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Chapitre premier : L'encre et la comète

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Par Nqadiri

Mon père commençait chaque lettre par le nom de Dieu et l'achevait par le nom d'un homme qui ne savait pas lire. Quarante années durant, assis sur sa peau de mouton au seuil de la Grande Mosquée, il a prêté sa main aux amours des autres, à leurs dettes, à leurs deuils, aux suppliques qui montaient vers Fès comme monte la fumée, en se tordant, et il délayait son encre au noir de fumée dans une coquille d'huître que je revois mieux que son visage. Je suis né dans l'odeur de cette encre. Il est juste que j'y meure.

Au nom de Dieu, donc, et au nom des hommes de peu. J'écris.

Dehors, cette nuit, Tanger revient au Maroc. Les vapeurs saluent dans la rade, la jeunesse crie sur les toits, on tire des salves au Marshan, et les drapeaux des sept nations descendent des consulats comme du linge d'été qu'on rentre avant la pluie. J'ai soixante-quatorze ans. On me rend ma ville à l'heure où je n'ai plus les jambes pour elle. Qu'importe. Il me reste les mots de ma mère.

On m'a raconté ma naissance, et tant de bouches l'ont racontée que je m'en souviens comme d'un pays. C'était l'année où une étoile à crinière se leva en plein jour au-dessus du détroit, si claire que les muezzins hésitèrent sur l'heure, que les pêcheurs rentrèrent leurs filets, que les vieux du Socco, la nuque cassée vers le ciel, récitaient le verset qui dit: quand le ciel se fendra. Ma mère jurait que je suis venu au monde les yeux ouverts, sans un cri, et qu'on entendait par la fenêtre la mer, le vent d'est, et un Anglais qui riait quelque part dans la ville basse. Elle disait: tu es né à Tanger, mon fils, là où les deux mers se rencontrent et où tous les mensonges accostent. Fais-toi une place au port.

Mon père nota ma venue à la marge d'une supplique qu'un muletier de l'Anjra adressait au Sultan. Je tiens encore le feuillet. Un prince y est prié de rendre justice, et dans la marge, de la même encre: le petit est arrivé. J'ai commencé ainsi, en marge d'une requête au Sultan, et soixante-quatorze ans plus tard je n'ai quitté ni la marge, ni la requête, ni les sultans.

Je dirai donc ce que j'ai vu, moi, Idris, fils de l'écrivain public, truchement des deux rives. Je dirai les Anglais aux mille ruses qui aimaient mon pays comme on aime une monture. Je dirai le chérif de la montagne, cœur de miel et de pierre, qui vendait des hommes et récitait des poèmes. Je dirai le vieux Grec paisible que l'Amérique vint réclamer avec sept navires blancs, l'empereur au bras mort qui faillit choir de son cheval sur notre quai, les caïds somptueux qu'on a oubliés, les peintres qui volaient la lumière, et comment un empire fut soulevé de terre avec des papiers timbrés. J'ai tout traduit. Voici ce que j'ai tu.

La lampe charbonne. La maison sent le pétrole et le coing que Rahma a mis à confire, car les fêtes approchent et elle tient que la douceur se prépare d'avance, comme les ennuis. En haut, elle dort. Elle dort comme elle a vécu, sans bruit, en tenant la maison jusque dans son sommeil, et si je monte à l'aube elle me demandera si j'ai froid, à moi qui viens de rallumer un siècle.

J'ai taillé un calame hier, dans un roseau de l'oued, au canif, d'un seul biseau, et j'ai soufflé dessus comme soufflait mon père, pour rien, pour la braise qui n'y est pas. L'encre est du commerce, je l'avoue, une encre de papeterie espagnole qui sent le vernis; la coquille d'huître s'est perdue dans un des déménagements du siècle; la main hésite sur les pleins. Mais le seuil est le même. On écrit toujours sur un seuil.

