Au cœur de l’océan, à mi-chemin entre l’Ancien monde et le nouveau, se trouvait Galatéa des Cendres. Les marins l’appelaient ainsi depuis l’incendie qui l’avait ravagée un an plus tôt.
L’aurore rougeoyait à peine que déjà, dix pêcheurs, cinq hommes et cinq femmes, descendaient vers la plage. Ils marchaient silencieusement dans les allées boueuses. Il avait plu toute la nuit dernière, et un voile humide flottait encore sur la cité. Les femmes devaient relever l’ourlet de leurs robes pour ne pas les tacher. Leurs amples jupons, serrés à la taille par des ceintures de tissu ornées d’hippocampes et d’oiseaux, avaient été nouées à hauteur des genoux. Elles étaient mouchetées de terre. Sous leurs bras étaient calés de larges paniers, tandis que de lourds filets se balançaient sur les épaules des hommes. Ils passaient dans les rues endormies sans un mot. Parfois, l’un d’eux levait le nez pour fixer l’horizon. Rien ne venait troubler la ligne bleue. Ils baissaient le regard, mais rien à faire : leurs yeux y revenaient toujours.
Ils sortirent du dédale des ruelles et se mirent à longer le canal. Le Tir tranchait la ville en son centre comme une pomme et de son tronc naissaient une multitude de courants qui sillonnaient la cité et rattachaient les quartiers les uns aux autres. Les premières barques du matin filaient paresseusement sur l’eau. Les hommes silencieux marchaient devant, les mains serrés sur leurs filets et leurs harpons. Les femmes les suivaient, plus lentement. Leurs ongles grattaient nerveusement l’osier de leurs paniers. Parfois, ne supportant plus le silence, elles échangeaient un regard : les paroles s’échangeaient sans un son.
Le sable blanc n’était pas encore chaud quand ils arrivèrent. Aussitôt le groupe se scinda en deux. Les hommes se dirigèrent vers leurs petits bateaux pour les mettre à l’eau. Les femmes partirent pour les rochers, d’où l’on distinguait le port embrumé. La marée était en train de redescendre. Ce n’est qu’une fois que leurs frères et maris se furent éloignés que l’une d’elle, à la longe natte brune qui se balançait contre ses épaules, osa murmurer :
— Vous pensez qu’ils arriveront quand ? Je veux dire… l’Empire des Landes ?
Celle aux boucles noires et au teint halé haussa les épaules et répondit :
— Aucune idée. Pourrait être dans deux jours comme dans deux mois. Avec la tempête qu’on a eue cette semaine, ils ne pouvaient pas débarquer, mais maintenant…
— Oui, on se croirait encore au printemps ! s’écria la plus âgée d’entre elles.
L’écho de sa voix sonore se répercuta sur la plage déserte, et les autres grimacèrent. Klia plissa ses yeux fatigués et secoua la tête avec bonhommie. Sa tête, ridée par l’âge et les embruns, se fendit d’un sourire :
— C’est bon pour les affaires… bon pour les affaires.
— Pour le commerce, c’est sûr, concéda une autre, une matrone haletante. Mon mari m’a dit que les bateaux n’avaient pas été aussi pleins depuis des années ! Depuis qu’il vend sa pêche au commandant de la garde portuaire, il est au courant de tout. Elle se pencha vers le reste du groupe et chuchota : Il parait que les Volindra attendent une nouvelle cargaison d’épices venant du royaume de Ters. Au moins cent kilos ! Une fortune. J’ai entendu dire que la dame Volindra avait l’intention de rénover leurs jardins : on sait maintenant avec quels fonds…
— C’est parfait, répliqua sèchement la dernière du groupe, une blonde aux grosses joues. Ils pourront boire le thé avec l’Empire quand la délégation débarquera.
Le silence retomba d’un coup. Le visage rond de celle qui venait de parler s’enflamma, mais elle les défia du regard. La jeune fille à la natte mordait nerveusement le ruban rose qui l’ornait. Elle lâcha dans un souffle :
— Vous ne pensez pas qu’ils savent, n’est-ce pas… ?
