Ah, the French are on the sea, says the Shan Van Vocht
Ah, the French are on the sea, says the Shan Van Vocht
The French are in the Bay, they’ll be here without delay
And the Orange will decay, says the Shan Van Vocht
And the Orange will decay, says the Shan Van Vocht
Une fois n’est pas coutume, il fait beau aujourd’hui en Irlande. Noël arrive bientôt et le froid mord ma peau là où mes vêtements se sont élimés, mais un pâle soleil gouverne un ciel lacté comme un phare au milieu de la nuit. L’odeur de la mer envahit les rues de Tralee et il faut dire que la vie est prospère ici. Les Anglais sont loin, la famille des nobles protestants a l’air clémente sur les pauvres gens. La misère parait moins dure qu’ailleurs, peut-être parce que la ville est minuscule…
J’ai voulu profiter un dernier instant de la « grande » place, et de son agitation tranquille des vieux faisant leur marché de bon matin avec Richard qui quémande au poissonnier les yeux brillants. Quand, quelque part derrière moi, dans une maison proche, j’ai entendu une voix chevrotante entonner un chant révolutionnaire.
And where will they have their camp, says the Shan Van Vocht
And where will they have their camp, says the Shan Van Vocht
On the Curragh of Kildare and the boys they will be there
With their pikes in good repair, says the Shan Van Vocht
With their pikes in good repair, says the Shan Van Vocht
C’était une très vieille femme qui chantait là, greffée à son siège à bascule, les mains serrées contre ses genoux à travailler sur un ouvrage qui m’était invisible. Elle ne chantait pas si fort que ça, mais il faut dire que j’étais sous sa fenêtre ouverte. Surpris, je me pris à l’observer un peu moins discrètement. Son corps avait l’air lourd et fatigué, et sa chaise grinçait à chacun des balancements. Mais son regard brillait comme celui de Grand-père en son temps. Il brillait de cette malice indécrottable des vieux qui n’ont jamais perdu leur âme de révolutionnaire, et qui avait l’espoir de transmettre leur flamme aux générations futures.
And will all the boys be there? says the Shan Van Vocht
And will all the boys be there? says the Shan Van Vocht
The boys will all be there with their pikes in good repair
And Lord Edward will be there, says the Shan Van Vocht
And Lord Edward will be there, says the Shan Van Vocht
Il faut le dire, le chant n’était pas très joli. Les notes étaient tremblantes, le rythme plus saccadé que le balancement de la chaise, il subissait des à-coups plutôt incongrus. Mais le texte était clair, et résonnait dans tout ce petit salon. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en m’accoudant à la fenêtre. J’aurais aimé connaître ces révolutions qui ont tant fait chanter les adultes qui l’ont vécu. Cet air-là, il doit être connu dans toutes les maisons catholiques de l’Irlande ; c’est l’hymne de la révolution de 1798. Je vois encore les moulinets des bras de Grand-père quand il racontait la Révolution française de 89, exalté d’y avoir été. Il était revenu en Irlande, persuadé qu’elle ferait tomber tous les royaumes d’Europe avec elle. Et en effet, beaucoup y ont cru. Mais 98, finalement, ne sera qu’une insurrection parmi tant d’autres, et sera très probablement oubliée dans l’histoire, noyée par les dizaines de tentatives aussi similaires que vaines contre cette foutue couronne anglaise.
And what will the yeomen do? says the Shan Van Vocht,
And what will the yeomen do? says the Shan Van Vocht,
What will the yeomen do but take off the red and blue,
And to Liberty prove true, says the Shan Van Vocht.
And to Liberty prove true, says the Shan Van Vocht.
J’ai senti monter en moi une envie de taquiner cette vieille dame et cette chanson plus ancienne que moi. Je n’ai pas attendu qu’elle la termine pour déclarer bien fort :
« Dis-moi, madame, tu ne crois pas qu’il soit un peu daté d’espérer quoi que ce soit des Français à cette heure ? Leur liberté n’a pas tenu dix ans, et Napoléon réside sur un caillou anglais très loin au sud. Qu’ils se débarrassent d’abord de leur vieux roi avant de venir par ici ! »
La vieille dame n’eut pas l’air surprise et son regard toujours concentré sur son ouvrage ne se tourna pas même une seconde vers moi. L’ombre d’un sourire se dessina sur son visage fripé.
