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Chapitre 23 : Une nouvelle alliance (2/2)

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Par Bleiz

Ce fut une explosion de couleurs. Bleu, rose, jaune, violette, blanche, venant de toutes parts ! Les cristaux rayonnaient comme des étoiles. Chidera aveuglée faillit tomber à la renverse. C’était la nuit, dehors, mais ici, il faisait jour.

Elle s’adossa au mur le plus proche et se força à ne pas fixer les pierres, de peur de s’effondrer complètement. Mais le sol même était parcouru de filaments d’or et de lapis-lazuli, si étrangement tissés dans la mosaïque qu’ils en paraissaient véritablement liquides, coulant entre les carreaux. Chidera pensait connaître la richesse. Elle était habituée au luxe. Pourtant elle n'avait jamais rien vu de tel. Enfin, elle avait la confirmation que les dieux n’étaient pas des êtres ordinaires. Cet endroit n’était pas le fruit du travail des hommes. Magie, voilà le seul mot digne d’un tel lieu !

« Astor est là, » dût-elle se rappeler. Des taches noires envahissaient son champ de vision. « S’il n’est pas venu à ma rencontre, c’est qu’il m’attend ailleurs. Où est-ce qu’il peut être allé ? » Elle se redressa en se frottant les yeux. Derrière la fontaine, les cinq chambres des dieux l’attendaient. Elle examina brièvement chacune d’entre elles, notant les symboles et reconnaissant leurs propriétaires. « Voyons voir, » réfléchit-t-elle, « si j’étais lui, dans laquelle irais-je ? » La réponse lui vint immédiatement. « Celle du milieu. »

Chidera retira ses sandales et les posa sur le rebord de la fontaine. Le bruit de l’eau avait étouffé ses pas jusqu’ici ; il ne l’entendrait pas venir. Elle essuya ses mains sur sa robe, s’assura qu’elles ne tremblaient pas. Alors, sans un bruit, la jeune femme alla dans la chambre du dieu Andon.

Elle le trouva sur le balcon, tourné vers la mer et dos à elle. Pour autant qu’elle puisse en juger, il ne portait pas de costume, mais une simple tenue selon la mode galatéenne, plus adaptée à un dîner qu’aux festivités prévues. Sans doute n’avait-il jamais eu l’intention de se rendre au bal. Accoudé à la rambarde, il ne l’avait pas entendue venir. Chidera souleva sa traîne et, lentement, se dirigea vers lui.

Où fallait-il frapper ? À la gorge, comme les mercenaires, et faire passer ça pour un assassinat ? Trop risqué : elle craignait de mal s’y prendre et qu’on reconnaisse l’amateurisme de l’attaque. Dans le dos, alors ? Loger la lame entre ses omoplates, l’enfoncer jusqu’à la garde ? Chidera se demanda combien de temps il lui faudrait pour mourir ainsi. Il fallait que ce soit rapide et, autant que possible, sans douleur. Chidera n’était pas cruelle : elle se devait simplement d’être efficace. « Dans le cœur, » comprit-elle alors. « Approche-toi de lui, appelle-le ; il se retournera et tu pourras agir. » Chidera avança encore un peu. Elle examina la figure du jeune homme, estima l’endroit où se trouverait l’organe choisi. Elle ne pouvait pas rater ; elle n’aurait qu’une seule chance.

Il tourna la tête.

Chidera plaqua la dague contre sa robe. Elle sentit la forme du carnet, rangé dans ses jupons.

— Vous voilà, dit-il en lui souriant.

Apparemment, il n’avait pas remarqué qu’elle était armée. Tout n’était pas perdu.

— Avais-je le choix ?

Il ouvrit la bouche, les yeux pétillants du bon mot qu’il s’apprêtait à lâcher, quand quelque chose le fit changer d’avis. Peut-être était-ce l’expression grave de la Volindra. Peut-être s’était-il rendu compte que ce serait aller trop loin. Toujours est-il que sa bonne humeur disparut et qu’il répondit :

— Non. Je suppose que non.

Le silence retomba. La distance entre eux était trop grande pour que Chidera puisse le prendre par surprise ; quand bien même il ne riposterait pas, elle risquait de le faire tomber du balcon, et il n’y aurait aucun moyen de justifier une mort pareille. Pas avec les gardes devant la porte, pas avec son départ précipité du bal des Bellusuk.

— Je crois qu’il n’y a pas de manière polie d’entamer cette conversation, dit Astor en s’adossant à la rambarde.

