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Samedi 22 Aout 1818 – Woman’s song from Booley

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Par Pouiny

S’il y avait bien quelque chose que je n’attendais pas de mes voyages, c’est d’en comprendre davantage le gaeilge. J’aurais même cru que je le perdrais en apprenant le shelta de mes Travellers. En ville, à ma connaissance, seul Grand-père le parlait couramment. Mère sait tenir à peu près une conversation et quelques vieux chants, bien sûr, mais elle demandait très souvent à l’ancien de ralentir le débit de ses phrases. Alors il répétait « et c’est moi qui suis sourd, et c’est moi qui suis sourd ? ». Marty et moi, ça nous faisait beaucoup rire. Puis nous avons appris avec lui… mais je ne pourrais vraiment déterminer si l’on avait un bon niveau. Ça nous permettait surtout de ne pas nous faire comprendre de Père. Et là, c’était Grand-père qui riait à gorge déployée.

Père, lui… il déteste le gaélique. Je me demande si ça a changé, depuis la veillée funèbre. Pour lui, cette langue est celle des anciens, des criminels et des illettrés. Il faut dire que si un policier nous entendait, notre arrestation aurait été légitime. La répression fonctionnait bien à Dublin, si bien qu’il était impossible d’entendre un mot de gaélique en dehors des murs de notre maison. Et de ma vie, je n’ai jamais vu Grand-père prononcer un mot en ville. Il avait en horreur l’anglais, sous toutes ses formes.

Mais en campagne, le gaeilge perdure. Et même si maintenant je m’habitue à l’entendre dès qu’un agent de police a le dos tourné… L’entendre siffler et serpenter à l’air libre, dans les montagnes, continuera toujours de me donner du baume au cœur. Ainsi, je ne me lasserai jamais d’écouter ces deux jeunes filles, Niamh et Laura, chanter et plaisanter avec ces mots bien plus vieux qu’elles.

Aujourd’hui, elles gardent un troupeau de vaches. Je leur avais demandé comment elles reconnaitront les bêtes à elles de celle du voisin une fois rentré du booley, elles m’ont répondu « Très facile ! Les noires sont au voisin. Les blanches sont à nous. Et les noires et blanches, et bien, on se les partage. » Et puis elles avaient ri. Maintenant, elles se sont éloignées en contrebas et elles sont en train de les traire.

Un vent d’ouest a balayé les nuages. Leurs cheveux libres volètent comme des épis de blé. Je ne le vois pas d’ici, mais je ressens dans leur regard ce que je pouvais parfois apercevoir dans le visage malicieux d’Aoife. Ce ne sont pas les petites roses délicates des villes, chouchoutées, protégées et dénigrées. Ce sont des herbes sauvages, solides et fières, capables de s’enraciner sur la plus dure des terres. Elles chantent leur liberté en gaeilge. Et… comme je suis surpris de si bien les comprendre.

La première chantait l’histoire d’une jeune femme qui trayait une vache, an cailin deas cruite na bmo. Un homme de la ville l’approche et lui promet monts et merveilles, les plus belles richesses, et de faire d’elle une véritable princesse. La jeune fille lui répond par la suite qu’elle n’est pas amoureuse de lui et qu’elle ne compte épouser personne d’autre que la terre sur laquelle elle vit. Le couplet prend alors le point de vue de l’homme qui va refuser tous les joyaux du monde pour simplement profiter de son amour de campagne.

Dá bhfaighinnse árd Tiarnas na hÉireann

Éadacha, síoda is sróil

Dá bhfaighinnse an bhanríon is airde

Dá bhfuil ar an dtalamh so beo

Dá bhfaighinnse céad loingis mar spré dhom

Píoláidi, caisleáin is ór

Bfhearr liom bheith fán ar na sléibhte

Lem chailín deas crúite na mbó

If I were to receive High Lordship of Ireland

Clothing of silk or satin

Or the highest queen that there is

Alive in this world

If I received a hundred ships as a dowry

Palaces, castles and gold

I would prefer to be wandering the hillsides

With my pretty milkmaid

Et la deuxième a chanté une histoire tout à fait similaire… Sauf que la jeune fille qui trayait une vache blanche fut mariée de force à un homme de la ville. Et elle maudit ce mariage qui lui a privé de tout ce qu’elle avait pu aimer de la vie. Et… plus je l’écoute, plus ce chant me parait… familier ?

Ó bheirim-sé mo mhallacht don tsagart a phós mé

’S a darna mallacht do na bailtí móra

Siadsan nár chleacht mé ariamh i dtús m’óige

Ach mé ’rinnce ins a’ tsamhradh ’gus na gamhna » gam á seoladh

Oh, I lay my curse on the priest who married me

And my second curse on the big towns

They were no part of my youth

When I used to dance in the summer, herding my calves

Voilà bien une heure que je les écoute et j’ai l’impression que l’anglais a disparu de la surface de la Terre, balayé par les vents. Et ce chant qui maudit le prêtre du mariage reste dans ma tête et tourne… Quand je ferme les yeux et que je réfléchis, tout ce que je vois, c’est… La fenêtre sale de la cuisine de mes parents, à Dublin. Et, ma mère… ma mère qui chantait ce couplet en faisant le ménage, à une époque où je ne pouvais comprendre ces mots qu’elle prononçait. Les deux jeunes filles chantent à l’unisson sur ces vaches blanches comme la lumière de la lune qui serait l’amour et la fierté de leur vie et de l’Irlande entière, mais je n’arrive plus à me concentrer. Je réalise que Mère a pu être l’une de ces jeunes filles.

Oh, Mère… Maudis-tu encore le prêtre du mariage ? Il va falloir que l’on se raconte bien d’autres histoires en gaélique. D’ici là, je me dois de lui écrire une lettre qui, je l’espère, lui rappellera des souvenirs.

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