Nous sommes arrivés, bien plus vite que nous le pensions, à Cork lundi dernier. J’ai découvert avec étonnement l’irrévérence des Corcagiens envers les Dublinois. « C’est nous qui méritons le titre de capitale de l’Irlande ! C’est nous, les plus rebelles de l’île ! » Ce qu’il ne faut pas entendre…
Depuis que je suis en ville, je me suis un peu éloigné des Mincéirí. Je ne pense pas qu’ils m’en tiennent rigueur, cependant. Être un groupe nomade dans un milieu de sédentaires acariâtres tout autant rempli de Sasannach que toutes les autres villes de ce foutu pays n’est clairement pas une tâche aisée. L’avantage d’être resté longtemps dans la campagne verdoyante, c’est qu’on en perçoit moins ces uniformes rouges qui poussent comme des champignons en Irlande. En ça, Cork n’est pas si éloignée de Dublin.
J’ai repris mes vieilles habitudes. J’ai recommencé à trainer dans les pubs, discuter avec les habitants, jouer de la musique et raconter des histoires contre quelques sous. Je n’ai pas encore déterminé si je continuerai à suivre mon groupe ou si je vais repartir de mon côté. J’ai quelque peu laissé cette question de côté en contemplant le fond de mon verre.
Dès le premier jour, j’ai été accosté par un vieil homme édenté. Il avait l’air d’un pauvre pilier de bar comme les villes d’Irlande en comptent tant. Mais il s’est approché de moi, et avec son haleine d’alcool, il m’a demandé : « Dis-moi, toi qui es jeune, tu dois t’y connaître avec les femmes, non ? Il faut que je te raconte une histoire… »
As I went home on Monday night as drunk as drunk could be
I saw a horse outside the door where my old horse should be
Well, I called my wife and I said to her: Will you kindly tell to me
Who owns that horse outside the door where my old horse should be?
Ah, you're drunk, you're drunk, you silly old fool,
So drunk you can not see
That's a lovely sow that me mother sent to me
Well, it's many a day I've travelled a hundred miles or more
But a saddle on a sow sure I never saw before
Et en expliquant ses déboires avec sa femme, il avait l’œil qui brillait et la malice transparaissait dans les dents qui lui manquaient. Sa voix chevrotante restait quand même chantante, malgré les ravages de l’âge et de l’alcool. Il m’a raconté comment il était persuadé que sa femme restait fidèle malgré tout ces déboires et ces choses étranges quand il rentrait chez lui. À croire que même s’il tombait sur son amant, il ne le verrait pas ! Sans rien dire, je l’ai laissé exposer son histoire alors que je prenais quelques notes musicales que je semblais percevoir de sa voix.
Et il est revenu. Le mardi, le mercredi, le jeudi… Moi aussi, d’ailleurs. Après quelques jours, je lui offrais à boire et j’avais hâte de rire de ces histoires. Elles concernaient toujours sa femme, qui n’était jamais présente et qui selon lui l’attendait constamment dans un chez lui où il allait moins qu’au pub. Sans parler d’avoir un ami, c’était étrange de se dire que dans cette ville d’inconnu, il y avait ce vieil ivrogne, qui m’acceptait comme si j’avais toujours habité là. Peut-être qu’il n’avait pas réalisé, dans son ivresse, que je n’étais pas du coin. C’était une bien drôle de relation qu’on avait.
Puis est arrivé aujourd’hui, où je ne l’ai pas vu. Je me suis surpris à l’attendre, du midi jusqu’au soir. Mais sa vieille gueule d’ivrogne édenté ne s’est pas présentée au pub. Alors, j’ai questionné le barman. Lui aussi, très sincèrement, a eu l’air triste en évoquant le sujet. « Ah, lui ? Il s’est fait arrêter par la police anglaise ce matin. Pour dépravation sur la voie publique. Ça m’étonnerait qu’on le revoie de sitôt… »
Ça m’a assommé bien plus fort que n’importe quel verre de whiskey. Un vieil homme comme lui, tout ivrogne et idiot qu’il fut… en prison, parqué avec les voleurs, les rebelles politiques et les criminels, où il allait pourrir et mourir du typhus ? Je n’ai pas osé poser la question de si sa femme était au courant. Si jamais elle existait… elle devait être probablement soulagée. Mais moi ? Je devais être le seul, mais j’étais triste.
Je ne saurais jamais ce qu’il devait me raconter en ce samedi ni ce qu’il aurait pu inventer ce dimanche. Je ne peux imaginer que l’escalade avec sa femme, mais… J’aurais aimé l’entendre de sa vieille bouche. J’ai compris pourquoi toute cette histoire de femme volage et d’imbécile aveugle m’intriguait tant. Il était surement rempli de défaut, mais il n’y avait pas une once de méchanceté en lui. Il était comme tant d’autres des grandes villes : un pauvre gars incapable de supporter la dureté de nos vies sous la couronne anglaise. Plus simplement dit… Il aurait pu être moi.
Je suis retourné voir mes Travellers tout à l’heure. Je leur ai avoué que je ne souhaitais pas rester dans ce mouroir un jour de plus. Mais eux ne pouvaient pas se permettre de lever le camp aussi rapidement. Alors je me suis allongé à l’écart. J’ai senti le regard lourd d’Aoife sur moi. Personne, pas même moi, ne sait si je vais accepter de les attendre… ou si je partirai à l’aube.