— Laquelle ?

— Votre temple est vide, fit-il avec un geste d’évidence. Abandonné – de ses prêtres comme de ses dieux. N’essayez pas de me dire que je me fais des idées, ou qu’il y a une explication surnaturelle à tout ceci. Galatéa est seule, n’est-ce pas ? À la merci de tous… de nos armées.

Chidera fit quelques pas en avant.

— Vous êtes d’une grossièreté sans pareille, vicomte, se contenta-t-elle de dire. Je l’ai su dès le début. C’est regrettable.

— Je vous prie sincèrement de m’en excuser. Comme je vous disais, je n’ai pas connaissance de formules appropriées à un moment pareil.

Chidera fit deux pas de plus.

— Vous savez pourquoi vos prêtres n’ont rien pu vous dire sur leur disparition ?

La jeune femme s’arrêta.

— Comment… ?

— Franchement, je ne m’attendais pas à ce qu’une cité comme la vôtre soit capable d’une tuerie de masse aussi systématique. Et je vous parle en tant qu’envoyé d’une nation experte. Vous êtes parvenus à éliminer la quasi-totalité de vos prêtres, après l’incendie. Mais vous deviez bien vous douter que certains s’étaient échappés. D’ailleurs, je suis presque certain qu’il en reste encore chez vous ; tapis dans l’ombre, comme des rats, attendant le moment propice… Ce qui est sûr, par contre, c’est que certains ont pris la voie des mers, et sont arrivés jusqu’à nos côtes.

Son visage, jusqu’ici impénétrable hormis son éternel air moqueur, s’adoucit.

— Ne faites pas cette tête, Chidera. Je ne suis pas votre ennemi.

— J’aurais dû vous laisser au fond des Gorges, déclara la jeune femme en le regardant droit dans les yeux. J’aurais dû vous laisser crever comme le chien que vous êtes.

— Je vous ai dit que je voulais être votre ami, et je le pensais, insista-t-il.

— En menaçant ma cité, l’avenir de mon peuple ? En me menaçant, moi ? grinça-t-elle en faisant trois pas de plus vers lui. Vous avez une drôle de conception de l’amitié.

— Non : en vous révélant ce que je sais. C’est ce que vous vouliez, non ? Vous êtes sur le point de l’avoir. Je vous en prie, dit-il en se redressant, écoutez-moi.

« Qu’il fasse un pas de plus, un seul, et je l’aurai, » se dit la Volindra en le dévisageant d’un mauvais œil. Astor soupira, leva les mains au ciel, mais reprit malgré tout :

— Nos hommes ont capturé certains de vos prêtres renégats. Il y en avait une petite dizaine au début. Nous avions eu vent de l’incendie et nous avons, naturellement, souhaité en savoir plus. Alors nous les avons interrogés. Tout d’abord, ils ne dirent rien. On les tortura ; ils demandèrent à parler. Sauf qu’à chaque fois qu’ils commençaient à révéler leurs secrets, ils mouraient.

— Ils se suicidaient, suggéra Chidera, pourtant intriguée.

— Vous nous prenez pour des amateurs ? Non, c’était tout à fait différent. C’est bien simple : dès qu’ils parlaient du temple ou de leurs dieux, ils s’étouffaient. On s’est aperçus qu’ils avalaient leurs langues – bien malgré eux. Leurs corps ne leur obéissaient plus. Ils appelaient ça « le Jugement de Maen ».

Voilà un terme qui ne lui disait rien, mais dont la signification était claire.

— Trahir leurs maîtres signait leur arrêt de mort, murmura Chidera.

— Précisément. Il y a de la magie là-dessous – mais nous n’avons pas réussi à découvrir quoi exactement. Finalement, à force d’efforts et d’échecs, nous avons trouvé une faille : si nous placions deux hommes face à face, et qu’ils se parlaient à voix haute, ils survivaient ! Je ne vous dis pas le temps que ça nous a pris pour trouver un truc pareil ; nous étions bientôt à court de prêtres. C’est comme ça que nous avons pris la disparition de vos dieux, la mort du grand prêtre… Par contre, aucun d’entre eux ne savait où ils étaient passés. Désolé.

— Donc vous saviez tout avant même de mettre un pied sur l’île. Pas étonnant que le traité n'avance pas.

— Oh non, dit Astor en levant les sourcils. Mon père n’est au courant de rien. Aucun membre de la délégation ne l’est, à part moi.

