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Prologue - L'Ombre sous la Grande Horloge.

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Par Zig

Tic.

Tac.

Tic.

Il ouvrit les yeux, et la corneille croassa sur l'horloge de bois.

Tac.

La pendule produisait une litanie entêtante. Les consonnes résonnaient contre les murs à un rythme régulier, mais curieusement synchrone. C'était apaisant, en quelque sorte, et même la présence de l'oiseau – pourtant de sinistre réputation – ne l'effrayait pas.

L'enfant gardait les yeux grands ouverts, et son cœur saignait. Un bruissement d'aile le fit pivoter si vite que les vertèbres craquèrent. La seconde corneille darda sur lui son regard noir, accentué par l'absolue pureté du plumage blanc. Elle pencha la tête à gauche et, par mimétisme, le petit garçon en fit de même.

Le tic tac continuait de rouler en fond sonore et les volatiles déployèrent leurs manteaux de plumes, qu'ils agitèrent en décalant leurs pattes crochues.

Les fleurs ne sentaient pas, peut-être parce qu'elles se fanaient. Rien ne sentait, en réalité, et les couleurs présentaient la fadeur des photos laissées au soleil. Cette pâleur produisait sur l'enfant un effet narcotique, que le rythme hypnotique de l'unique meuble amplifiait davantage.

Jusqu'à la voix. Jusqu'aux voix :

Tu es perdu ?

Viens... viens nous voir dans l'horloge.

Viens nous voir sous l'horloge.

Tu ne nous reconnais pas ?

Approche,

approche.

Donne-nous la main.

Tiens-nous chaud

Dans le noir nous avons froid.

Si froid...

Tu ne nous reconnais pas ?

Nos voix. Nos yeux. Nos bras.

Tu ne nous reconnais pas ?

Ses yeux s’arrondirent sous l'effet de la surprise, et les corneilles quittèrent l'horloge pour investir ses épaules. Il se crispa un peu mais il n'y eut pas de douleur. Tout allait bien.

« N... non ».

Balbutia l'égaré tandis qu'il cherchait l'origine des voix. Il ne voyait pas bien, ne comprenait pas et, poussé par sa curiosité d'enfant, il fit un pas en avant. Aussitôt les oiseaux s'agitèrent, nerveux, et il recula, hochant la tête avant de répéter plus fermement :

« Non. Je ne veux pas ».

Tu ne veux pas ?

S'étonnèrent les voix.

Pourquoi ?

Voilà une question qui méritait réflexion. En quête de soutien, le garçonnet dirigea son regard vers la corneille blanche qui nettoyait le dessous de ses plumes. Elle l'ignora, alors l'enfant chercha de l'aide vers la corneille noire : pas plus bavarde. Tant pis, il délibérerait seul, comme un grand. Après avoir tourné les mots dans sa tête, puis sur sa langue, il proposa :

« Parce qu'il n'y a pas de place dans l'horloge ».

Et si nous sommes dessous ?

Mince ! Ça changeait tout.

« Il n'y a pas de place non plus, et puis c'est trop sombre ».

Il s'autorisa un sourire, fier de sa répartie. Il se trouva cependant démuni face à la lueur douce, chaude, et attirante, qui filtra sous le meuble.

C'est mieux maintenant ?

Oui c'était beaucoup mieux mais cette clarté détruisait son bel argumentaire, ce qui l'embêtait. Ses excuses envolées, il ne vit aucune raison de refuser et activa ses muscles, ankylosés par un froid qu'il commençait tout juste à sentir. Il soupira puis se mit à genoux avant de ramper. Déstabilisées, les corneilles s'agitèrent et poussèrent des piaillements indignés, avant de planter leurs becs dans le crâne de l'enfant. Il essaya de les chasser puis s'avança, les paumes bien à plat sur un sol invisible. Au début il ne vit rien puis elles apparurent : avides, fouettant l'air à toute vitesse.

Quatre. Quatre mains, vingt doigts et un bracelet d'argent. Deux avants-bras soudain, puis deux fois plus et pas d'épaules.

Puis des yeux. Puis des bouches immenses, des fours, des trous, des ciels morts.

Des souffles éteints.

Un froid, un cri, de l'humidité sous lui. La lueur fantomatique d'une veilleuse inonda sa pupille. Sur ses joues coulaient les larmes et ses doigts froissaient un drap rêche, tout juste propre et désormais souillé. Il mit longtemps à comprendre qu'il hurlait, qu'il hurlait fort, à s'en déchirer les cordes vocales, à faire trembler les ombres sur les murs. Un premier sanglot naquit dans sa gorge, vite suivi par un second puis toute une ribambelle familiale, sortant en chapelet pour accompagner les pleurs. Malgré tout, ni les bruits ni le sel ne ramenèrent qui que ce soit. L'enfant éloigna alors la couverture trempée d'urine et posa un pied hésitant sur le sol en bois. Les monstres sous le lit ne voulurent pas de lui mais, dans le doute, il traversa la pièce en courant, guidé par l'éclat de la lune qui perçait les fenêtres sans volets. Son genou rencontra un tabouret, sa cuisse une table et ses mains, finalement, la poignée de la porte d'entrée. D'une manière assez étrange, le dehors faisait moins peur que le dedans et , lorsque le froid des morts lui enserra les os, il se sentit protégé. Ses yeux clairs se posèrent plus loin, vers un mouvement saccadé, ponctué de sons mats et répétitifs. Il avait de la chance : M. Pierre travaillait à côté.

