That can carry two
And both shall row
My love and I
And both shall row
My love and I