Ses doigts vinrent replacer le capuchon sur sa tête.
— Non, étranger ! s’étrangla l’homme en le voyant se lever. Qu’est-ce que tu fais ?!
— Je n’ai pas l’intention de mourir ici, surtout si Andon n’est même pas là pour venir me chercher, répliqua Mirage. Autant tenter le tout pour le tout…
La bête était encore occupée à dévorer sa proie. Mirage n’avait pas l’intention d’attendre qu’elle finisse. Quoiqu’à y regarder de plus près, la créature semblait moins manger que déchiqueter : son museau noir, désormais couvert d’une épaisse couche de sang et de tripes, s’enfouissait dans les corps avec des bruits gloutons mais ne paraissait rien avaler. La chair qu’elle tirait entre ses dents se calcinait lentement à son contact. Le marin et les deux autres hommes attaqués n’étaient plus que des amas de chair brune et noire, comme du parchemin brûlé.
Mirage attendit un instant. L’animal mordait dans un bras inanimé avec des bruits de hachoir à viande. Surtout, il lui tournait le dos. Mirage s’élança.
Il n’avait pas fait dix pas que les grondements du monstre cessèrent brusquement. Le silence retomba comme une masse, troublé seulement par les pleurs étouffés de ceux qui s’étaient suffisamment bien cachés. Mirage retint son souffle. Lui aussi, pris dans la tension du moment, s’était immobilisé.
Deux pupilles de feu croisèrent deux yeux d’encre.
L’estomac de Mirage se noua. Il ravala sa salive et, sans briser le contact, se redressa. Il se remit à marcher : un pas, puis un autre. Encore un. La bête le fixait sans curiosité ni haine. Elle attendait. Mirage aussi. Dans sa tête se bousculaient des mots pêle-mêle, des idées, des hypothèses. « Qu’est-ce que tu es, saleté ? » se demanda-t-il en humectant ses lèvres. « Qu’est-ce que tu me veux ? » Elle se comportait bizarrement, cette chose aux allures de cauchemar, elle l’observait sans rien dire, sans rien faire. Elle avait sauté sur les autres sans la moindre hésitation et pourtant, voilà qu’elle patientait sans broncher. Sa gueule barbouillée de sang pendait, haletante. « Qu’est-ce que tu cherches ? Qu’est-ce qui peut intéresser un truc comme toi dans une cité pareille ? »
Du dos de la bête se forma une goutte, imperceptible pour tous sauf Mirage. Elle roula dans les flammes et tomba. Elle s’écrasa au sol : une minuscule flaque noire aux reflets irisés s’étala sur la pierre.
Mirage écarquilla les yeux. Il avait déjà vu une bête comme ça. Il y a longtemps, très longtemps. Il y avait des vies de cela…
Avait-il hésité trop longtemps ? L’animal avait-il compris qu’il l’avait reconnu ? Mirage eut à peine le temps de réaliser son erreur que déjà la bête s’élançait. Il n’eut qu’une seconde pour voir l’éclair noir fondre sur lui. Il bondit sur le côté à toute vitesse, mu par instinct plus que par technique. Son épaule se jeta en avant et il roula avec elle. L’instant d’après, il se retrouvait deux mètres plus loin, et le monstre à l’endroit où il se trouvait la seconde d’avant.
Il sauta sur ses pieds et se mit à courir. Quand avait-il perdu ses sandales ? La pierre chaude râpait contre la plante de ses pieds ; il ne le remarqua pas. Sa tête tournait à droite, à gauche. Il lui fallait se perdre dans le port. Des flaques d’eau salée explosaient en un millier de gouttes sous sa course. Le manque d’air lui écrasait les poumons. Le vent frappait contre lui. Peut-être même qu’il le ralentissait. Autour de lui les navires disparaissaient en traits de couleurs informes. Il n’avait plus qu’une seule pensée en tête : « Ne la laisse pas te rattraper. »
Un sifflement furieux s’éleva derrière lui. Il accéléra.
Toutes les directions lui paraissaient mauvaises. Il avançait à l’aveugle, zigzaguant à toute vitesse entre les fruits écrasés et les chariots abandonnés. En remontant vers la Voie blanche, peut-être aurait-il eu une chance de la semer. Non, impossible : la créature l’avait flairé et ne le lâcherait plus. La peste soit de cette horreur !
Un claquement de dents résonna alors contre son oreille. Un grand froid s’abattit sur lui. Il ralentit malgré lui. Un long museau noir aux contours vacillants se rapprocha de sa joue. L’éclat d’une canine acérée brilla sous la lumière sombre de sa gueule ; la pupille jaune se fixa sur lui.
Mirage dérapa.
Sa cheville se déroba sous lui. Il tomba de tout son poids par terre. Cependant il poussa sur ses mains, roulant sur lui-même dans un dernier effort ; les griffes de la créature le manquèrent d’un centimètre. Il se redressa maladroitement tandis qu’elle avançait vers lui et hurla :
— Recule ! C’est un ordre !
