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Chapitre 6 : Les jeux des hommes (1/2)

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Par Bleiz

Les pieds des danseuses s’abattirent sur le sol. Les lattes cirées du parquet tremblèrent. Le roulement des tambours retentit : il grandit, grandit, remplit la pièce, en poussa les murs jusqu’à ce qu’il ne puisse plus être contenu. Il éclata dans une explosion de cymbales. La harpe et le luth reprirent la mélodie : les trois femmes sur scène s’élancèrent.

Toutes de rose et d’orange vêtues, elles entamèrent leur danse d’un rapide pivot de la cheville. Les clochettes qui y étaient accrochées tintèrent. Comme trois poupées accrochées au même fil, elles sautèrent à l’unisson, leurs bras fendant l’air d’un même mouvement, et leurs joues peintes de cercles rouges se sourirent en miroir. De leurs masques couleur d’aurore coulaient des perles. Leurs gestes agitaient ces rideaux nacrés et révélaient leurs lèvres peintes.

Soudain, trois hommes les rejoignirent sur scène. Le visage entièrement dissimulé sous des museaux de loups, ils jaillissaient de sous les tables, bondissaient près des femmes sans jamais les toucher. Épousant la forme de leurs gestes, comme mystifiés par le singulier mouvement de leurs voiles de coton, ils se mêlèrent à leur jeu jusqu’à entrer complètement dans la danse. Leurs pas épousèrent ceux des femmes.

Leurs ombres projetées sur les murs se mêlaient aux rosaces gravées tout autour de la salle du banquet. Elles se posaient par moments sur les invités subjugués, tandis que les mains de ces derniers fouillaient distraitement l’air autour d’eux à la recherche d’une friandise. Les serviteurs glissaient parmi eux, efficaces et invisibles, portant sur des plateaux de bronze et d’argent des viandes rares au fumet envoûtant, des montagnes de fruits confits saupoudrés d’une fine couche de piment et brillants de miel, des huitres et des tranches de citrons, ainsi qu’une multitude de pâtisseries encore chaudes. Même les convives les plus difficiles s’étaient laissés prendre au charme de la soirée, acceptant avec un plaisir non dissimulé la glace pilée, fraîche comme la menthe, que les serviteurs leur offraient.

Les Serza s’étaient surpassés.

Chidera se joignit aux applaudissements. Tout se déroulait comme prévu : le comte, en tenue galatéenne bleu de mer, était assis à la place d’honneur, juste à la droite de leur hôte. Léonide se trouvait à côté d’eux. Somptueuse dans son sari ocre, le cou enrobé de chaînes d’or fines comme des toiles d’araignée, elle discutait avec l’ambassadeur. Un peu plus loin, les patriarches Fulmen et Bellusuk s’échangeaient leurs avis sur le poème qui avait été lu au début de la réception, prenant régulièrement à partie la dame Bellerezh, qui acquiesçait vigoureusement bien qu’il fut encore pâle de son voyage. La dame Qatiss, elle, se trouvait à proximité de l’héritier des Serza, un homme d’une quarantaine d’années au front déjà dégarni. Elle était entourée de serviteurs et de ses deux filles aînées, tandis que ses fils discutaient avec des enfants Ruzdorn. D’autres familles en vue de la haute société galatéenne avaient également été invitées et rivalisaient de politesses et de plaisanteries.

Le banquet de bienvenue promettait d’être un véritable triomphe.

— Chidera ! s’exclama la voix sucrée de Séléné Bellusuk à ses côtés. Ces rubis sont sublimes !

— Oh, ça ? dit-elle en caressant distraitement ses boucles d’oreilles. Oui, je les aime bien. Ça doit être la couleur.

— Je ne crois pas vous avoir vue avec auparavant… ?

— Les orfèvres me les ont apportés la semaine dernière, confirma-t-elle en piquant de sa fourchette une datte confite. Je me suis dit qu’il était temps de les sortir. Elle se pencha vers elle et lui souffla sur le ton de la confidence : C’était soit ça, soit remettre mes perles. Vous imaginez ?

