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Interlude - Le chant de la colère

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article 908
Par MrOriendo , Gae

Trois siècles plus tôt

Domadan erra longtemps dans le brouillard après avoir claqué la porte de la cabane. Il ne comprenait pas pourquoi la présence de cet étranger l’enrageait autant. Ou plutôt si, il comprenait mais refusait de l’admettre. Les mots de Galar Im’Radiel résonnaient en boucle dans sa mémoire, comme si la magie sinistre du Grisécaille les y avait gravés au fer rouge.

Ô cruelle jalousie, quand tu nous envahis

En chassant la raison et suscitant l'envie

Tu t'empares sans pitié du cœur de tous les hommes

Même les plus forts d'entre eux devant toi se transforment

Le froid mordant lui brûlait les lèvres tandis qu’il descendait la colline aux chèvres en courant. Il ignorait où aller, mais ça n’avait pas d’importance. Il ne voulait plus jamais remettre les pieds ici. Le regard du poète et la formidable puissance qui l’avait écrasé près du feu le terrorisaient. Cet homme du nord, avec son accent rêche et ses belles paroles, avait fait tout ce chemin pour lui voler sa jumelle. Ses jeux d’ombres et de lumière, ses artifices et ses tours de passe-passe n’avaient servi qu’à lui empoisonner l’esprit. Comment Lilybeth pouvait-elle croire à ces histoires ridicules ? Et surtout pourquoi lui, Domadan Eren, n’avait-il pas reçu le don de magie que possédait sa soeur ?

C’était affreusement injuste. Lui aussi était le fils de Belfara, mais aucune lueur ne brillait dans ses yeux. Il était l’aîné, venu au monde quelques minutes avant sa sœur. Ce pouvoir aurait dû lui appartenir. Combien de fois avait-il rêvé dans leurs jeux d’enfants de parcourir Sundor, de chevaucher les vents et de devenir un enchanteur ? Quel triste avenir l’attendait là-haut sur la colline pendant que sa petite sœur deviendrait une magicienne célèbre dans le monde entier ?

Machinalement ses pas le conduisirent à l’opposé de la Sinistrale, vers les montagnes et l’étang de Criq où il aimait se promener. Un endroit où il adorait jouer dans la neige et construire des cabanes, courir sur la glace et effrayer les oiseaux sauvages. Il se mordit la lèvre en pleurant. Ces souvenirs étaient ceux de son enfance partagée avec Lilybeth. Une enfance sur laquelle, irrémédiablement, il venait de tirer un trait.

Il s’arrêta.

Le silence l’enveloppa, le berça de ses murmures. Il se trouvait au bord d’un sentier qui sinuait entre les versants d’une passe arborée. En face de lui se trouvait le terrain où Brenan coupait son bois, à droite l’orée de la forêt où il tendait ses collets. Le vent caressa ses cheveux emmêlés et sécha ses larmes. Les pâles rayons du soleil matinal ne parvenaient pas à réchauffer l’air mais illuminaient la combe de reflets d’or et d’argent qui donnaient à l’endroit une beauté sauvage.

Il aurait pu demeurer dans ces montagnes. Vivre au rythme des saisons, sans se préoccuper de magie ni de tous les Galar Im’Radiel du monde. Une vie simple et paisible, en harmonie avec la nature, avec la compagnie de Brenan et de son troupeau de chèvres.

Il choisit de s’enfuir sous les frondaisons.

Domadan ne voulait plus de cette vie ordinaire, de ces vastes paysages baignés de lumière. Alors que l’éclat de la vallée l’émerveillait la veille, ce matin-là il le révulsa. Au contraire, l’ombre qui baignait sous les grands conifères l’apaisa. Elle lui paraissait soudain plus réconfortante, plus familière. Dans un coin de son esprit, une mélopée résonna. Puissante, envoûtante, elle l’appelait irrésistiblement à s’enfoncer plus loin dans les ténèbres. Le garçon la suivit sans un regard en arrière.

Une étrange euphorie le gagna tandis qu’il piétinait des fougères et traversait des taillis de ronces. Il était libre. Il se mit à courir, se précipitant vers l’inconnu. Loin de l’étang du Criq, loin de la cabane de Brenan et de tous ses souvenirs. L’obscurité ne l’effrayait plus désormais. Il ôta sa chemise et l’accueillit à bras ouverts, laissant le vent glacial fouetter sa peau durant des heures. Au fond de lui était né un brasier immense et flamboyant qui ne s’éteindrait plus. Les yeux fermés, sans cesser de courir, il se laissa bercer par les flots tumultueux du long fleuve de la colère. Bientôt, il poussa un cri de rage qui fit frémir la vallée toute entière.

Il ne s’arrêta que bien plus tard alors que le soleil approchait de son zénith pour reposer ses poumons en feu. Trempé de sueur, il déboucha dans une clairière à l’ombre d’une paroi rocheuse presque verticale d’où s’écoulait paresseusement un filet d’eau claire. Domadan en but goulûment et s’aspergea le torse pour laver son corps frigorifié. Ses muscles étaient tétanisés par l’effort, son cœur battait douloureusement dans sa poitrine mais il se sentait incroyablement vivant. À vrai dire, il ne s’était jamais senti aussi bien. Quelque-chose en lui s’était éveillé, répondant à l’appel de sa colère intérieure. Une force nouvelle et enivrante qui déferlait comme un ras-de-marée impossible à contrôler. Dans sa tête, la mélopée retentissait toujours. Un sourire aux lèvres, Domadan s’abandonna à son rythme effréné, se laissa envahir par ses pulsations féroces et se mit à chanter.

Au fond de ses yeux noirs luisaient des reflets argentés.

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