Trois siècles plus tôt
Les deux enfants burent leur lait chaud en silence. Des milliers de questions les assaillaient, mais ils avaient compris au moins une chose concernant le curieux personnage qui se tenait en face d’eux : ce n’était pas en l’interrogeant sans cesse qu’ils obtiendraient des réponses. Ils attendirent donc patiemment que leur invité décide de reprendre la parole.
Les minutes s’égrainèrent, interminables. L’atmosphère se remplissait de fumée et Domadan utilisa une échelle pour aller ouvrir, au moyen d’une longue hampe terminée par un crochet rouillé, une trappe prévue dans le plafond à cet effet. Lorsque le garçon redescendit maladroitement de son perchoir, l’étranger s’était remis à parler. Il récitait un poème de sa voix grave, et les mots qu’il entonnait résonnaient anormalement fort dans la pièce.
« Je suis celui-qui-écoute,
Je suis la mémoire vivante de ces terres.
J’entends la mélodie des astres et la complainte du vent qui m’appelle
Je vis dans le cœur des Hommes et je résonne au plus profond des ombres.
Mon nom est connu de tous mais nul ne sait qui je suis
Prisonnier du temps depuis l’aube du monde.
Je suis celui-qui-raconte,
Mais dont le silence est d’or
Et l’âme de la nature parle à travers ma voix.
Je vis dans les eaux calmes de la surface et je repose au fond des océans
Mon nom inspire la crainte et insuffle l’espoir
Car j’arpente le monde depuis l’aube des temps. »
Sous les yeux des enfants, les flammes se mirent à danser, comme pour accompagner ce poème. À l’extérieur, le vent souffla plus fort. La voix de l’étranger gagnait en puissance au rythme des vers, et partout sur les murs les ombres s’animèrent.
« Je suis celui-qui-pardonne,
Juste et impitoyable à la fois
J’incarne l’amour et la haine, la colère et la joie
Je vis dans les tempêtes qui s’acharnent et je danse parmi les nuages
Mon nom est un murmure, un écho qui s’en va
Porté par le temps, il découvre le monde
Je suis celui-qui-pleure
Lorsque vient l’heure du trépas
Le souvenir des Hommes à chaque instant brûle en moi
Je vis dans les légendes et les chants me rendent immortel
Mon nom traverse les âges comme un souffle éternel
De par le vaste monde, loin des affres du temps. »
Il se tut, et Lilyh applaudit à tout rompre. Elle ne remarqua pas le grondement du feu qui s’apaisa soudainement, ni le hurlement du vent qui se changea en murmure. Domadan en revanche perçut une curieuse énergie dans l’air, comme si la complainte de leur visiteur avait sorti la colline tout entière de son sommeil millénaire.
« Comme c’est beau ! » s’écria Lilyh, bouleversée par le poème.
Mais son frère aîné ne partageait pas son enthousiasme, car le mystérieux conteur assis devant eux possédait un pouvoir qui l’inquiétait vraiment. Il émanait de cet homme – ou quoi qu’il puisse être en réalité – une aura singulière, presque maléfique. Domadan avait l’impression obsédante que le regard de l’étranger, demeuré dans l’ombre depuis sa venue, ne cessait de le scruter. Malgré la chaleur de l’âtre, il frissonna.
« Nombreux sont les vers de ceux qui ont traversé le monde, déclama le conteur, mais malheur à celui qui s’égare dans leur mélopée. Car les mots ont une force, un pouvoir véritable, qu’il est aisé pour les plus ignorants de mal interpréter.
- Vous ne parlez que par énigmes, étranger. Vos paroles sont douces et enveloppées de mélodies, mais on se retrouve toujours avec davantage de questions que de réponses à l’arrivée.
- Et les vôtres sont étonnamment incisives et distinguées pour le fils d’un pauvre berger, jeune Domadan. On peut apprendre beaucoup de la manière dont on s’exprime, et j’y vois chez vous la marque d’une grande intelligence. »
Le jeune garçon se renfrogna. Ce satané conteur venait de lui renvoyer sa pique à l’aide d’un compliment, avec une subtilité et une rapidité déconcertantes. Oui, les mots étaient des armes ; en tout cas, dans la bouche de ce sinistre individu, cela ne faisait pas le moindre doute.