— Bien sûr que non ! s’écria son amie. Sinon ils seraient déjà là, et pas pour renouveler le traité de paix. Ça, je te le garantis.
— Galatéa la Brillante, Galatéa la Riche, Galatéa des Cendres… chantonna la blonde, les yeux dans le vague. Aïe !
— Ça suffit, siffla celle aux cheveux noirs. Moins on en parle, mieux ça vaut.
— Il n’y a personne ici ! s’écria l’autre en se frottant le bras.
— Ça, c’est ce que tu crois. Et puis, même. Pas la peine de briser le tabou.
— Je n’ai rien dit, insista la femme, plus bas.
La jeune femme pinça des lèvres et la jaugea un moment avant de se remettre en route. Les autres la suivirent. Incapables de relancer la conversation, chacune se mit à penser de son côté : à leurs familles, leurs maisons, leurs devoirs et à tout ce que les dieux leur réservaient.
Malgré son histoire et son influence, Galatéa demeurait une petite île coincée entre de puissants voisins. Ses dieux étaient son armure, son fer de lance et sa joie. Sans eux, que restait-il de la cité ? Quant au sort que leur réservait l’Empire des Landes s’il l’apprenait, elles n’avaient pas besoin de l’imaginer. Ludu, dont les plaines longeaient les montagnes de l’Empire, s’était retrouvé avalé par sa puissance quinze ans auparavant. En comparaison, leur cité-état ne résisterait pas une semaine.
Quelle pitié c’était que d’avoir une ville aussi belle, et aussi faible ! Le surnom de Brillante n’était pas usurpé : des arches de pierres s’envolaient au-dessus des canaux qui scindaient la ville en six quartiers. À chaque coin de rue, des bosquets de fleurs enivrantes révélaient leurs couleurs, irrigués par l’eau qui coulait des fontaines et qui débordaient des canaux. Au mieux du printemps, la cité toute entière semblait faite de pétales rouges et jaunes et de marbre blanc. Et si jamais la chaleur devenait trop forte, comme cela pouvait être le cas en été, ils pouvaient se réfugier à l’ombre fraîche des palmiers qui guidaient les rues. Sa flotte était la plus rapide des quatre océans : elle faisait de Galatéa le fleuron des cités marchandes. Et pourtant, malgré tous ces talents, jamais elle ne tiendrait seule face à une armée. C’était une certitude qui emplissait leurs bouches d’un goût de cendres.
Tout en haut de l’île, sur la colline, ce qui restait du temple s’élevait. L’incendie avait marqué ses murs pâles de larges arabesques noires. Elles rongeaient la pierre en sombres plaies béantes. Le temple délabré surplombait de son œil blanc et poudre la cité et ses habitants. Depuis un an, ces derniers évitaient de regarder dans sa direction.
Ce jour-là, alors que le soleil grimpait insensiblement dans le ciel et que les vagues refluaient lentement vers l’horizon, Galatéa retenait son souffle. Elle ne respirait plus depuis des semaines. L'Empire venait signer le traité de paix, certes : mais pour la première fois, Galatéa n'avait plus ses protecteurs. Elle était véritablement et terriblement seule face à ce géant aux appétits de terres et de fer. La cité était dès lors paralysée d’attente, des jeunes aux vieillards, des Volindra, des Fulmen, des Bellusuk et autres sang-d’or aux pêcheurs qui arpentaient la plage alors que la cité dormait. Le silence du haut du temple se glissait dans tous les creux de conversation, dans tous les regards égarés, et teintait chaque jour d'un arrière-goût de désespoir.
— Vous croyez qu’ils reviendront ? chuchota la matrone.
Ses amies ne lui répondirent pas.
