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Samedi 28 Juin 1818 - Raggle Taggle Gypsy

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Par Pouiny

J’avoue, je ne sais pas qui remercier d’avoir mis de tels énergumènes sur ma route. Nous sommes tous Irlandais catholiques ce soir, mais l’énergie qui règne ici me paraît bien plus proche des banquets celtes.

Je vais reprendre mon récit du début. Cela faisait quelques jours que je marchais vaguement vers Cork, sans réelle conviction. Mes pieds me semblaient plus lourds qu’après une nuit de danse. Waterford me manquait, Dublin me manquait, que dis-je ? Tout me manque ! Depuis avril que je vagabonde, je n’avais jamais senti autant de douleur dans tout mon corps, et de fatigue. Bien pire qu’une immense gueule de bois, pour sûr…

Si bien qu’aujourd’hui encore, je suis bien loin de Cork. Mais un matin, alors que je marchais seul et en silence entre les arbres, des hennissements de chevaux m’ont figé sur place. Je m’attendais presque à une nouvelle apparition surnaturelle. Qu’est-ce qui allait me tomber dessus cette fois-ci, j’ai pensé. Brian Boru, Oengus, Odin peut-être ? Mais non, c’était une procession bien réelle qui me faisait face. La caravane ne passait pas très loin de moi, avec entrain et énergie. Des enfants couraient en riant pendant que des femmes menaient les attelages. Des airs entrainants au violon et à la flûte se faisaient entendre. Des hommes pliaient des affaires en marchant en rythme. C’était des Travellers.

Il arrivait, rarement, que des nomades comme eux s’installent pour un temps à Dublin. Mais la plupart des habitants les évitaient. Avec Marty, on allait souvent les observer et leur donner des pièces quand ils jouaient et jonglaient dans la rue. Mais dès que l’un d’eux s’approchait de trop, on nous avait appris à fuir. Il est connu qu’ils ne parlent pas la même langue que nous…

Quand j’ai vu la procession, toute cette énergie et cette joie à voyager, j’eus l’impression de défaillir. J’ai réalisé alors que j’étais comme eux, nomade. Mais que moi, je n’avais ni bonheur ni compagnie ; j’avais tout perdu. J’ai senti mes forces m’abandonner et le reste… a disparu de ma mémoire.

Quand j’ai repris connaissance, j’étais entouré d’eux. Ils m’ont tendu une boisson, amère, bien que non alcoolisée. Ils utilisaient des mots que je pensais reconnaître, mais sans être capable de les comprendre. Parfois, les phrases semblaient anglaises avec un accent monstrueux, puis quelques phrases ressemblaient au gaélique de Grand-père. Puis, ils m’ont invité à marcher près d’eux, et je les ai suivis.

Au début, j’ai surtout écouté. Les paroles, les disputes, les cris, les rires, les chants… je me laissais complètement envelopper. Jusqu’à ce que le sens de la langue me vienne. Et, je ne pourrais expliquer, à la fin de la première veillée… J’ai compris les histoires. J’ai repris leurs chants. Je n’avais pas appris ; c’était plutôt comme si les mots provenaient du plus profond de mon être et ne demandaient qu’à être prononcés. Comme si, quelque part, j’avais toujours su. Au lendemain matin, ce qui nous ramène à aujourd’hui, le dialogue était instauré.

Personne ne m’a posé de question. Pour autant, j’ai travaillé auprès d’eux comme si j’avais fait partie du groupe depuis le départ. En réponse, ils m’ont offert à manger et à boire, et j’ai vite compris que toutes les interrogations masquées me reviendraient en pleine tête dès le commencement de la veillée. Et ça n’a pas manqué !

À la seconde même où je me suis assis autour du feu, le silence s’est fait de toute part et les regards ont fusé. Ils ont attendu que je parle. Et j’ai raconté.

J’ai essayé de faire comme eux, de mélanger au maximum possible le gaélique et l’anglais. J’ai transformé mon accent du mieux que je pouvais. Je me suis accompagné de mon whistle, et j’ai été choqué de la vitesse à laquelle ils pouvaient reprendre et rebondir sur des airs lancés à la volée. En Irlande, on est un peuple de gueulard, de soulard ; mais si l’on sait si bien crier, c’est parce que l’on sait écouter. Mon groupe de Travellers, ou plutôt de Mincéirí comme ils se nomment eux-mêmes, est la quintessence même de l’Irlande. Dieu, pourquoi les avoir à ce point diabolisé ?

Est venu le moment alors où je leur ai raconté ma dernière aventure, avec Violet. Plus la nuit s’avançait et mieux on se comprenait, si bien qu’à cette histoire, tous étaient pendus à mes lèvres. Mais très vite, ce sont des protestations qui ont accompagné mon récit. Une petite fille aux yeux bleus perçants s’est écriée : « Pourquoi tu ne l’as pas prise avec toi ? » J’ai ri, mais je n’ai pu que répondre que ce n’était pas si facile. Sa mère, qui avait les yeux de la même couleur, a renchéri : « Elle ne devait attendre que ça. Ici, les légendes disent que les femmes riches adorent les Gypsys ! »

Elle avait prononcé cette phrase en me fixant avec un air moqueur, pourtant j’eus le cœur rempli de chaleur. Je faisais partie des leurs, aussi simplement que ça. Un peu plus loin, un jeune homme a empoigné son violon et le cercle de la veillée est devenu en quelques secondes une piste de danse. Et alors qu’une jeune fille du nom d’Aoife, aux cheveux roux comme le feu, m’invitait à la suivre, j’ai pu profiter à nouveau de la plus belle des cinq langues celtiques.

There were three old gypsies came to our house door

They came brave and boldly-o

And one sang high and the other sang low

And the other sang a raggle-taggle gypsy-o

It was upstairs downstairs the lady went

Put on her suit of leather-o

And there was a cry from around the door

She’s away wi’ the raggle-taggle gypsy-o

Une femme cria « Cette noble, c’était moi ! ». Tout le monde se prit à rire, et la danse continua au milieu des clameurs. Ma fatigue avait disparu, tout comme ma solitude. J’ai joué, j’ai bu, j’ai dansé, puis le feu s’est éteint. Chacun est retourné à sa tente, et alors que toute la troupe dort, j’écris dans le noir. Un homme d’un âge mûr, aux cheveux grisés répondant au nom de Conn, et qui me semble influent dans le groupe, m’a invité à rester parmi eux. Il m’a expliqué la difficulté pour eux d’élargir leur famille et m’a proposé d’épouser Aoife. J’ai évidemment refusé, mais j’ai accepté de les suivre. Il m’a expliqué alors que les Mincéirí n’avaient pas de chef ni de loi, et que je pouvais rester ou partir aussi librement que je le souhaitais. Et voilà où j’en suis, à présent.

Comme il est plaisant d’être compris. Comme il est agréable de ne plus être la bête de cirque, l’étrange exubérant dont le voyage est devenu le mode de vie. Je ne suis pas né Mincéirí, mais… je ressens en leur culture plus de ressemblance que de points d’éloignement. Et je pense à Père, pour qui cette nouvelle serait un clou de plus dans le cercueil. Néanmoins, j’imagine que Grand-père, lui, me dirait avec un sourire amusé que je n’ai pas tout à fait tort.

Je vais continuer de faire ce qui me va si bien depuis ces derniers temps. Je vais me laisser porter… Avec les Travellers, ou ailleurs encore. Je vais demander à Conn de m’aider pour m’occuper des chevaux. Et, par acquit de conscience… je vais découvrir si Aoife me plaît ?

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