« Brenan ne va pas tarder à rentrer, cracha-t-il d'une voix méprisante. Il déteste les étrangers. Vous feriez mieux de partir dès maintenant, avant qu’il ne vous mette à la porte. »
Le conteur fixa son regard sur lui, et même à travers le capuchon de laine, Domadan put sentir chez lui une force écrasante. À la seconde où les yeux de Galar croisèrent les siens, un poids immense s’abattit sur ses épaules, le forçant presque à courber l’échine pour respirer. Autour du poète, l’air devenait trouble, et ce phénomène étrange n’avait rien à voir avec la fumée qui continuait de s’élever paresseusement du feu. Le jeune garçon déglutit, et se trouva contraint à détourner le regard. Aussitôt, l’horrible impression prit fin.
« Domadan ! S’écria Lilyh en se tournant vers son jumeau. Quelle impolitesse !
- Pardonnez les mots durs de votre frère, Lilybeth, intervint Galar d’une voix calme. Rares sont ceux de mon peuple qui errent sur les chemins, et le monde a oublié l’apparence et la voix des Grisécailles depuis trop longtemps.
- Alors c’est vrai ? murmura la jeune fille. Vous êtes l’un des Grisécailles ? Un descendant des dragons ? »
Un pesant silence tomba dans la cabane de Brenan. Domadan n’osait plus poser le regard sur cet étranger aux pouvoirs surnaturels, car il ne faisait aucun doute désormais que Galar Im’Radiel pratiquait les anciennes magies. Or, justement, le bois sec s’embrasa soudain avec fureur dans l’âtre, et de grandes flammes blanches se mirent à crépiter devant le conteur. Celui-ci releva ses manches d’un geste précautionneux, et les deux enfants purent apercevoir distinctement ses écailles se dresser à la surface de sa peau. Elles étaient plus grosses que Domadan et Lilyh ne l’avaient cru, chacune d’elle couvrant à peu près la longueur d’un pouce et mesurant une phalange de large. Leur couleur vira rapidement du bleu translucide à un azur éclatant qui scintillait à la lumière des flammes.
« Qu’est-ce que… ? » s’exclama Lilyh, mais elle fut interrompue car Galar commença à chanter.
Il chanta d’une voix pure, presque cristalline, qui n’avait plus rien de commun avec l’accent rude et grave qu’il affectait précédemment. Ses mots s’envolèrent dans la petite cabane enfumée, emplissant l’air de leur puissance, et les ombres sur les murs prirent soudain des formes d’hommes, de paysages arborés et de créatures ailées qui s’animèrent. Elles se mouvaient, bondissant d’un bout à l’autre de la maison, tourbillonnant sur elles-mêmes, accompagnant le récit du conteur en illustrant son histoire. Elles se faisaient tantôt immenses et menaçantes, imitant une charge de cavalerie qui défilait tout autour des deux jumeaux ; tantôt chétives et tremblotantes, avant de s’évanouirent en laissant derrière elles une pluie d’or et d’argent qui scintillait comme de la poussière d’étoile. C’était un spectacle magnifique et troublant à la fois, car on eût dit que la voix de Galar Im’Radiel résonnait jusque dans les tréfonds de l’au-delà, éveillant la terre, le bois et les ténèbres autour d’eux.
« Voici le chant de ceux qui façonnèrent le monde
Et de leurs descendants, âmes solitaires et vagabondes
Qui parcourent ces terres depuis l’éternité
Doués des anciennes magies mais sans cesse rejetés
Quatre étaient au début les tout puissants dragons
Nés du pouvoir des Dieux, chantant à l’unisson
Et leurs voix s’envolaient par-delà les cieux et les mers
Imprégnant notre monde de magie et de lumière
Mais l’un d’entre eux rêvait de pouvoir et de domination
Sans limite étaient son orgueil et son ambition
Et nul ne connut jamais plus terrible adversaire
Que Mar’Elan le fourbe qui trahit ses trois frères »
À l’évocation de ce nom, une ombre tomba sur le refuge de Brenan, et une présence malveillante, oppressante se manifesta. Les flammes qui luisaient auparavant d’un blanc éclatant se fondirent soudain dans les ténèbres, prenant une inquiétante couleur d’encre noire que venaient lécher des étincelles d’orange et de pourpre. Sur les murs, les ombres se firent plus grandes, menaçantes, et décrivirent alors des légions déferlant sur des cités détruites. Tout n’était plus que chaos et violence, et les formes tourbillonnaient avec fureur comme un océan de noirceur prêt à engloutir toute forme de vie. Lilyh se réfugia contre la poitrine de son frère, et serra anxieusement son bras. Galar, impassible, continuait de chanter. Sa voix redevint rauque, son ton se fit plus grave. À l’extérieur de la cabane, le vent se déchaîna à nouveau contre porte et fenêtres, comme pour accompagner de son rugissement le rythme infernal de ce poème. Il sembla même à Domadan entendre des tambours de guerre et des cris résonner dans le lointain. Sur les bras du conteur, l'éclat surnaturel de ses écailles s'intensifia, de sorte qu'il luisait dans la pièce obscure comme une étoile aveuglante au cœur de la nuit.
