— Alors, Aurora… tes reproches se sont déjà taris ? Cela ne te ressemble pas, taquina Ignus.
Elle l’avait suivi machinalement, perdue dans ses pensées, troublée par la rencontre avec ce nouvel arrivant. La puissance qui émanait de cet Hélios l’impressionnait, même si ce dernier semblait l’ignorer. Elle avait préféré l’éviter, imaginant un personnage arrogant et hautain. Néanmoins, force était de constater qu’elle s’était fourvoyée. La sensation intense qu’elle avait ressentie à son contact s’avérait plutôt chaleureuse… La pique d’Ignus venait de la ramener à l’instant présent et elle y répliqua sans détour :
— Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que tu fasses du bizutage ? Je crois que la découverte de sa nouvelle condition sera déjà assez compliquée à gérer pour lui…
— Je ne fais jamais de bizutage ! protesta Ignus. Je jauge les potentiels, nuance.
— Ah oui ? Tu avais vraiment besoin de le jauger, celui-ci ?
Tout en poursuivant la conversation, Ignus saisit la main d’Aurora, l’enjoignant à le suivre. Comme chacun des êtres arpentant les décors éthérés de Lumnia, il possédait son propre Repère qu’il pouvait façonner à sa guise. Entrer sans invitation dans ce sanctuaire inviolable reflétant leur âme et leur esprit relevait de l’impossible ; accepter la présence d’un autre individu en ce refuge symbolisait la confiance aveugle qu’on lui avait accordé. Aurora avait bien entendu acquis la sienne depuis longtemps.
— La puissance d’une Lumière ne fait pas tout… rétorqua-t-il. J’ai hâte de voir ce qu’il vaut. Il n’a pas encore les chevilles qui enflent, j’attends de voir sa réaction quand il saura.
— Et c’est quoi cette « proposition » que tu comptes lui faire ?
Elle avait mimé des guillemets avec ses doigts alors qu’Ignus s’installait confortablement en tailleur sur le tapis d’herbe de son paysage favori : une immense falaise tombant à pic vers un océan aux marbrures turquoise.
— En tant que disciple de Lucien, je pense être bien placé pour l’initier.
Aurora plissa les yeux. Quelle mouche avait piqué Ignus ?
— L’initier ?... Vraiment ? J’aurais cru que c’était la dernière de tes priorités…
— Il ferait un bon sujet de recherche, je n’avais encore jamais vu une telle puissance ! s’enthousiasma-t-il. Mise à part celle de Lucien, bien sûr.
— C’était bien ce qui me semblait, le railla-t-elle, ce n’est qu’un prétexte. Tu es vraiment incorrigible…
— Plus ça avance et plus je découvre d’éléments intéressants ! Lumnia est une mine d’informations inexploitées…
— … et tu comptes bien percer tous ses secrets, oui…
Aurora se renfrogna, fixant les vagues en contrebas. La soif de connaissance d’Ignus virait à l’obsession. Ou s’angoissait-elle sans raison ? Du coin de l’œil, elle avisa son ami la contempler et sourit finalement lorsqu’elle se retourna vers lui.
— Tu n’as pas peur de te brûler les ailes, si tu t’approches trop près de la vérité ultime ? l’interrogea-t-elle d’un ton moqueur où sourdait cependant d’une pointe d’inquiétude.
— Aucun risque : la vérité ultime n’existe pas.
Aurora haussa les sourcils, puis s’esclaffa devant l’air sérieux d’Ignus. Celui-ci, d’abord surpris et un soupçon courroucé, finit par sourire à son tour.
— Et si nous revenions au sujet principal ? lança-t-il. Que reproches-tu à ma tenue ?
— Il va falloir faire preuve d’un peu plus de sobriété… Si tu veux qu’on soit assortis ! Je vais te montrer la mienne.
Drapée dans un subtil miroitement étoilé, la simple tunique immaculée d’Aurora se mua en une robe scintillante aux reflets multicolores virevoltant autour de sa silhouette élancée. Médusé, Ignus ne put empêcher le coin de sa lèvre supérieure de s’étirer.
— Et tu appelles ça « sobre »… murmura-t-il avant de se lever pour la faire tournoyer. Tu es… époustouflante !
— Merci… Maintenant, montre-moi ce que tu proposes, exigea-t-elle en plantant ses poings sur ses hanches.
Afin de répondre à ses attentes, il dissipa d’un geste son accoutrement, une queue-de-pie ivoire brodée d’or rehaussée d’épaulettes rutilantes aux motifs complexes, laissant apparaître un costume deux pièces rose pâle. Aurora grimaça.
— Ce n’est pas parce qu’on peut utiliser autre chose que du blanc à cette occasion que tu dois partager tes mauvais goûts… le tança-t-elle.
Ignus croisa les bras, quelque peu déçu de n’avoir visé juste avec son idée. La séance d’essayage promettait d’être longue…
***
À des Mondes de là…
Elle l’attendait, un sourire éclatant illuminant son doux visage. Sa chevelure carmin étincelait par intermittence, selon l’orientation des rayons du soleil qui filtraient au travers des feuillages. Cette beauté saisissante le prit au dépourvu, mais il ne devait pas perdre de vue son insupportable objectif.
Il lui avait donné rendez-vous en ce lieu magique, rare endroit de Tenebrae qu’il appréciait. Ce lieu où ils avaient échangé leur premier et unique baiser… Souvenir qu’il était sur le point de ternir pour toujours. Il avait choisi de sacrifier leur amour naissant sur l’autel de leur combat. Pour Alex. Parce que c’était le seul moyen d’assurer leur victoire. Parce que de toute façon, aucun avenir heureux n’était envisageable tant qu’ils resteraient sous le joug de Donovan.
Pour la Dissidence, se persuadait-il, inlassablement.
— Tout va bien ? s’enquit-elle.
Son expression avait changé. Son sourire s’était évaporé. Incapable de dissimuler sa propre détresse et le dégoût qu’il s’inspirait lui-même, il ravala la boule qui se formait dans sa gorge. Elle ne tarderait pas à comprendre. Pourraient-ils prendre un nouveau départ après ça, s’ils devaient enfin l’emporter ?
Il ne détourna pas les yeux : il observerait l’effet de son ignominie jusqu’au bout. C’était la punition qu’il avait décidé de s’infliger.
— Erwan ?...
Devant ce ton presque implorant et cette moue inquiète où pointait déjà le désespoir, sa volonté vacilla. Au fond, il savait pertinemment qu’elle ne pourrait jamais lui pardonner ce qu’il s’apprêtait à perpétrer.
Pour la Dissidence, ressassa-t-il une énième fois.
— Je suis désolé… articula-t-il d’une voix étranglée par les remords.
À contrecœur, Erwan leva la main afin d’envoyer le signal convenu, sans cesser de soutenir le regard de celle qu’il trahissait et dont les iris flamboyèrent alors, tels deux rubis incandescents.