Et il faut que je le confesse avant d'aller plus loin: j'ai appris à raconter sur une place, dans un cercle tracé au talon. Le conteur du Grand Socco ouvrait ainsi: il fut ce qui fut, ô mes seigneurs, en des temps si anciens que le mensonge y prenait rang de vérité. Puis il déroulait, il nouait, il coupait au pire moment, et la sébile faisait le tour. Je prends cette nuit sa place et sa formule. J'aurai comme lui mes arrêts cruels et ma sébile; qu'on me pardonne: c'est la seule école dont je tienne un diplôme.

Il fut donc ce qui fut. Et d'abord, il y eut une étoile.

Septembre finissait, cette année-là, et la ville vivait la tête en arrière. Depuis des jours, une lance de lumière se tenait plantée dans le matin, au ras du soleil, avec une chevelure qui traînait sur le détroit; on la voyait en plein jour, ce qui fit dire au vieux fqih de la Grande Mosquée que le ciel avait allumé une lampe pour relire ses registres. Les patrons de barque juraient que la sardine montait regarder, et qu'on la prenait à la lumière du ciel comme au lamparo. Au consulat d'Espagne, on sortit une lunette de cuivre sur la terrasse; la science regarda, prit des notes, replia son trépied; la place préféra les yeux du fqih.

Chacun, d'ailleurs, tirait l'étoile à soi. Les Espagnols du barrio y voyaient un signe de leur saint patron; au mellah, les lettrés calculaient, comparaient, citaient des chroniques; les Anglais de l'hôtel parlèrent de la photographier, ce qui parut à tous le comble de la démesure; et le charbonnier de la rue des Siaghines accusa la comète de la hausse du charbon, ce qui fut, de toutes les lectures, la seule vérifiable. Le fqih laissait dire. Il récitait, paisible: quand le ciel se fendra, quand les étoiles se disperseront. Et il ajoutait, pour les femmes: ceci est une annonce; dormez.

Ma mère ne dormait pas. Elle marchait dans la chambre haute en s'appuyant aux murs, et la qabla Mennana, qui avait tiré au monde la moitié du quartier, lui parlait bas dans la langue de la montagne pour la faire durer. La maison était de celles qui écoutent: une pièce en bas pour le jour, une pièce en haut pour la nuit, un escalier raide entre les deux, et des murs si minces que le quartier savait nos soupes. Les voisines montaient et descendaient l'escalier avec de l'eau chaude et des avis contradictoires; Mennana les laissait dire, comme le fqih laissait dire la place, car les gens de métier reconnaissent le bruit et travaillent dessous. La nuit sentait le charbon, le goudron du port, la menthe fanée du souk de la veille; le vent d'est faisait battre une porte quelque part avec la régularité d'un métier à tisser. Vers l'heure où les coqs se trompent, je suis venu. Les yeux ouverts, sans un cri, disait ma mère; ce qui inquiéta Mennana, car un enfant qui se tait regarde, et un enfant qui regarde aura des ennuis. En bas, dans la ville, un Anglais riait. Un rire content, carré, qui ne s'excusait de rien et qui rebondissait sur les murs de la ruelle comme une balle perdue de la Marina. J'ai entendu ce rire toute ma vie. Il précède les bateaux.

Ma mère data l'événement à sa façon: l'année de l'étoile, la nuit du vent d'est, l'heure où les coqs se trompent. Les états civils sont venus plus tard nous compliquer la mémoire; je m'en tiens à son calendrier, qui avait le mérite de se voir à l'œil nu.

Le septième jour, mon père fit ce qu'il put. Le mouton fut acheté à crédit et payé en écritures: trois lettres, un contrat de louage et une consultation d'héritage, réglés d'avance au boucher, qui savait compter. On égorgea dans la cour, on pria, les voisines poussèrent le youyou réglementaire, et le vieux fqih, qui avait suivi l'étoile tout le mois du haut de sa terrasse, posa la main sur ma tête. Donne-lui, dit-il à mon père, le nom du premier qui écrivit. Idris, sur lui la paix, traça les lettres au calame avant tous les hommes, et il savait le compte des étoiles. Ton fils est né sous une écriture du ciel; qu'il porte un nom de scribe, et qu'il apprenne à lire ce qui passe au-dessus de nos têtes.