« Rouges étaient ses écailles comme le feu des enfers
Noir était son cœur consumé d’une haine millénaire
De là naquirent la misère, le chagrin et les cauchemars
Il façonna la peur, insuffla le désespoir
Nombreux furent ses adeptes corrompus par ses mots
Croyant qu’un paradis renaîtrait du chaos
Ils parcoururent nos terres en y semant la mort
Et pour chaque vie prise ils devenaient plus forts
Gaa'lidan le fier ne pouvant laisser faire
S'en fut le rencontrer dans sa sombre tanière
Entre les deux dragons un combat éclata
Porté par sa colère Mar'Elan l'emporta »
La fureur des deux créatures se déchaînait dans la cabane désormais. Tandis qu'il continuait de chanter, la voix de Galar devenait de plus en plus grave et caverneuse, habitée par un vibrato surnaturel qui amplifiait chacun de ses mots. Autour du conteur, un torrent d'énergie se déversait, créant un tourbillon de lumière et de noirceur qui s'élevait jusqu'au plafond. Blancs, gris, noirs et ocres semblaient s'affronter dans cette spirale infernale, dessinant des gueules aux crocs acérés. C'était un spectacle époustouflant et grandiose à la fois. Puis, soudain, comme il attaquait la dernière partie de son chant, toute trace de lumière disparut. Seul le Grisécaille brillait encore, assis en tailleur sur sa chaise devant le feu, entouré d'un voile intangible.
« L'aîné des dragons gravement blessé au flanc
Périt sans un bruit au fond des océans
Les flots se déchaînèrent, les vents hurlèrent de douleur
Les volcans grondèrent quand s'éteignit son cœur
C'est alors qu'arriva Tar'Doraan le vert
Qui prit la décision de protéger nos terres
Car Mar'Elan le sombre était devenu trop puissant
Le pouvoir du vaincu coulait maintenant dans son sang
Il sacrifia sa vie pour nous offrir la magie
Créant les Grisécailles qui longtemps après lui
Repoussèrent Mar'Elan dans les confins du monde
Et bannirent à jamais les vestiges de ses ombres
Seul reste à présent Nim'Rean le Blanc
Veillant sur les Hommes, ses plus chers enfants
Il se repose en paix, au-delà du désert
D'un sommeil enchanté depuis des millénaires
Et les Fils des Dragons sont devenus légende
La magie un pouvoir que le monde appréhende
Depuis longtemps déjà ils ont cessé de chanter
Ne sont plus désormais que gardiens méprisés. »
Sa voix s'éteignit dans un souffle, et avec elle moururent les dernières traces de magie qui subsistaient dans la pièce. Sur ses bras, la lueur de ses écailles s'effaça peu à peu, et elles se transformèrent en une peau translucide aux reflets bleutés. Les deux enfants le dévisagèrent, interdits.
" Voici l'histoire de ma lignée, leur dit Galar doucement. Depuis bien des années, ceux qui écoutaient autrefois les étoiles sont demeurés muets, attendant patiemment que le monde s'éveille.
Il marqua une pause, et son regard passa alternativement de Domadan à sa sœur, comme pour les évaluer.
- Mais aujourd'hui, reprit le conteur, j'entends à nouveau la voix de la nature et des mélodies dans les cieux, car Belfara Eren a donné naissance à un Enfant de Shâat. "
Il y eut un silence, et la pièce parut soudain rapetisser autour d'eux. Quelques volutes de fumée solitaires s'élevaient doucement dans l'air, et une bûche crépita. Cette fois, c'en était bien terminé de la magie et de la démonstration théâtrale d'Im'Radiel, mais Domadan n'était pas rassuré pour autant. Il était convaincu que cet étranger n'était pas venu les rencontrer par hasard. Il avait certainement d'autres desseins qu'il conservait secrets, et cette histoire d'Enfant de Shâat ne lui évoquait rien de bon.