Quand les femmes se séparèrent, panier au bras, la vieille Klia suivit son trajet habituel. Elle louvoya entre les rochers piqués de coquillages, évita avec précaution les arrêtes coupantes des pierres cachées dans l’eau. L’ourlet de sa robe trainant dans les flaques, elle suivait le chemin qu’elle empruntait depuis qu’elle était enfant. Maintenant, ses yeux fatigués la forçait à tâtonner le sable pour y déceler les meilleures prises. Ses doigts noueux ramassaient des pétoncles déposées par les vagues et les déposaient dans son panier. Soudain, elle toucha quelque chose qu’elle ne reconnut pas. Elle fronça les sourcils. C’était mou, et rosé. Elle rapprocha sa main lentement, le toucha avec précaution. Ce n’était pas une algue, ni une carcasse fendue. Elle plia les genoux et tapota prudemment cette chair froide. Elle tira dessus : c'était lourd, comme rattaché à une nasse pleine. De plus en plus confuse, la vieille femme relâcha sa prise et s’en rapprocha, contournant le rocher où l'objet semblait être coincé, s'aidant de la pierre pour garder l'équilibre. Les contours de l’objet se fixèrent. Il y avait là une paume ronde, cinq doigts. L’horreur l’envahit. Au milieu du sable et des rochers reposait un corps.
Un jeune homme était étendu sur la plage. Vêtu de lambeaux, face contre terre, il demeurait immobile. Effarée, Klia retint un cri. Ses mains agitées de soubresauts allèrent de sa bouche à sa maigre poitrine. Elle se jeta à genoux et, avec un sursaut d'énergie désespérée, retourna le corps. Ne voyant ni sang ni blessure, elle plaqua sa tête contre sa poitrine. Elle entendait le faible battement d’un cœur – elle ne savait pas s’il s’agissait de celui de l’homme ou du sien. Elle agrippa ses mains tremblantes aux épaules de l’inconnu, tâta sa nuque sans trouver un pouls. En désespoir de cause, elle prit sa tête entre ses mains et écarta la longue mèche noire qui lui barrait le visage. Ses yeux s’écarquillèrent.
Son visage avait la pureté et la perfection du marbre. Ses traits fins auraient pu être tracés à la plume, et ses yeux, bridés, aux paupières rosies par le froid du matin, étaient ornés des cils si longs qu’ils déposaient une ombre sur ses joues. L’arête de son nez était aplatie, son bout parfaitement arrondie. Sa bouche rouge, entrouverte comme une grenade dont on s’apprête enfin à goûter le fruit, dévoilait une rangée de dents blanches et droites. Klia réprima un frisson : le vent soufflait sur eux, chassant la brume par vagues. Au loin, le soleil rouge se teintait d’or. La mer entière gonflait de cette lumière et la dispersait généreusement au gré des vagues, de la terre à la ligne du ciel. Et au milieu restait ce corps inerte, plus statue qu’homme, d’où tout l’horizon semblait aller et venir.
La vieille femme se pencha vers lui. Des algues s’étaient rassemblées en oreiller sous sa tête. Sans qu’elle s’en rende compte, ses doigts caressaient les longues mèches sombres de ses cheveux qui couvraient son front jusqu’à lécher son œil droit, et elle y ramassait des morceaux de coquillages qui piquaient d’éclats roses sa chevelure en corolle. S’il n’y avait eu ses guenilles rongées de sel et lacérées de toutes parts, elle l’aurait cru endormi.
Il n’y avait personne de pareil à Galatéa. Son cœur tremblant lui souffla qu’il n’y avait personne de pareil au monde.
Elle se demanda combien de temps était-il resté ainsi inconscient, dans l’eau froide et le sable. Elle prit à deux mains l’ovale du visage du jeune homme, le tourna gentiment à droite, à gauche. L’inconnu ne semblait pas vouloir se réveiller. La vieille femme reposa sa tête sur le sol doucement, sans pouvoir le lâcher du regard. Tout en elle s’attachait à la grâce de sa nuque rejetée en arrière, abandonnée dans l’inconscience, aux loques trempées qui révélaient de minuscules coupures sur son ventre et ses jambes d’albâtre, à cet air apaisé enfin que dégageait le noyé.