Le monstre lui paraissait plus grand qu’auparavant. Ses flammes dansaient. Mirage serra les dents et s’exclama à nouveau :
— J’ai dit : recule ! Il arracha son capuchon et plaqua ses cheveux en arrière, dévoilant l’entièreté de son visage désormais tordu de colère et de peur. Va-t’en ! Je te l’ordonne !
Mais la bête avançait toujours. Mirage recula ; son dos se cogna contre la coque d’un navire. Le bâtiment était immense, le bois chaud sous sa main. Jamais il ne pourrait le contourner à temps. Impossible aussi de se jeter à l’eau. Il s’écria une dernière fois :
— Pars ! Mais déjà sa voix perdait de son assurance. Pars ! PARS, TE DIS-JE !
L’iris noir se teinta d’or. Le monstre s’arrêta.
Et sourit.
Les babines de la créature se retroussèrent lentement. Elles s’étirèrent loin, loin dans les joues, dévoilant une par une les crocs encore tachés de rouge. Une multitude de lames blanches comme l’ivoire flottaient dans les flammes. La bête fixait Mirage avec un air jubilatoire ; il lisait dans ses yeux fauves une satisfaction mauvaise qui n’avait pas sa place dans une apparence aussi animale. Le sifflement qui s’échappa de la grimace cauchemardesque ressemblait à s’y méprendre à un ricanement.
Les mains de Mirage vinrent attraper ses manches. Elles les saisirent avec tant de force que les fibres du tissu craquèrent. Les broderies lui parurent chaudes sous ses doigts.
— Non… non, bégaya Mirage. Je ne peux pas mourir, je ne peux pas, je ne peux pas, pas comme ça ! Maen ! MAEN !
La dernière chose qu’il vit fut une masse noire, toutes dents dehors, se jetant sur lui. Alors Mirage sentit la rage le posséder. Le consumer. Il ferma les yeux et hurla :
— NON !
Un éclat de lumière blanche inonda le port. Tous, des passants de la Voie blanche aux habitants sur les hauteurs de la cité, virent l’explosion.
Quand la lumière retomba et que les contours du port réapparurent, Mirage s’était enfui.
Le jeune homme avait profité de la distraction : il était déjà plusieurs centaines de mètres plus loin quand la bête reprit ses esprits. Il sauta par-dessus un amas de paquets jonchant le sol et se faufila derrière les ruines des chariots.
Devant lui apparurent les marches menant à la Voie blanche, et de ces marches descendaient dix hommes de la garde portuaire. Le capuchon retrouva sa place habituelle ; le jeune homme rabattit sa cape autour de lui et s’écarta pour laisser passer les hommes et leurs lances. L’escouade se plaça entre lui et la bête.
Les gardes galatéens se scindèrent en deux groupes. Trois d’entre eux bondirent en criant à la rencontre du monstre, épées en main. À la grande surprise de Mirage, la bête ralentit à leur vue. Ses yeux jaunes allèrent des lames à Mirage. « Si tu crois une seule seconde que je vais te laisser filer, tu te trompes, » pensa le jeune homme. Alors celui-ci se redressa et, avec toute la superbe et le mépris dont il était capable, il sourit et tapota sa poitrine.
— Viens, murmura-t-il. Il savait que la créature l’entendait, qu’elle le comprenait. Je sais ce que tu veux. Viens le chercher.
Les pupilles de la bête se réduisirent à deux points noirs. Elle poussa un sifflement furieux et se jeta sur ses assaillants, toutes dents dehors. Mais juste à ce moment, l’un des gardes se jeta en travers de son chemin. Il leva son arme et l’abattit d’un mouvement vif : il trancha la bête en deux. Il n’y eut ni sang, ni cri. Juste un gémissement plaintif avant que la chimère ne s’effondre sur elle-même, petite flaque noire.
Les flammes devinrent encre qui devint sang. Noir, bouillonnant, il coula dans les sillons du port avec un parfum de soufre. Deux courants distincts se formèrent : l’un alla s’écouler dans la mer, l’autre vers les plaques d’égout.
— Vous l’avez eu, chef ! s’écria un jeune garçon qui nageait dans son plastron de cuir.
— Si tu le dis, répondit-il en regardant les eaux noires se diviser et disparaître.
Mirage suivit les restes de la créature couler entre les pierres. Jamais une simple lame ne serait capable de venir à bout d’un monstre pareil. Fort heureusement, les autres gardes ne paraissaient pas dupes non plus : leur soupçon et leur malaise étaient palpables. L’un d’entre eux souleva son casque du pouce et, tournant sur lui-même, émit un sifflement impressionné.
— V’là le carnage, dit-il avec un petit rire qui ne masquait pas son choc. Vous pensez qu’il y a beaucoup de blessés ?
