side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 1 : Cléo

visibility 1
article 1,3k
Par Carlarqlm

Cléo pouvait enfin respirer. Après des semaines stressantes d'examens, elle savourait cet instant de paix. Le soleil disparaissait lentement à l'horizon, laissant derrière lui une traînée d'orange et de rose qui enveloppait le lac d'une lumière douce et chaleureuse. L’air tiède de l’été caressait doucement sa peau, tandis que quelques oiseaux chantaient encore, résonnant dans l'immensité calme du crépuscule. Cléo avait les cheveux tirés en arrière avec le stylo qu'elle utilisait pour annoter ses livres, une habitude qui agaçait profondément sa mère et qu'elle n'avait aucune intention d'abandonner. Confortablement assise dans le fauteuil sur la terrasse du chalet, elle en profitait pour terminer sa lecture. C’était les vacances et elle comptait bien en profiter.

— Je savais que je te trouverais là. C’est l’heure de manger.

Ilana s'appuyait contre le chambranle, un sourire amusé aux lèvres. Elle avait relevé ses cheveux bruns en un chignon approximatif dont trois mèches s'échappaient déjà — elle avait dû les recompter deux fois avant de sortir, Cléo en était certaine. Ses yeux rieurs lui donnaient cet air espiègle qu'elle réservait aux moments où elle savait d'avance qu'elle allait gagner. Malgré les trois ans qui les séparaient — Cléo en avait vingt-deux, Ilana dix-neuf — on les prenait souvent pour des jumelles, tant elles se ressemblaient. Pourtant, leurs tempéraments ne pouvaient pas être plus opposés et Cléo savait d’avance que sa petite sœur ne lâcherait pas l’affaire avant qu’elle ne la suive. Elle leva à peine les yeux, sachant déjà qu'elle perdrait la bataille.

—Je termine ce chapitre et j’arrive, répondit Cléo.

— Ah non ! Je te connais, tu dis ça alors que tu viens à peine de le commencer, j’en suis sûre. Sors ton nez de ton bouquin et viens à table. Tout le monde t’attend.

Cléo se leva à contrecœur, fermant son livre avec un soupir. Dans l’air flottait l’odeur alléchante du dîner en préparation, un mélange de poulet grillé et de légumes frais. Sa sœur, toujours aussi pressée, se dirigea vers l’intérieur du chalet, la porte grinçant légèrement sur ses gonds. Cléo la suivit jusqu’à la salle à manger. Sur la grande table en bois s'entassaient les grillades et les salades préparées par ses parents dont une salade de tomates qui, Cléo le savait, avait déjà fait le tour du réfrigérateur deux fois cette semaine et que personne n'osait signaler à sa mère. Ilana avait déjà disposé les couverts dans le bon ordre, ce qu'elle faisait systématiquement depuis l'âge de huit ans. Jorick vérifiait discrètement que tout le monde avait un verre. Liam, lui, s'était assis le plus loin possible de la conversation. . Comme tous les ans, la famille de Cléo se réunissait pour une semaine de vacances.

Cléo s’installa à côté de sa sœur et se servit une assiette. L'odeur du dîner lui creusa l'estomac — elle avait plus faim qu'elle ne le croyait. Autour d’elle, les voix des autres se superposaient, les rires et les chamailleries animant la pièce comme chaque soir. Elle observa Jorick et Caleb, les deux frères en pleine discussion sur les courses de Formule 1, leurs gestes s’accompagnant de rire et de mimiques exagérées.

— Mais si je te dis que c’est le meilleur pilote ! Personne ne lui arrive à la cheville, il gagnera la saison. On parie ?

— Pari tenu, de toute façon, tu te trompes toujours, ricana Jorick.

Cléo rit discrètement. Ses cousins Jorick et Caleb se chamaillaient sans fin, mais elle savait qu'en fin de compte, Jorick, du haut de ses vingt-trois ans, avait souvent raison. Les deux frères étaient l’âme de la famille, toujours prêts à s’amuser, à plaisanter et à faire du bruit. À côté d'elle, Ilana avait sorti son téléphone sous la table — son calendrier, probablement, pour vérifier que la soirée se déroulait comme prévu. Jorick l'avait remarqué lui aussi mais ne dit rien. C'était leur accord tacite depuis des années : on laissait Ilana avoir ses habitudes, et Ilana laissait les autres exister sans les noter dans son agenda.

