Au dernier moment, la Sphinx abaissa la tête pour heurter ma poitrine comme un butoir. Je fermai les yeux sous le choc. L’air changea. Il sentait la pierre sèche. Je m’entendais respirer. Des oiseaux pépiaient quelque part.
Si je relève les paupières, verrai-je tout en noir ? Verrai-je encore la Sphinx ?
Des larmes chaudes roulèrent sur mes joues.
Idiote, ça suffit, ouvre les yeux.
Je voyais. Je faisais face à un mur du Labyrinthe. Alors je gémis, car j’y étais encore. Je regardai Awa et la vue, de son côté, était tout autre : une vallée de roches qu’on aurait dit sculptée par les mains d’un géant. Bouche bée, je revins sur le mur végétal : il filait en ligne droite tel qu’on le voyait depuis l’extérieur. Au lieu de s’apaiser, ma respiration dérailla.
Je suis où…
Un bruit de course. Je me retournai à nouveau, prête à retrouver l’horrible faciès de la Sphinx.
— Wolf ? m’étranglai-je.
Le Sieur Protecteur accourait vers moi. Trop vite pour que ce ne soit pas surnaturel. Il s’arrêta en dérapant et se laissa tomber dans la caillasse en m’agrippant un bras.
— Luce, haleta-t-il, vous êtes en vie. Vous êtes exceptionnelle.
C’était trop pour moi. Je fis la carpe. Wolf Storm apposa deux doigts sur le coup d’Awa.
— Vivante et stable, murmura-t-il.
Mes épaules se relâchèrent. Je n’avais plus rien à gérer. Il me dévisagea soudain avec insistance. Il ne portait pas son masque. Je n’avais jamais vu ses cicatrices d’aussi près. Il gardait fermé l’œil à l’iris noir. L’autre était trop bleu. Voulait-il que j’explique comment Awa s’était retrouvé blessée ? Le contexte était important pour apporter les premiers soins.
— J’ai perdu les autres. On était ensemble. Mais les murs sont devenus fous. Juste avant, on a entendu un cri et…
Il posa une paume brûlante sur ma joue blessée et frotta son pouce contre la plaie. Cela me piqua. Cela m’irradia.
— Qui vous a fait ça ? gronda-t-il.
Ce geste m’ôta toute capacité de raisonnement. Perdue, je posai une main sur la sienne. D’autres larmes s’échappèrent.
— Ça va, chuchotai-je.
Pour rassurer qui, cela, je l’ignorais. L’iris bleu ondula et je sentis un léger choc sur le haut de ma colonne. Mon pouls s’accéléra. J’abaissai les paupières malgré moi.
Il y a une autre présence.
Ce n’était pas bien d’agripper ainsi sa main.
Si je la lâche, je perds cette présence.
Un pelage soyeux se pressa contre moi. Je ressentis quelque chose de doux, d’amical. Je me penchai en avant et ses poils me chatouillèrent les narines. Tant de bienveillance…
C’est son Loup, chuchota mon instinct. Son Gardien.
J’en aurais ronronné d’aise, j’étais bien.
— Qui vous a fait ça ? gronda la voix lointaine de Wolf Storm.
Je plongeai un peu plus mon nez dans la délicieuse fourrure. Cela sentait bon les sous-bois.
— Une branche, murmurai-je lovée contre l’animal.
— Je sens l’odeur de la branche. Qui vous a frappée dessous ? insista le Sieur Protecteur.
Surprise, je songeai à la gifle d’Eryn.
— La Reine…., soufflai-je.
L’homme grogna en même temps que le Loup.
Je me sens en sécurité.
Pour rien au monde, je n’aurais voulu rouvrir les yeux.
— Pardonnez-moi.
Je sursautai en redressant les paupières. Tout disparut : le Loup, la sensation de calme. Wolf Storm, impassible, fixait un homme enturbanné qui nous surplombait. Je n’aimai pas cet homme ; il m’avait arraché quelque chose. Puis je me sentis mortifiée ; de penser cela alors qu’il avait l’air embarrassé ; qu’il soit témoin de ma main posée sur celle de mon Sieur Protecteur. Je libérai Wolf Storm qui retira la sienne - sans afficher la moindre gêne alors que mes joues devaient être cramoisies. L’inconnu était essoufflé ; lui aussi avait dû courir jusqu’ici. Il s’inclina en concentrant son attention sur moi :
— Noble Damoiselle, me permettriez-vous de vous reprendre Dame Awa ?