Le sourire de Séléné vacilla ; celui de Chidera s’épanouit. Car qui pouvait rivaliser avec la fortune des Volindra ? Deux fleurs de grenat écarlate, en pleine éclosion, avaient été plantées dans ses cheveux. Ses dames les avaient placées devant l’encensoir de sa chambre une semaine durant, si bien que Chidera portait leur parfum comme un voile ambré sur ses épaules. Sa robe, dont le col fin et léger remontait jusqu’en haut de son cou, était de satin de soie et chatoyait en un millier d’éclats rouges et noirs, jouant avec le feu des vasques et des brandons qui éclairaient la pièce. On avait réappliqué du khôl et du rouge sur son visage. Elle resplendissait. Même Séléné ne pouvait le nier ce soir, elle qui d’ordinaire éclipsait toutes les jeunes filles. Quoiqu’elle n’ait pas épargné ses efforts : son épaisse crinière noire avait été nouée en un chignon qui tenait moins de la coiffure que de l’architecture. Du reste, sa robe était piquetée de fleurs – jaunes, ne put s’empêcher de noter la jeune Volindra, comme l’emblème de l’Empire – et ses joues de cercles roses, selon les traditions galatéennes. Une joie maligne agita Chidera en la voyant dévorer ses accessoires du regard.

Elle aperçut alors, par-dessus l’épaule de Séléné, le fils de l’ambassadeur. Assis dans un coin, au milieu d’une montagne de coussins brodés, Astor Duad-Govel discutait avec quelques jeunes gens. Il faisait tourner le vin de sa coupe d’une main experte, buvant à petites gorgées sans jamais se départir de sa bonne humeur, riant par intervalles aux remarques de ses compagnons. Chidera reconnut là deux des enfants Serza, d’une quinzaine d’années environ, et une fille Ruzdorn de leur âge qui buvait ses paroles. Chidera porta son propre verre à ses lèvres. Aucun Galatéen ne serait allé à faire des confidences à l’ennemi, voulut-elle se rassurer. Mais la petite Ruzdorn, béate d’admiration devant le jeune homme, et l’excitation volubile des deux garçons l’inquiétaient. Fallait-il se lever et se mêler à la discussion ? Ou au contraire, ne rien faire de crainte de lui mettre la puce à l’oreille ?

— Le vicomte paraît s’amuser, remarqua Séléné en suivant son regard. Je me demande de quoi ils parlent.

— De chevaux, sans doute, soupira Chidera, quelque peu amusée malgré tout. Elle observa un instant la Bellusuk, ses sourcils légèrement froncés, la manière dont ses doigts jouaient avec une boucle négligemment dégagée de son chignon. Elle suggéra alors : Peut-être devrions-nous le sauver ?

— Vous pensez ? dit Séléné, son visage s’éclairant à cette idée. Après tout, vous avez raison : nous ne pouvons pas le laisser à la merci des petits toute la soirée !

« Je n’aurais pas dit mieux, » songea Chidera en reportant son attention sur Astor. Celui-ci parut sentir qu’on l’observait ; il se tourna vers elles et, tout de suite, se fendit d’un sourire. Séléné, rougissante, ne le lâcha pas des yeux tandis qu’il se levait et venait jusqu’à elles. Il les salua avec grâce :

— Mesdames. C’est un plaisir de vous voir.

— Tout le plaisir est pour nous, minauda Séléné en lui tendant sa main.

Chidera se mordit la langue. Dans l’Empire, les nobles marquaient leur respect aux dames en embrassant le dos de leur main. Mais à Galatéa ? Une révérence suffisait. Astor s’était habillé à la mode galatéenne : sur le devant de sa chemise bleu clair se levaient des vagues menaçantes, frôlant des nuées souples aux allures de nuages de fumée. De sobres broderies ornaient les manches et le col, ce dernier étant par ailleurs un peu trop ouvert. Le jeune envoyé avait clairement accepté de respecter les coutumes locales ; forcer ainsi le contact relevait d’un délicat mélange de sottise et de grossièreté. Chidera maudit silencieusement les tuteurs des Bellusuk qui avaient clairement échoué dans leur mission. Mais Astor ne broncha pas : il se contenta de prendre la main de Séléné et se baissa, sans toucher la peau. Puis il se tourna vers Chidera, le brun de ses yeux pétillant d’humour, comme s’il se retenait de rire à une plaisanterie connue de lui seul :

— Puis-je ?