« Mais la liberté reviendra, peu importe le temps qu’elle mettra. Si tu vis assez longtemps pour le voir, tu pourras chanter avec moi…
— C’est toi, la “Shan Van Vocht”, non ? La pauvre vieille dame. Tu ne devrais pas parler de toi à la troisième personne, c’est plutôt prétentieux, tu sais. »
Pour toute réponse, la vieille dame éclata de rire.
« C’est que j’avais 20 ans de moins quand j’ai appris ce chant-là. Et depuis, il ne m’a jamais quitté…
— C’était si incroyable que ça, cette année de 98 ? Je n’étais pas né.
— Peut-être pas tant vu de l’extérieur, mais je n’avais jamais vu autant d’espoir dans les yeux de tous que ces années-là. Mais tout s’est effacé en 1804, quand James Corcoran a été trahi et tué par les yeomans… Tu avais quel âge, cette année-là, petit ?
— Je devais avoir 3 ans, plus ou moins.
— Voilà pourquoi la lumière brille si fort dans tes yeux… C’est une chance, petit. Crois en la liberté et au peuple irlandais, tant que tu n’as pas connu la trahison et le désespoir. Et prie pour vivre assez longtemps pour pouvoir l’observer de ton vivant. C’est l’ignorance de la jeunesse qui porte tous les espoirs des opprimés. James Corcoran ne devait être guère plus âgé que toi quand il a été assassiné. »
Je n’ai pu réprimer un mouvement de recul, gêné. Je suis comme tout le monde ; je déteste les Anglais et ce qu’ils nous font subir… Mais je ne me suis jamais senti l’âme d’un révolutionnaire. Je sais observer, écouter. Mais participer à tout ça, risquer sa vie, contre un colosse pareil qui a toujours écrasé tous les résistants et les organisations contestataires comme des mouches ? Bien que j’aie beaucoup de respect pour ceux qui s’y engagent, comme les vieux en leur temps, je ne suis pas sûr de m’en sentir le courage. La vieille dame tendit ses mains vers moi et à travers la fenêtre laissa tomber dans les miennes ce sur quoi elle travaillait depuis tout ce temps. C’était une petite sculpture de bois, taillée finement, qui représentait un homme armé d’une pique. Droit, la jambe en avant, il semblait fier et déterminé. La vieille dame m’expliqua :
« À l’époque, ceux qui prenaient les armes n’en avaient aucune chez eux, alors on faisait avec ce qu’on trouvait. Ici, comme ailleurs, on se créait des piques et des lances avec les outils des paysans et des bergers. Ces piquiers étaient la lumière et l’émeraude de l’Irlande, et un jour on reconnaîtra avec respect leur courage. Et j’espère que ces piquiers sauront revenir dans l’âme des jeunes gens quand le moment viendra. Se battre pour la liberté, ce n’est pas faire preuve de grandeur d’âme ; c’est de la nécessité. De la survie. Tu le comprendras bien assez tôt… »
Après s’être assuré que je gardais bien la petite sculpture dans les mains, la vieille dame se réinstalla confortablement dans sa chaise à bascule et ferma les yeux. Je suis resté là, interdit, et je pensais qu’elle allait s’endormir, quand sa voix chevrotante reprit le chant où elle l’avait laissé.
And shall Erin then be free? says the Shan Van Vocht
And shall Erin then be free? says the Shan Van Vocht
Yes, Erin shall be free, and we thank the Laurel Tree
And we call it Liberty, says the Shan Van Vocht
And we call it Liberty, says the Shan Van Vocht
Puis elle a repris son chant à son début, comme si rien ne s’était passé. Progressivement, je me suis éloigné. Je ressentais un peu d’amusement ; un peu de pitié, aussi. J’ai posé la petite statuette au centre de la grande place, qui s’était vidée avec la fin du marché. Et avant de partir, j’ai prié Dieu et peut-être un peu les Voisins également, qu’elle devienne un jour une gigantesque statue qui rappelleraient à tous ce qu’est le prix de la liberté.