Mon père s'inclina; c'était son métier qu'on venait d'anoblir. Ma mère, dans la pièce du fond, fit un autre calcul: elle voua une mèche de mes cheveux à Moulay Abdeslam, le pôle de sa montagne, et promit de me porter au Jbel Alam dès que je tiendrais sur une mule. Ainsi je fus servi deux fois, par le prophète des scribes pour le nom, par le saint des Jbala pour la route. Il faut au moins cela pour tenir un enfant en vie dans une ville à sept drapeaux.

L'étoile, elle, resta des semaines. Elle s'usa comme s'usent les nouvelles, elle pâlit, elle prit le large; les savants d'Europe lui donnèrent un numéro et lui promirent un retour dans des siècles, quand tout le monde aurait changé d'avis sur tout. Ma mère résuma mieux: elle a balayé le ciel, disait-elle, comme on balaie le seuil, pour annoncer quelqu'un. Toute sa vie, elle a soutenu que c'était moi. Je rapporte; je laisse la modestie aux gens qui ont eu une enfance ordinaire.

Mon père s'appelait Si Larbi; le quartier disait Si Larbi el-Kateb, et les Espagnols de la Marina, qui simplifient tout, don Larbi. Son royaume mesurait deux coudées sur trois: une peau de mouton au seuil de la Grande Mosquée, côté rue de la Marine, entre le porteur d'eau et l'ombre du mur; et la laine y avait pris, à force d'années, la forme exacte de sa patience. Il s'asseyait après la prière de l'aube, pliait la jambe gauche sous lui, posait l'écritoire sur le genou droit, et Tanger, peu à peu, venait s'accroupir devant lui pour parler.

Il faisait son encre à l'ancienne. Il récoltait la nuit au plafond des lampes, ce noir gras que l'huile dépose en s'endormant, il le broyait avec la gomme et une pointe de miel, et il gardait le tout dans une coquille d'huître ramassée à la Playa, calée dans un creux du seuil que quarante ans de coquille avaient fini par polir. Ses calames, il les taillait dans le roseau, d'un seul geste en biseau, puis il soufflait dessus, un petit souffle sec, comme on encourage une braise. J'ai longtemps cru que c'était de la technique. C'était une prière de la taille d'un souffle.

Ce qui passait par sa main, un port n'en voit pas davantage. Aux premiers froids venaient les hommes du Rif en partance pour les moissons d'Oranie; ils dictaient des adresses en roulant les r comme des pierres de torrent, et ils payaient d'avance, à cause de la mer. La mère du matelot faisait écrire dans la même lettre à un armateur de Gibraltar et à tous les saints du détroit, pour que la recommandation prenne par les deux bouts. Les plaideurs apportaient leurs oliviers, leurs bornes déplacées, leurs cousins, leurs serments; les associés venaient à deux, en se surveillant du coin de l'œil, et mon père couchait leur confiance noir sur blanc, et la confiance durait le temps du papier. Les amoureux, il les servait les yeux baissés, comme on porte l'eau d'un autre.

Il connaissait les formules comme un pilote connaît les passes: celle qui ouvre une lettre de deuil sans faire chavirer, celle qui réclame une dette à un parent sans casser la parenté, celle qui met un caïd de bonne humeur avant de lui demander justice. Il disait que les formules sont les politesses du papier, et que le papier, lui, ne baisse jamais les yeux; il faut donc les baisser pour lui.

Et chaque vendredi venait une veuve du Fondak, avec trois lettres usées aux plis comme des billets de pauvre. Elle les savait par cœur; elle payait pour les entendre de la voix d'un homme. Mon père les lui relisait posément et, je l'ai compris bien plus tard, il y changeait un mot chaque fois, un seul, pour que le mort continue de lui parler. Ce fut la seule fraude de sa vie, et c'était une aumône.

À la maison, il parlait peu. Il avait passé le jour à dire au nom des autres; le soir, il rendait les mots comme on rend un outil, essuyés, au clou. Ma mère parlait pour deux; tout l'équilibre du ménage tenait à cet office, et j'ai grandi entre un homme qui pesait chaque parole et une femme qui les faisait voler.