Et Chidera, bonne joueuse, lui tendit la main à son tour. Il lui sembla un instant qu’il hésita en la portant à ses lèvres. Elles effleurèrent le dos de sa main nue ; elle sentit le souffle chaud qui s’en échappa. Il la relâcha et l’impression disparut.

— J’espère que le banquet vous plaît, lança Chidera.

— Dame, entre les vins, les plats et la compagnie… Non seulement cette soirée est l’une des meilleures que j’ai connues, mais savoir l’attention que vous y avez portée la rend plus spéciale encore, dit Astor.

— Pourtant, je suis certaine que vous avez dû avoir votre lot de divertissements à la cour impériale ! protesta Séléné. Kalon doit regorger de merveilles et de fêtes.

— La capitale des Landes est magnifique, concéda le jeune homme avant de boire une gorgée de vin et de dire : Mais votre cité est si différente ! La musique, les vêtements, l’architecture… J’ai l’impression d’être passé dans un autre monde.

Mais la Bellusuk ne se laissait pas convaincre. Elle insista :

— Mais enfin, on dit bien que chaque soir a lieu un concert, ou une pièce, ou des danses, sans jamais que l’une ressemble à l’autre. Galatéa est bien terne, en comparaison. Surtout pour vous : vous êtes le plus proche ami du prince Janus !

— Vous paraissez être fine connaisseuse des choses de la cour, dame, répondit Astor.

Son ton se voulait complice, ses yeux restaient rieurs, mais Chidera remarqua la façon dont il avait passé son poids d’une jambe à l’autre, vit ses doigts se serrer brièvement autour de sa coupe. Elle se demanda s’il fallait se réjouir de l’impair. Ce n’était pas suffisant pour mettre à mal la signature du traité, mais juste ce qu’il fallait pour tenir le vicomte éloigné de Séléné. Car si personne n’ignorait l’amitié entre Astor et Janus, unique héritier de la couronne impériale, personne ne pouvait manquer de savoir par la même occasion les rumeurs qui entouraient le prétendant au trône. Certains le disaient mal-aimé par son empereur de père ; d’autres le disaient fragile d’esprit, et influençable. Or pouvait-il y avoir plus forte influence sur l’esprit d’un garçon qu’un autre, de quatre ans son aîné ? Et ce n'était là que les rumeurs dont Chidera, qui refusait de prêter l'oreille aux commérages, avait connaissance. Si les murmures de plus mauvais goût étaient revenus à l’esprit du jeune homme, peut-être y avait-il là une chance de diriger l’attention du Landais ailleurs que chez les Bellusuk.

Séléné semblait réaliser ce qu’elle venait de dire, et avait à peine le temps de le regretter que déjà le jeune homme s’adressait à Chidera :

— Mon père m’a fait comprendre que les procédures pour le renouvellement du traité ne commenceraient que dans quelques jours, afin de mettre tout en place – le temps de trouver quelques litres d’encre et une demie-tonne de parchemin, je suppose. Toujours est-il que je me retrouve désœuvré. Dites-moi, par où devrais-je commencer mon exploration de votre île ?

Prise de court, Chidera ouvrit la bouche, prête à suggérer n’importe quelle bâtisse du moment qu’elle était construite loin du temple et de la demeure des Volindra, quand un serviteur se glissa à côté d’elle et lui dit :

— Dame Chidera, dame Qatiss aimerait avoir le plaisir d’échanger quelques mots avec vous.

—Le devoir m’appelle, lança la jeune femme à ses deux compagnons. Elle accepta l’aide d’Astor pour se lever et, une fois debout, lui dit : Toutefois, si je devais me perdre quelque part dans Galatéa, ce serait sans doute dans la Baie des Larmes.

