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Samedi 25 Avril 1818 - Irish Washerwoman

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article 761
Par Pouiny

Après avoir rempli de nouveau mon sac de nourriture, d’un couchage neuf et d’un peu d’argent, j’ai quitté Wicklow en prenant encore une fois vers le sud-ouest. J’ai l’étrange impression de m’être trop attardé en ville. Mais qui a dit que je devais me presser ? C’est comme si un vent singulier me poussait à toujours rester mobile.  

J’ai très rapidement délaissé les quais bondés et les rues résidentielles pour arriver en campagne sur des routes à peine entretenues. À croire que l’Irlande est comme un jardin où le propriétaire ne prend pas la peine de passer le balai ! Après quelques jours de marche, j’ai décidé de m’arrêter dans un petit village entre deux pâturages. Une sacrée aubaine quand on ne sait pas où l’on va…

Le soleil était levé depuis à peine quelques heures lorsque je suis arrivé sur la grande place. J’ai été très vite attiré par une mélodie qui chatouillait mon oreille. Non loin de là, une belle dame chantait en lavant son linge. Les yeux rivés sur son affaire, le monde semblait avoir disparu autour d’elle. Je suis resté debout à l’écouter en silence avec un léger sourire aux lèvres… quand une grosse voix d’homme me sortit de ma rêverie. « Ah ça, je connais bien cet air, ma mère me chantait ça quand j’étais p’tiot. Ça vient de chez nous, pour sûr ! »

Car non loin de là, des hommes étaient attablés sur des tonneaux devant le pub juste en face. Cinq ou six hommes, désœuvrés, refaisaient le monde leur choppe à la main. Celui qui venait d’affirmer cela, un grand gaillard aux bras aussi épais que ma taille, se fit très vite contredire par l’un de ses collègues à la barbe noire et fournie.

« Ah non, tu ne me la feras pas deux fois ! Ma grand-mère chantait ça dans ma famille quand ta mère n’avait pas encore quitté le berceau. Ce chant-là, il vient du comté de Kerry ! »

En entendant ça, un autre des hommes manqua de s’étouffer avec sa boisson. Il répliqua aussi sec :

« Parce que vous vous croyez aussi assez sophistiqués dans le Kerry pour posséder des mélodies de cette richesse ? Soyons sérieux ! Cet air-là, il est depuis au moins quatre générations de l’Ulster, et il a dû être sifflé à Belfast alors que vos arrière-grands-mères jouaient toujours à la poupée ! »

Le ton monta très vite entre tous les hommes et bientôt du liquide vola en toutes directions, et bien d’autres choses. Ne voulant pas me risquer à recevoir un tabouret sur le coin du visage de bon matin, je me détournai de ce piètre spectacle afin d’aller vers la lavandière. Ses yeux n’avaient pas lâché son ouvrage et, impassible, elle continuait de battre le linge au rythme de sa chanson, comme si tout ceci était parfaitement ordinaire. Ne sachant pas comment l’aborder, je finis par lui poser la question qui me taraudait depuis le début de l’altercation.

« Dites-moi, que chantes-tu donc depuis tout à l’heure, madame ? Cet air me semble inconnu. »

Son regard quitta enfin sa tâche pour transpercer le mien. Et dans ces yeux pâles et cernés, une pointe de malice se dessina. Sa réponse, pour sûr, je l’entends encore bien clairement dans ma tête quand j’y repense, alors que sa voix s’accompagna d’un sourire moqueur.

« Mon bon monsieur, je chante la bêtise des hommes. »

Et elle m’a laissé là, comme ça, en reprenant son chant et son ouvrage. Comme si j’avais immédiatement disparu de son champ de vision ! Je suis resté interdit à l’endroit où je me trouvais, puis après quelques minutes à l’écouter inlassablement, j’ai fini par sortir mon carnet et rédiger toute cette histoire. Impossible de récupérer à la volée les paroles en gaélique et jamais je pourrais lui demander de répéter… mais je peux bien essayer de retranscrire les notes de cet air entraînant, je dois l’admettre. Alors que j’étais en train d’écrire, elle a quitté le lavoir et est partie en me jetant à nouveau ce regard à la fois sévère et malicieux. Je suis heureux d’avoir trouvé un petit village pour me reposer et profiter du rare soleil de cette bonne vieille Irlande, mais comment vais-je oser la croiser de nouveau ?

Pas le choix, il va me falloir m’enfuir à l’aube en priant demain…

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