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Chapitre 11 : Lysandra

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Par Carlarqlm

Elle n’était plus dans la maison de Mara. Elle était sur la place du village et la place brûlait.

Les maisons noircissaient à une vitesse alarmante, les flammes partaient de l’intérieur vers l’extérieur, comme si la chaleur venait d’elles plutôt que de dehors. Le puits au centre du village déversait une eau noire et gluante, semblable à du pétrole, qui coulait entre les pavés en laissant des traces fumantes.

Les villageois couraient partout. Leurs bouches s’ouvraient et leurs visages se tordaient mais leurs cris n’avaient pas de sons. Le silence était pire que n’importe quel bruit.  

Lysandra essaya de bouger mais ses pieds ne lui répondirent pas.

Sur les murs, des ombres rampaient le long des pierres. Des ombres mouvantes. L’une d’elle passa sur Lysandra et elle sentit le froid la traverser comme une lame.

Puis elle vit Mara.

La vieille femme était debout sur le seuil de sa maison, immobile, ses mains noueuses serrées devant elle. Elle regardait les ombres avec l’expression de quelqu’un qui reconnaît quelque chose mais qu’il avait espéré ne jamais revoir.

Une ombre se détacha des autres. Se dirigea vers elle.

Et la vision s’éteignit.

**

Lysandra se redressa si vite que sa tête heurta le mur derrière elle. Elle était en sueur, ses cheveux blonds collaient partout sur son visage. Elle s’était assoupie quelques instants près de la chaleur du feu, mais son cauchemar la glaçait encore. Tout cela lui avait paru tellement réel.

Elle se rallongea près du feu déclinant, respira profondément et s’autorisa à jeter un coup d’œil autour d’elle. Ses cousins étaient endormis et le seul bruit qui brisait le silence de la nuit étaient les ronflements de Caleb. Un mouvement sur sa droite l’interpella. Cléo se leva avec précaution pour éviter de réveiller Ilana endormie à ses côtés. Elle alla à la petite lucarne de la pièce, regarda dehors quelques secondes et Lysandra vit que sa posture changea. Elle avait pris une décision. Sur la pointe des pieds, elle quitta la pièce.

Lysandra eut un mauvais pressentiment, c’était de cette façon que son cauchemar avait commencé.

Elle hésita. Ses doigts se crispèrent sur la couverture, son cœur battait plus vite, comme s’il voulait la prévenir. Devait-elle réveiller les autres ? Leur dire que Cléo s’éclipsait en pleine nuit ? Mais la respiration régulière de ses cousins la cloua sur place. Et si elle se faisait des idées ? Si son cauchemar avait seulement brouillé sa raison ? Elle se mordit la lèvre. Non, quelque chose n’allait pas. Cléo n’était pas du genre à flâner pour le plaisir, encore moins à cette heure et avec l’avertissement de Mara.

Lysandra se redressa doucement, veillant à ne pas faire grincer le plancher sous ses pieds nus. Elle glissa un dernier regard vers le foyer où la braise rougeoyait faiblement, puis vers la porte que Cléo venait de franchir. Le silence du logis était trompeur, presque oppressant. Chaque seconde qui passait renforçait le mauvais pressentiment qui lui nouait la gorge.

La jeune femme prit une inspiration tremblante. Ses jambes refusaient d’obéir, pourtant elle finit par bouger, frissonnant au contact du sol froid sous ses pieds. La poignée de la porte était encore tiède, preuve que Cléo venait tout juste de passer. Elle l’ouvrit à son tour. Un souffle glacé s’engouffra dans la pièce et fit vaciller les flammes du foyer. Dehors, la ruelle baignait dans une obscurité étrange, où la lune dessinait des silhouettes inquiétantes sur les murs de torchis.

Plus loin, Lysandra aperçut la silhouette de Cléo. Sa cousine marchait vite, tête basse, ses cheveux sombres dissimulés sous une capuche improvisée. Elle se glissait d’une ruelle à l’autre avec une assurance qui la surprit. Tout portait à croire qu’elle suivait une piste invisible.

— Cléo… ? murmura-t-elle, mais sa voix se perdit dans le silence.

Sa cousine ne se retourna pas.

Un froid sournois s’infiltra dans son dos. Tout lui rappelait son rêve : les rues désertes, le silence, cette impression que les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Lysandra hésita encore, son instinct hurlant de revenir en arrière, cependant ses jambes se mirent en mouvement d’elles-mêmes.

Elle la suivit, ses pas résonnants trop fort sur les pavés à son goût. La lune éclairait les ruelles d’une lumière grise et plate. Plusieurs fois, elle crut voir des ombres se mouvoir à la lisière de son regard, entre deux bâtisses. Des mouvements rapides, trop furtifs pour appartenir au vent. Son cœur battait si fort qu’elle en avait mal à la poitrine.

Cléo venait de disparaître au détour d’une ruelle étroite, avalée par l’obscurité.

Les pavés, humides sous ses pieds, reflétaient la faible lumière de la lune. Chaque ombre semblait se tordre, se rapprocher. Elle sentit une peur glaciale la parcourir, le même vertige que dans son cauchemar.

— Ce n’est pas possible… murmura-t-elle, essayant de se convaincre qu’elle avait juste perdu sa cousine de vue.

Ses entrailles se tordirent. Parce qu’au-dessus des toits, tout au bout de la rue, une ombre s’était détachée du ciel. Une ombre mouvante, qui ne ressemblait à rien d’humain. Son cœur se mit à cogner si fort qu’elle crut qu’il allait réveiller tout le village. Était-ce un jeu de la lune ? Le mouvement d’une branche ? Elle voulait le croire. Mais une seconde forme se détacha, fluide, mouvante, ressemblant à un pan de nuit qui rampait le long du mur.

Elle ouvrit la bouche, prête à appeler ses cousins, mais aucun son n’en sortit. Sa gorge était sèche, sa voix étranglée par la peur. Elle n’arrivait plus à démêler ce qui appartenait au cauchemar et ce qui se déroulait devant ses yeux.

Puis un cri jaillit, déchirant le silence. Pas celui d’un monstre — un cri humain, arraché à la gorge d’un villageois. Cette fois, Lysandra sut qu’elle ne rêvait pas.

Le cri s’était étouffé dans la nuit, avalé par l’écho des ruelles désertes. Ses yeux cherchaient désespérément Cléo, mais sa cousine avait disparu dans l’obscurité.

Un nouveau bruit résonna, un fracas de bois brisé, suivi d’un hurlement animal qui n’avait rien d’humain. La peur l’écrasa, la paralysant sur place.

— Cléo… où es-tu ? souffla-t-elle, mais seul le vent lui répondit.

Elle fit un pas en arrière, puis un autre, le cœur prêt à exploser. L’instinct lui hurlait de fuir, d’alerter les autres, mais une part d’elle refusait de laisser Cléo seule face à ces ombres. Ses jambes tremblaient, son souffle se bloquait dans sa gorge, quand une silhouette passa au croisement de la ruelle — trop rapide pour qu’elle puisse la reconnaître.

Elle ouvrit la bouche, prête à crier, cependant avant qu’un son n’en sorte, l’obscurité autour d’elle sembla se mettre en mouvement.

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