— Quoi, madame, vous voudriez me voir pleurer ? demanda-t-il avec un sourire taquin.

— Oh non, vicomte ! Pas pour l’instant.

Sur ce, elle s’éloigna, le rire d’Astor suivant ses pas.

Bien vite, et à l’aide du valet qui lui frayait un passage dans la foule, elle trouva la dame Qatiss. Le poing enfoncé dans sa joue, l’œil morne, elle était assise dans un fauteuil aux coussins si nombreux qu’ils menaçaient de l’avaler toute entière. Devant elle se trouvait un homme. Le nez rouge, il agitait les bras de manière désordonnée, au point de manquer perdre l’équilibre à plusieurs reprises. Il fallut un temps à Chidera pour reconnaître là le seigneur Bellerezh, qui avait de toute évidence fait connaissance avec le vin local. La matriarche hochait de temps à autre la tête tandis que ses doigts pianotaient le taffetas émeraude de sa robe avec une impatience grandissante. Les serviteurs de la dame gardaient les yeux rivés au sol, pinçant toutefois les lèvres avec une énergie désapprobatrice qui en disait long. L’espace d’une seconde, Chidera envisagea de faire demi-tour, de trouver refuge auprès d’une connaissance, voire même de prétendre un malaise soudain. Puis la dame Qatiss l’aperçut et tout espoir de fuite disparut. La jeune femme se rapprocha d’eux et força un sourire tandis que la vieille dame faisait signe au serviteur le plus proche :

— Laisse donc cet éventail, petit, et apporte-nous des rafraîchissements. Seigneur Bellerezh, en voulez-vous ? Mais si, voyons, votre coupe est presque vide. Du vin, et vite ! Chidera, vous n’avez pas été présentée au seigneur Bellerezh, n’est-ce pas ?

— Je n’ai pas encore eu cet honneur, avoua celle-ci en saluant l’invité.

— Considérez cela comme fait. Monsieur, voici Chidera Volindra, héritière de son nom, fille unique de Léonide et Caius Volindra. C’est une jeune femme pleine de promesses.

— Ah oui ! acquiesça l’homme en secouant vigoureusement la tête. Vous êtes, euh… membre du Conseil rouge !

— Conseil pourpre, monsieur, le corrigea gracieusement Chidera. C’est exact.

— Ils vous applaudissaient beaucoup aujourd’hui, sur la Voie. C’était… quelque chose, et il écarquilla les yeux pour donner à ses propos toute l’ampleur du phénomène.

— Oui, oui, notre Chidera est très aimée, le coupa la matriarche du fond de son fauteuil. Mais dites-moi, ma petite, de quoi vouliez-vous me parler ?

Chidera ouvrit la bouche, la referma. Les deux autres la fixaient, l’un d’un regard vague, l’autre avec force. Faute d’inspiration, elle haussa les sourcils et proposa :

— Je voulais savoir si tout était à votre convenance… ?

— Je croyais que les Serza organisaient le banquet ? marmonna le Landais en cherchant un éclaircissement au fond de son verre.

Mais la dame Qatiss déjà s’exclamait :

— Ah, ma chère, comme c’est gentil de votre part. Votre prévenance est tout à votre honneur. Maintenant que vous le dites, je crois que je pourrais bénéficier d’un peu d’air frais. Donnez-moi donc votre bras – Non, non, messire, ce ne sera pas la peine de nous accompagner. Je m’en voudrais de vous arracher à la soirée. Tenez, pourquoi n’iriez-vous pas discuter avec ma fille, là-bas ? Elle raffole des légendes, elle sera positivement ravie de converser avec vous.

— Laquelle ? demanda-t-il.

— La blonde, dit dame Qatiss sur un ton qui n’admettait pas de contradiction, et surtout pas de remarque comme quoi tous ses enfants avaient l’exacte même couleur de cheveux.

La vieille femme se leva d’un bond de son siège, canne d’un côté et Chidera de l’autre, et, avant que le seigneur Bellerezh ne puisse vraiment comprendre ce qui se passait, s’éloigna d’un pas rapide, traînant la Volindra dans son sillage.

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