Grelottant dans l’atmosphère glacée du cimetière, sa petite silhouette perdue au milieu des tombes, il utilisa le rythme comme un point d'ancrage qu'il pourrait rejoindre avec assez de volonté. Ne laissant parler ni sa chair de poule, ni la douleur de ses pieds transis, ni l'inconfort de son pyjama mouillé, le petit bonhomme épousa la nuit. Son jeune cœur battait vite, rebondissant contre la pierre et les fleurs en plastique. Il avait peur, comme à chaque fois qu'il parlait à son maître, surtout après avoir sali les draps. Implacables, impossibles à arrêter, les bruits de pelle continuaient à bercer les lieux. Bientôt l'enfant aperçut quelque chose de familier mais le brouillard, de plus en plus épais, lui cachait l'essentiel. Jusqu'au souffle. La respiration. Une inspiration, une expiration, les signes d'une activité intense.

Comme M. Pierre ne le remarquait pas – et pour cause, il lui tournait le dos – le garçon se signala du mieux qu'il put : avec un reniflement crasseux. Le bruit attira l'attention du maître qui se tourna avec nonchalance. Son regard, d'un morne gris éteint, se posa sur le garçon sans manifester ni joie, ni colère ; juste de l'indifférence et un insondable oubli du monde.

« Rentre à la maison, Armand ».

Ce n'était pas ce qu'un enfant de cet âge voulait entendre, pas après un cauchemar.

« C'est dangereux ».

Ajouta le plus âgé dans une vaine tentative d'adoucir ses mots. Armand renifla pour la seconde fois, essayant de faire remonter la morve qui coulait de sa narine droite. N'y parvenant pas, il étala le tout avec le dos de sa main puis – comme c'était insuffisant – avec la manche de son t-shirt. Pendant ce temps M. Pierre avait repris son travail, noyé dans la brume glacée qui gagnait en hauteur. Une traînée noire passa entre les herbes, à la manière d'un gros poisson filant dans un étang. Le gamin se focalisa sur la trace qui grandissait à ses pieds, au point de faire disparaître ses orteils. La lèpre gagnait et, même s'il aurait dû s'en effrayer, plus rien n'agitait sa peur ; pas même cette voix étrange, faite d'échos et qui emplissait sa tête sans passer par ses oreilles.

« Il a encore pissé au lit ».

Armand ne voyait pas bien, mais il comprit que M. Pierre fronçait les sourcils. D'un geste plus ferme il planta la pelle dans le sol et saisit Armand par les épaules. Désormais le Fossoyeur se trouvait assez près pour être détaillé et pourtant il était si banal, si quelconque, que le petit garçon ne parvenait pas à le décrire. Il fixait simplement les pattes d'oie aux coins des yeux, ces traits de vie qui auraient pu faire comme des soleils si le regard de son tuteur ne s'était montré si pluvieux. M. Pierre le regardait mais ne le voyait pas vraiment, parce que ce n'était pas lui qu'il cherchait. Les doigts – longs et maigres – s'incrustaient dans la chair transie tandis que les iris gris continuaient de fouiller. À nouveau la voix grave, calme, et placide du Fossoyeur résonna, répétant l'ordre avec une autorité indiscutable :

« N'écoute pas la voix, Armand. Rentre à la maison.

— Pourquoi ? »

Une lueur d'agacement réchauffa la grisaille des yeux.

« Parce que.

— Ce n'est pas une réponse, « parce que ».

— C'est une réponse. Pas celle que tu veux entendre mais une réponse quand même.

— Je ne comprends pas.

Normal, jamais vu quelqu'un d'aussi couillon... »

Il n'y avait ni calme ni détachement dans ce troisième timbre, et il n'appartenait pas à M. Pierre.

— N'écoute pas, Armand.

— Pourquoi ? Et pourquoi tu répètes mon prénom ?

Parce que si je te soufflais dessus, tu disparaîtrais ».

Un ricanement mauvais fit écho aux paroles et M. Pierre claqua la langue, exprimant un agacement trop automatique pour être naturel. L'homme essaya une autre approche :

« Tu n'as pas froid ?

— Non. Pas vraiment.

— Si Armand. Tu as froid ».

Têtu, l'enfant hocha négativement la tête. Les yeux de l'adulte se firent plus durs et M. Pierre serra les dents. Armand remua lentement sa main, parce qu'il ne sentait plus ses doigts, mais il n'avait pas froid pour autant.

« Le lit est mouillé mais c'est pas moi, expliqua l'enfant, se souvenant pourquoi il était venu. J'ai pleuré un peu, je crois, mais ça non plus c'est pas moi ».

Et, comme M. Pierre semblait perdu face à l' information, Armand ajouta précipitamment :

« J'ai pas fait pipi.

— Je te crois, mentit l'adulte, plus par lassitude que par désir de ménagement. Je te crois mais maintenant tu dois retourner à la cabane, fermer la porte, et m'attendre ».

Les phalanges s'incrustèrent plus loin dans la peau d'Armand. M. Pierre était crispé, en colère, et tellement d'autres choses qu'Armand ne pouvait définir faute de mots.

« D'accord, conclut le jeune vagabond, mais je fais quoi pour les voix ?

— La voix ? Je t'ai dit de ne pas l'écouter.

— Pas la voix, les voix ! »

À tous ces sentiments, qu'Armand devinait dans les yeux du maître, un autre vint s'ajouter : un mélange de plein de choses, plein de nuances et de remous, comme seul M. Pierre savait les produire.

« Quelles voix ? »

La réponse lui semblait évidente, à lui :

« Bah... les voix des ombres sous la grande horloge ».

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