Les cris de ses compagnes l’arrachèrent à sa contemplation. Elles l’appelaient. Elle finit par leur répondre d’une voix étranglée :
— Venez, je… Je ne sais… Oh, venez !
Une par une, elles apparurent sur les rochers, et une par une, elle se turent à la vue du jeune homme immobile. Le soleil brillait de plus en plus fort et dardait ses flèches sur le groupe. Mais ni la pierre chaude sous leurs pieds, ni la morsure des rayons sur leur peau ne purent les détourner de l’étranger. Plongées dans une stupeur émerveillée, silencieuses devant ce tableau inattendu, il fallut plusieurs minutes avant que l’une d’entre elles n’ose descendre jusqu’à lui. À son tour, la grande femme blonde se pencha sur la poitrine de l’inconnu, écouta un instant, avant de se redresser. Elle s’écria :
— Il est vivant !
Sa voix rompit le charme. Les femmes s’éveillèrent de leur transe, papillonnant des paupières à droite et à gauche, comme pour faire sens du lieu où elles se trouvaient.
— Il a dû s’échouer, murmura la jeune femme brune, toujours en hauteur.
— Sans doute, lui répondit son amie. Son regard se perdait sur le visage de l’homme évanoui. Mais de quel bateau ? Les marins préviennent la garde portuaire quand des passagers disparaissent.
— Il a dû tomber lors de la tempête, ajouta la matrone, accroupie sur les rochers. Je ne vois pas de quel navire il pourrait venir, par contre… Mais qu’est-ce qu’il est beau !
— Ça, c’est vrai, murmura la blonde. Elle ne pouvait toujours pas se détacher de la silhouette allongée. Elle secoua brusquement la tête et s’exclama : Il faut qu’il se fasse soigner, et vite. Maïa, va prévenir les hommes. Ils pourront nous aider à le transporter.
Tandis que la fille à la natte courrait vers les bateaux, Klia demanda :
— Où pourrions-nous l’emmener ? Le docteur est trop loin d’ici… Quoiqu’il n’a pas l’air bien lourd, dit-elle en tirant sur le bras de l’individu.
— Non, Calos est toujours en vadrouille. Mieux vaut prévenir Ojas, décréta la grande aux cheveux noirs avant de descendre rejoindre Klia et son amie.
Les autres acquiescèrent avec vigueur. Klia laissa sa place à la jeune femme. Celle-ci tenta de soulever la tête de l’inconnu, mais rien à faire : il demeurait résolument inconscient. Alors elle plaça sa tête sur ses genoux et attendit. Klia et les autres s’installèrent autour d’eux. Aucune ne parlait ; aucune ne pouvait détacher son regard de lui.
Un par un, les hommes arrivèrent. Maïa, haletante, les guidait jusqu’au groupe. Plusieurs haussèrent les sourcils devant l’étrange cercle et l’inconnu en son centre, mais personne ne dit quoi que ce soit. L’un d’entre eux, un petit homme trapu du nom de Jan, le prit dans ses bras et le souleva sans ménagement ni effort. Son manque de délicatesse provoqua des cris chez les pêcheuses :
— Attention, brute ! s’écria la matrone en venant prendre la main du jeune homme.
— Il est dans les pommes, il ne sent rien, se défendit Jan en dégageant la prise de la femme. Le plus important, c’est de le mener à bon port. Je vais l’emmener chez Ojas, il saura quoi faire. Maïa, suis-moi ! Tu lui expliqueras la situation – parce que moi, je ne sais pas trop ce que je pourrais en dire, dit-il en coulant un regard aux femmes bouleversées.
La brune au ruban trottina à sa suite, laissant les pêcheurs derrière. L’eau commençait à remonter, mais aucun ne bougea. Ils restèrent ainsi, tendus vers le noyé qui s’éloignait d’eux, jusqu’à ce que Jan, Maïa et l’inconnu disparaissent dans la brume mourante.