Il m'apprit les lettres comme on transmet un métier, c'est-à-dire sans l'annoncer. Le matin, j'allais au msid du derb réciter sous la baguette débonnaire du fqih; le soir, je m'asseyais au bord de la peau de mouton, et j'avais droit à la louha, la planche blanchie d'argile, où je copiais des pleins et des déliés que j'allais laver ensuite à la mer, si bien que l'eau du détroit a bu mes premières sourates et mes premières fautes, et qu'elle en dispose depuis comme elle l'entend.

Puis vint le jour du feuillet. Je déchiffrais déjà les enseignes, je me croyais savant. Mon père tira de son coffret un papier jauni, le posa sur mes genoux et me dit: lis-moi la marge. C'était la supplique du muletier de l'Anjra, celle de ma naissance; il en avait gardé le premier jet, parce que les écrivains publics recopient au propre et que les marges leur appartiennent. Je suivis du doigt, je butai, je recommençai, et les mots se levèrent un à un: le petit est arrivé. Je restai un long moment devant ma propre arrivée. La première phrase que j'aie lue seul au monde m'annonçait, en marge d'une demande de justice qu'aucun prince n'a lue. Mon père remit le feuillet dans le coffret et dit seulement: voilà. Tu sais d'où tu écris.

Quarante ans de secrets ont passé par sa main sans qu'un seul reste dans sa manche. On le savait, on venait pour cela: les gens payaient l'écriture, et la tombe qui va avec. Longtemps, j'ai eu honte d'être le fils d'un homme assis par terre. Il faudra ce livre entier pour mesurer la hauteur où il était assis.

Ma mère s'appelait Yamna, et elle venait de Zinat, dans la montagne des Jbala, à une journée de mule vers le sud, là où les sentiers montent en prière vers le Jbel Alam. Elle était descendue à dix-sept ans avec une lettre à faire écrire: son frère aîné servait dans la mehalla du Sultan, quelque part vers l'Est, et la famille voulait des nouvelles et en donner. Elle dicta; mon père écrivit; puis, racontait-elle avec le sourire de qui a gagné, il écrivit une seconde lettre qu'aucun messager n'emporta jamais. Elle resta pour la réponse.

Elle avait apporté de sa montagne un trousseau de proverbes, des chansons pour toutes les heures, une manière de dire les choses qui les rendait plus vraies, et le goût des généalogies. Nous étions pauvres en tout, sauf en paroles: la darija de ma mère fut notre seule argenterie, et elle comptait ses mots comme d'autres leurs bijoux; elle savait lequel manquait, lequel s'était terni, lequel ne se prête sous aucun prétexte. Elle avait, pour chaque chose de la maison, le mot exact de sa montagne, et quand un mot de la ville essayait de prendre la place, elle le remettait dehors avec les poules. Elle m'endormait avec la chanson du laboureur qui sème de nuit pour que le jour se lève, et elle assaisonnait le monde de sentences: la parole, mon fils, c'est de l'huile; une fois versée, ramasse. J'ai renversé beaucoup d'huile depuis. Je vérifie la sentence à chaque page.

Le soir, elle disait la montagne comme on récite une lignée: le Jbel Alam d'abord, où repose Moulay Abdeslam, pôle des pôles, secours des égarés; puis les sources, les figuiers, le sentier des femmes, les chênes à glands doux; puis Zinat, où le sang de sa grand-mère la rattachait de loin aux gens du chérif; puis, tout en bas, la mer, dont la montagne se méfie. Nous autres, disait-elle, nous descendons saluer l'eau salée, et nous remontons. Elle a vécu cinquante ans à Tanger en tenant la mer à distance de sa voix.

Elle tint son vœu. J'avais six ans, peut-être sept, quand on me hissa entre deux jarres d'huile pour le moussem de Moulay Abdeslam. Je me souviens des oliviers qui montaient avec nous, des tentes blanches par centaines sur l'épaule de la montagne, de la poudre des fusils qui parlait aux nuages, d'une nuit entière de tolba psalmodiant sous les chênes, et du rasoir qui me prit la mèche promise, dûment, comme on paie une porte. Ma mère pleura de contentement; je dormis contre la selle au retour. Je ne savais pas que je venais de reconnaître des sentiers qui me resserviraient, ni que la montagne rend toujours visite à ceux qui l'ont saluée enfants.