La Volindra cligna des yeux. La colère la prit à la gorge avec une violence telle qu’elle n’en avait jamais connue.

— Vous me prenez vraiment pour une imbécile, croassa-t-elle.

— Jamais ! s’exclama-t-il, visiblement choqué.

— Vous avez dit « nos » hommes ! À qui appartenaient-ils, sinon à votre père ?

— Pardon, pardon…

Elle l’avait vraiment désarçonné, semblait-il, car toute sa superbe avait disparu et laissé place à une expression honteuse et pleine de regret :

— Je me suis mal exprimé, je –

— Vous vous jouez de moi, avec vos mises en scène ! rugit-elle.

Elle brandit soudain sa dague et, vive comme l’éclair, la darda sur la gorge du jeune homme. Celui-ci écarquilla les yeux et manqua de trébucher en reculant contre la rambarde. Ses lunettes glissèrent de son nez et tombèrent au sol.

— Dites-moi tout, maintenant, murmura-t-elle en appuyant le tranchant de sa lame contre sa jugulaire. Et vous avez intérêt à être convaincant.

Astor inspira profondément. Il arracha son regard de la dague et planta ses yeux dans ceux de la jeune femme. Il souffla :

— Chidera. Est-ce que vous êtes au courant de la situation interne des Landes ? Elle secoua la tête à contrecœur, et il poursuivit : L’empereur a un héritier, le prince Janus. Il a également quelques maîtresses, dont il obtiendra bientôt un nouveau bâtard. On dit que celui-ci sera un fils.

— Quel est le rapport ?

— Le prince et l’empereur ne s’entendent pas. Du tout. Entre autres, parce que le fils s’oppose à la politique d’expansion de son père. Son Altesse Janus a déjà échappé à deux tentatives d’assassinat ces trois dernières années, au sein même du palais.

— Ordonnées par son père, comprit la Volindra en baissant légèrement son arme.

Déjà, elle sentait où voulait venir Astor. Son estomac se noua. Elle n’osait y croire.

— Les choses sont sur le point de changer, dit le jeune homme en achevant de repousser, précautionneusement, la dague loin de lui. Mais pour ça, le prince a besoin de soutien – à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Empire. Chidera, j’ai vu de près l’influence que vous avez auprès de votre peuple, des grandes familles. La disparition de vos dieux n’est pas la catastrophe que vous pensez.

— Ils étaient notre seule ligne de défense.

— Pour vous, précisa-t-il. Chidera… personne ne croit à vos dieux, au-delà des murs de Galatéa. Il la pointa du doigt : Vous, et la nouvelle génération que vous menez, êtes les vrais remparts de votre cité.

En bas, Chidera entendit le cliquetis des lances. Les gardes devaient s’agiter en ne la voyant pas revenir. Astor s’en aperçut aussi. Ils quittèrent le balcon pour la discrétion des appartements d’Andon. Puis le jeune homme reprit :

— Je ne peux pas vous promettre un nouveau traité. En revanche, je suis en mesure d’empêcher que l’Empire n’envahisse Galatéa, ou tout du moins les retarder suffisamment. Janus a des soutiens puissants à la Cour ; ils repousseront toute attaque éventuelle. Dans peu de temps, il y aura un coup d’État. Mais pour être sûrs de réussir notre coup…

— Vous avez besoin d’alliés, compléta Chidera. J’imagine que la maîtrise des routes maritimes et le réseau des banques galatéennes ne seraient pas de trop. Mais si nous parvenions malgré tout à un traité ? Je ne peux pas mettre en danger Galatéa sur des promesses.

— Oh, Chidera, dit doucement Astor en secouant la tête. Qu’est-ce qu’un traité sinon une promesse ? Quand l’empereur marche, peu lui importe de piétiner quelques feuilles et un peu d’encre. Il ne s’en privera pas pour obtenir le contrôle de votre île.

Chidera acquiesça pensivement. C’était des paroles bien dures, mais vraies.

« Une voie alternative, » pensa-t-elle. « Pas de traité, pas d’invasion : une nouvelle alliance avec un nouveau souverain. » Il y aurait des vérifications à faire, des enquêtes à lancer, des espions à envoyer dans les Landes. Cela ne réglait ni la fuite des dieux, ni le problème de la chimère.

Pourtant, quel espoir cette proposition lui donnait !

Chidera sourit à Astor.

— Longue vie à l’empereur Janus.

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