" C'est quoi, un Enfant de Shâat ? demanda Lilyh, toujours fascinée par le conteur.
- Un don rare des Grands Dragons qui se transmet parfois à la naissance, répondit Galar avec emphase. Les nourrissons qui en sont frappés sont reconnaissables à la couleur singulière de leurs yeux, et développent un talent inné pour la magie à l'adolescence.
- La magie ? "
La jeune fille avait bondi de sa chaise, émerveillée. Car c'était elle, des deux jumeaux de Brenan, qui avait les prunelles argentées. Une singularité dont personne n'avait jamais parlé, mais qui prenait tout à coup une signification inattendue et pleine de mystères.
" En effet, Lilybeth Eren, reprit le poète en ricanant. Il semblerait que vous ayez hérité des capacités de votre mère. Le même feu liquide brûle au fond de vos yeux, et je peux déjà sentir un grand pouvoir qui sommeille en vous. "
Ce disant, l'étranger fit un geste de sa main en forme de cercle, et une aura de lumière apparut sur le ventre de Lilyh, qui se mit à luire comme un soleil.
" Bien sûr, reprit-il, un tel don se doit d'être contrôlé et pratiqué, sans quoi il dépérira avec le temps. Si vous le désirez, jeune fille, ce sera pour moi un immense honneur de vous enseigner ce que je sais. "
Un nouveau geste, en sens contraire. La sphère lumineuse se détacha du corps de Lilyh et prit l'apparence d'une minuscule silhouette humaine, avec des bras et des jambes, qui tourbillonna autour des flammes en scintillant. Lorsque la sœur de Domadan voulut la caresser, la créature émit un petit rire enfantin.
" C'est prodigieux ! murmura-t-elle, invitant l'être de lumière à venir courir le long de son bras. Apprenez-moi, monsieur Im'Radiel ! Moi aussi, je veux faire danser le soleil au creux de mes mains !
- Tu n'y penses pas sérieusement ! cracha Domadan avec colère. Ma pauvre sœur, ce poète t'a retourné l'esprit avec ses histoires à dormir debout ! De la magie, des dragons ! Tout ce que je vois, moi, c'est de la fumée et des ombres, un peu de poudre aux yeux lancée comme un artifice !
Il se leva brusquement et marcha d'un pas vif en direction de la porte. Là, il l'ouvrit en la faisant claquer, et pointa du doigt le bas de la colline qui baignait toujours dans un brouillard impénétrable.
- Allons, étranger ! Il me semble que vous avez suffisamment abusé de notre hospitalité. Faites vos adieux, et que la route vous emporte loin de notre vie !
- Domadan ! Ce n'est pas une façon de s'adresser à un invité !
- Mais enfin, regarde-le, Lilyh ! Tu le connais à peine, il n'est même pas humain ! Est-ce qu'on peut vraiment se fier à un Grisécaille ? Qui te dit que ce n'est pas un charlatan qui a versé une drogue dans ton lait, pour te faire voir ce qu'il voulait ?
- Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis !
- Au contraire ! explosa Domadan, furieux. Puisqu'il te plaît tellement, ton Galar Im'Radiel, et bien il va falloir faire un choix ! S'il reste, c'est moi qui partirai.
« Ô cruelle jalousie, quand tu nous envahis
En chassant la raison et suscitant l'envie
Tu t'empares sans pitié du cœur de tous les hommes
Même les plus forts d'entre eux devant toi se transforment
Oubliant leurs amours, trahissant leurs amis
Seul compte désormais l'objet de convoitise
Un bijou, le pouvoir, une femme promise
Pour se l'approprier, ils seront prêts à tout
Ils défieront les lois, balayeront les tabous
Et iront même, peut-être, jusqu'à prendre une vie. »
La voix de Galar, à la fois puissante et pure, coupa court à la dispute. Lilyh regarda le poète, interdite, et se retourna vers son frère, debout à côté de l'entrée. Des larmes de chagrin perlèrent au coin de ses yeux et tracèrent un sillon humide le long de ses joues.
" Je suis désolée ", murmura-t-elle à voix basse.
Et Domadan claqua la porte en sortant.