Et il y avait Mbarek. Mon aîné d'une saison, né à trois portes de chez nous, et sa mère morte en le mettant au monde. La mienne, qui avait du lait pour deux, le prit contre l'autre sein; nous avons tété la même force, et elle est passée tout entière dans ses bras. À dix ans, il portait des couffins que je soulevais à peine; à douze, il chargeait pour les pêcheurs de la Playa contre un poisson, qu'il partageait toujours au couteau, moitié par moitié, en me tendant la moitié la plus lourde avec la mauvaise foi des généreux. Moi, en échange, je lui lisais la ville: les enseignes espagnoles de la Marina, les affiches des vapeurs, les noms des compagnies, les horaires. Il écoutait, les yeux plissés vers la rade, comme on regarde les bateaux des autres. Il portait; je nommais. Aucun de nous deux ne trouvait l'échange inégal; c'est ainsi que les grands malheurs se préparent, avec de la douceur et du temps.

Notre maison tenait au Socco de dedans, le petit, celui des cafés, des changeurs et des fondouks; il suffisait de remonter la rue en pente pour déboucher au Socco de dehors, le grand; et le jeudi, jour de marché, le grand Socco devenait le monde. Les femmes de l'Anjra arrivaient sous leurs chapeaux de palmier tressé à pompons de laine et s'asseyaient derrière des murailles de menthe qui parfumaient jusqu'aux disputes; les charbonniers passaient, noirs de leur commerce; les Rifains au crâne rasé à mèche unique, secs comme des fusils; les chameaux de l'intérieur, agenouillés, dédaigneux comme des notaires; les changeurs de la porte pesaient les douros au trébuchet avec des mines de médecins; les porteurs d'eau sonnaient leur clochette; les Aïssaoua, certains jeudis, faisaient danser au tambour des serpents mous d'ennui; et par-dessus tout cela, plantées aux terrasses, les couleurs des nations, car chaque puissance avait ici sa poste, sa banque, son église, ses protégés et son dimanche. Le vendredi, la Grande Mosquée appelait; le dimanche, la cloche de la mission répondait, à deux jours de distance, comme deux voisines qui se saluent sans se rendre visite; et les facteurs des nations traversaient la place en uniformes différents, chacun portant les nouvelles de son empire, si bien qu'un enfant de chez nous apprenait la géographie rien qu'en regardant passer les casquettes. Tanger était la seule ville de l'empire où l'empire pouvait se regarder en étranger.

Mais le roi du jeudi restait un vieil homme sec, en jellaba couleur de route, qui traçait son cercle du talon au milieu de la place. Le cercle se remplissait d'hommes comme une nasse. Il levait la main; le bruit s'asseyait. Il fut ce qui fut, ô mes seigneurs, commençait-il, en des temps si anciens que le mensonge y prenait rang de vérité. Et il nous rendait Antar, l'esclave noir devenu lance de sa tribu, Antar qui frappait de l'épée et répondait en vers, et dont les vers, jurait-il, furent suspendus en lettres d'or au voile de la Kaaba. Il faisait tous les rôles: le père indigne, la cousine Abla, les chevaux, le vent du désert. Nous avions chaud et froid aux heures dites. Puis, l'épée d'Antar levée au plus haut, à l'instant précis où l'acier choisissait entre deux destins, le conteur s'arrêtait. Net. Il regardait le ciel, comme pour y lire la suite; puis il regardait la sébile. La sébile faisait le tour. Les mains fouillaient sous les capuchons, les pièces sonnaient, et l'épée, selon la recette, voulait bien retomber. J'appris là ma première loi, avant l'école et avant le reste: la suite d'une histoire se paie. J'ai vu, plus tard, des conteurs appliquer cette loi à des hommes entiers, puis à des royaumes; ceux-là gardaient l'épée levée après la quête.