— Là-bas, deux hommes – non, trois à terre, remarqua soudain son camarade. Avec moi !
À son signal, quatre hommes suivirent leur compagnon vers les victimes du monstre. Le reste de l’escouade s’ébranla à son tour, chacun allant vérifier que les lieux étaient sûrs et chercher les survivants. Ne resta plus que le chef et ses deux aides.
— Va à la demeure Volindra, lança ce dernier à l’un d’eux. Va informer la dame – la jeune, pas la matriarche – de ce qui s’est passé.
— Et… qu’est-ce qui s’est passé ? osa demander le jeune homme.
Le garde jeta un regard autour de lui, prenant note des hommes et des femmes sortant avec peine de leurs cachettes, des marchandises renversées, détruites et abimées, des murmures de la foule qui se rassemblait derrière eux et des cris d’effroi qui perçaient par moments.
— C’est le début des emmerdes, murmura-t-il avant d’hausser la voix : Dis-lui que le… « chien » des derniers jours est revenu et qu’il a fait plus de dégâts cette fois. Et plus de victimes. Demande-lui des hommes supplémentaires aussi.
— Bien, chef ! et le jeune homme s’en fut sur-le-champ.
Son regard se porta alors sur Mirage. Il étudia rapidement ses pieds nus, sa cape lacérée. Il lui fit signe :
— Hé, toi ! Viens ici. Il attendit que Mirage s’avance à contrecœur pour lui demander : Je t’ai vu tout à l’heure. Tu as échappé au monstre. Il s’en est fallu de peu !
Mirage garda le silence. La curiosité du garde n’en devint que plus grande. Il insista :
— Tu étais là depuis le début, non ? Tu as vu ce qui s’est passé ? Il y a eu une, une explosion de lumière il y a pas cinq minutes – c’est la créature qui a fait ça ?
Mais Mirage ne répondait toujours pas. Agacé, l’homme s’approcha de lui :
— Ton nom.
— Mirage, lâcha-t-il de mauvaise grâce.
— Pas un nom commun, ça, renifla l’autre. Et tu vis où ?
— Quartier des Cordes.
— C’est les artisans ça, non ?
— Les pêcheurs surtout, glissa le jeune homme à ses côtés.
— Bien, bien. Et il y a une raison pour laquelle tu gardes ça sur la tête ? Montre-moi ton visage –
— Non ! s’exclama Mirage.
La main que le garde tendait se rétracta. Les deux hommes échangèrent un regard surpris. D’ordinaire, sans doute auraient-ils laissé couler. Or la situation était tout sauf ordinaire. D’un geste, le garde appela deux de ses hommes : aussitôt l’on vint se saisir de Mirage. Ce dernier agrippa le tissu de son capuchon, le tirant sur son visage de toutes ses forces.
— Allons petit, sois raisonnable ! grogna l’un des hommes à travers sa moustache. Il faut bien qu’on sache qui tu es !
— Vous connaissez la tête de tout le monde sur l’île ?! rétorqua le jeune homme en se démenant comme un diable. Lâchez-moi !
— Bon, ça suffit maintenant !
On arracha le capuchon. Tête nue, Mirage pétrifié croisa le regard des hommes autour de lui. Il y eut un moment de flottement, comme si chacun essayait de comprendre ce qu'il voyait.
Mirage mordit violemment le bras de l'homme qui le maintenait. Celui-ci le lâcha avec un juron tandis que son collègue se précipitait pour lui attraper le bras qui, désormais libre, cherchait à lui griffer les yeux.
— Remettez-lui la cape sur la tête ! mugit leur chef en joignant l'acte à la parole. Ne le laissez pas s'éloigner mais ne le touchez plus ! Compris ?
Des grognements d'assentiment se firent entendre. Ils forcèrent Mirage à s'asseoir par terre. Tandis que celui-ci se débattait encore, le chef d'escouade et son adjoint s'éloignèrent. Leurs bottes clapotaient dans les flaques d’eau de mer et de sang. Le jeune garde paraissait plus pâle à chaque pas. Troublés qu'ils étaient par ce qu'ils venaient de voir, l'adjoint parvint toutefois à rassembler suffisamment de courage pour dire :
— Chef, je sais qu’il faut pas lancer des accusations à tort et à travers… Mais il y a déjà des rumeurs. Comme quoi ce serait un plan de l’Empire pour détruire la cité…
— C’était inévitable, soupira l’homme.
— Il y a pire, souffla le jeune garde.
— Eh bien ? Parle !
— Certains disent que c’est une punition qui s’abat sur la cité. Qu’il s’agit de la malédiction des dieux.
L’homme se tut. Il embrassa à nouveau la scène qui s’étendait devant lui : le port sens dessus dessous, les corps gisants au sol, la mer brillante et impitoyable.
— Pt’êt bien qu’ils ont raison.