En face de Cléo, se trouvaient Lysandra et Liam, les deux plus jeunes de la famille. Lysandra avait posé son carnet à dessin sur ses genoux. Elle dessinait quelque chose entre deux bouchées, les yeux mi-clos, comme si la conversation autour d'elle lui parvenait de loin. À côté d'elle, son frère Liam mangeait sans lever les yeux de son assiette. Il aurait préféré rester dans sa chambre jouer aux jeux vidéo plutôt que de passer un moment en famille.

Cléo les observait avec affection. Les vacances avec ses cousins se suivaient mais ne se ressemblaient pas. Il y a quelques années, ils sortaient de table dès que possible pour jouer et grimper dans les arbres et, maintenant, ils parlaient d’art, de politique ou de permis de conduire. Le temps filait à une vitesse inquiétante.

Sa mère posa un plat sur la table avec l'énergie de quelqu'un qui venait de nourrir une armée et comptait bien le faire savoir.

— Vous avez vu les infos ce soir ? intervint-elle. Apparemment, la comète sera visible à l'œil nu dès minuit. Ils disaient que c’est un événement rare, un passage qui ne se produit que tous les deux cents ans.

— Deux siècles... souffla Lysandra, les yeux soudain perdus dans le vide. Imaginez tout ce qui s'est passé sur Terre depuis la dernière fois qu'elle nous a frôlés.

— Moi, tout ce que je vois, c'est que ça va encore être un prétexte pour ne pas dormir, grommela Liam en levant les yeux de son assiette, même si Cléo décela une pointe de curiosité dans son regard.

Cléo leva les yeux vers la fenêtre sans savoir pourquoi. Le ciel était encore clair, ordinaire. Pourtant quelque chose dans ce mot — comète — avait résonné dans sa poitrine d'une façon qu'elle ne savait pas expliquer. Comme un souvenir d'une chose qu'elle n'avait jamais vécue.

Le dîner s’étira entre éclats de rire et débats passionnés, jusqu’à ce qu’un long bâillement du père de Cléo et d’Ilana vienne sonner le glas des festivités. Les parents regagnèrent leurs chambres. Ce fut le signal pour Jorick de lancer leur traditionnelle partie de Monopoly. Une fois encore, Ilana triompha sur fond de tricherie.

— J’en ai marre de jouer avec vous, c’est toujours la même chose ! se plaignit Cléo. Ilana tu es toujours obligée de tricher et je pense que tu n’es pas la seule.

Son regard se braqua sur Jorick et Caleb qui contenaient mal leurs sourires.

— Qu’est-ce que tu peux être rabat-joie, se moqua sa petite sœur.

Cléo se leva en lui tirant la langue.

— Sur ces belles paroles, je vous laisse ranger bande de tricheurs et je vais me coucher.

Elle regagna la chambre qu’elle partageait avec Ilana et Lysandra. Une fois dans son lit, Cléo en profita pour reprendre sa lecture là où elle l’avait arrêtée. Elle était plongée dans une bataille entre sorciers lorsque l’on frappa doucement à sa porte.

— Oui ?

Caleb entra sur la pointe des pieds dans la chambre, un sourire aux lèvres. Il était habillé en jogging, sa veste noire sur le dos et tenait une lampe de poche à la main.

— Ça te dit d’aller voir la comète de plus près cette nuit ? Les autres se préparent.

Décidément, je n’arriverai jamais à terminer mon livre pendant les vacances. Elle leva les yeux au plafond, faussement exaspérée. Elle savait déjà qu’elle allait dire oui. Elle savait aussi qu’elle allait râler en enfilant sa veste, regretter en enfonçant ses pieds dans ses baskets, mais qu’au fond, elle adorerait ça.

— Laisse-moi une dizaine de minutes et je vous rejoins dehors.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.