Autour du cercle, la place parlait toutes ses langues à la fois, et je les recevais sans les comprendre, comme on reçoit des musiques. L'espagnol des boutiquiers sonnait pièce à pièce, langue de comptoir, vive, qui rend la monnaie; à la mercería d'en face, une petite fille comptait des boutons dans une boîte de fer, et son compte chantait autre chose que des chiffres. Le portugais des pêcheurs sentait la saumure. L'anglais de la mission passait droit et piqué comme une couture. Le français du consulat semblait lire un règlement, même pour demander l'heure. Le chelha des montagnards roulait à part, en famille, comme un ruisseau sous les pierres. Et dessous, tenant tout comme l'eau tient les barques, notre darija, avec les mots de ma mère dedans.

Un jeudi, l'épicier Anselmo et une femme de l'Anjra s'affrontèrent devant moi pour une mesure de pois chiches. Lui comptait en réaux avec les doigts, elle en mouzounas avec les siens; les deux arithmétiques montaient l'une contre l'autre, et la file s'allongeait. À force de traîner dans la rue, j'avais l'espagnol de boutique dans l'oreille comme on a un air de flûte: sans l'avoir appris, sans savoir qu'on le sait. Je m'entendis parler avant d'avoir décidé de parler. Je rendis à chacun les chiffres de l'autre, j'ajoutai de mon cru une politesse dans chaque sens, la femme rit, Anselmo leva les bras au ciel en prenant les badauds à témoin, et l'affaire se fit. L'épicier me versa alors dans les mains une poignée de raisins secs, ma première paie de truchement, que je partageai avec Mbarek selon notre usage, moitié par moitié. Une porte venait de s'entrouvrir, de la largeur exacte d'une poignée de raisins secs.

Car chaque langue, sur cette place, me faisait l'effet d'une maison éclairée un soir de pluie: on voit les lampes, on devine la table, on entend rire; la porte est pour d'autres. Je restais au milieu, pieds nus, riche de la seule monnaie de ma mère, et une faim m'est venue là qui ne devait rien au pain. Je voulais qu'on m'ouvre, qu'on me fasse asseoir, qu'on me parle comme aux enfants de la maison. On verra ce qu'il m'en a coûté, de maison en maison. La faim, elle, ne m'a jamais quitté: c'est elle qui tient le calame cette nuit, pendant que les drapeaux descendent.

La lampe a charbonné deux fois depuis que j'ai commencé, et voilà l'aube qui blanchit la terrasse d'en face. Le premier muezzin vient de se lever du côté de la Casbah; la voix est jeune, un peu voilée; il a dû fêter, lui aussi. Les fusils du Marshan se sont tus. La jeunesse est allée dormir dans son pays neuf, et les vapeurs de la rade, qui saluaient hier soir à coups de sirène, ont repris leurs manœuvres ordinaires, car le commerce ignore les dates.

En haut, Rahma dort. Tout à l'heure, elle descendra, elle verra la lampe morte, l'encre, le roseau, le tas de feuillets, et elle dira, je l'entends d'ici: tu as encore veillé. Puis elle posera le pain. Elle a traversé ce demi-siècle à mes côtés sans avoir besoin d'une seule des sept langues que je vendais si cher; elle en possède une huitième, qui n'a pas de dictionnaire, et j'ai mis trente ans à mériter d'y être traduit.

Les savants d'Europe ont promis le retour de mon étoile à crinière, dans des siècles, quand nos querelles d'aujourd'hui seront du sable. Bon voyage à elle. Moi, j'ai pris le chemin le plus court: une rame de papier, un roseau de l'oued, la formule du vieux conteur, que Dieu blanchisse son visage où qu'il repose.

Le cercle est tracé, ô mes seigneurs. J'ai dit l'étoile, le seuil, la peau de mouton, la marge; j'ai dit la montagne de ma mère et les bras de mon frère de lait. La sébile fera le tour au moment que je choisirai, car j'ai eu de bons maîtres. Revenez demain au cercle: je dirai comment je gagnai ma première langue étrangère, comment elle avait mon âge et comptait des boutons dans une boîte de fer, et comment, en l'apprenant, je perdis le premier mot de ma mère.

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