Je clignai quelques fois des paupières. L’air inquiet, il désigna mon autre main qui n’avait pas lâché le corps inconscient dont le teint tirait sur le gris cendré.
— Cela ira pour elle, le rassura le Sieur Loup.
Je passai d’Awa au visage de l’inconnu que je détaillai. Je lui donnais mon âge. Ses traits étaient plutôt quelconque mais il possédait des yeux étonnants, d’un brun très clair ourlé de cercles foncés que son turban outremer rendait dorés.
— Dame ? répétai-je, interloquée.
Il sourit et des plis heureux rehaussèrent ses yeux.
— Cette admirable jeune femme a accepté d’être des nôtres, précisa l’inconnu.
Je restai perplexe, quelque chose ne collait pas, mais je me sentais un peu groggy… Autour de l’homme, je la voyais : une ombre colorée qui voletait en soubresauts nerveux, disparaissant, réapparaissant. L’inconnu était habité. Comme Wolf Storm. Comme Adam. Comme Maguiar, Perdelle, Eden... Je n’avais jamais rien vu autour d’Awa. J’eus mal au cœur pour elle.
— Alors… Ça veut dire qu’elle a échoué ?
L’homme me regarda avec sérieux avant de m’avouer qu’il ne comprenait pas.
— Awa est une Souimanga…, dis-je.
— Oui, elle l’est.
— Mais elle n’est pas comme vous, continuai-je en le pointant.
Je désignai ensuite Wolf Storm qui me dévisageai.
— Ni comme lui, terminai-je.
L’inconnu explosa d’un rire franc puis il mit un genou au sol pour poser une main sur le front de la jeune femme.
— Le moment venu, Awa n’échouera pas. Le Souimanga viendra à elle, mon cœur en est déjà convaincu. Toutefois l’intimité est chose sacrée et notre amie ici présente est trop jeune pour suivre la voie rapide offerte par le Pacte. Le titre de Dame et ses privilèges lui ont déjà été accordés et le temps fera le reste.
Donc… Elle n’a pas encore le droit d’aller au Temple de son Clan.
L’inconnu regarda ensuite Wolf Storm qui avait couvert d’une main son mauvais œil.
— Noble Loup, pardonne-moi de me permettre… Il est évident que cette Invitée est prête.
Prête pour quoi ?
Mon Protecteur ne dit rien, même lorsque l’inconnu s’inclina en signe de respect.
Ça alors.
Une main brûlante invita la mienne à lâcher Awa. Si mes joues s’étaient refroidies, il n’en fut plus rien. Le Souimanga glissa ensuite ses mains sous l’endormie et la souleva entre ses bras.
— Elle a perdu beaucoup de sang, crus-je bon de préciser.
— Nous avons un très bon Guérisseur avec nous. Merci d’avoir fait ce qu’il fallait. Puis-je vous demander dans quelles circonstances vous avez pu vous échapper avec elle du Labyrinthe ?
Je me remémorai d’abord la scène en pensée…
— Les murs nous ont attaquées… J’ignore pourquoi. Des branches nous ont tirées jusqu’à une clairière. Il y avait une Sphinx. Elle a menacé de prendre un pan de vie d’Awa si je ne résolvais pas son énigme, m’emportai-je.
— Les Sphinx sont de justes créatures, réagit Wolf Storm, elle ne lui aurait pris qu’une Lune puis l’aurait renvoyée de son Labyrinthe. Et qu’est-ce qu’un mois de vie comparé à une mort au sein de leur dédale ? Pour ce qui est du comportement de la végétation, l’une de vous aurait-elle tenté de grimper ou de forcer un mur ?
Je le fusillai.
— Bien sûr que non, on avait toutes reçu cette recommandation.
— Nous en saurons peut-être plus au troisième sortant, dit l’inconnu Souimanga.
Je tiquai.
— Oui, Luce, vous êtes les premières, gronda Wolf Storm.
Misère, ça sent les emmerdes.
— Félicitations pour ce second exploit, me célébra l’homme au turban, Awa lovée dans ses bras.
Des bruits de pas m’attirèrent vers l’endroit d’où les deux hommes étaient venus : même de loin, je reconnus le héraut. Satisfait d’avoir notre attention, il se contenta de hurler plutôt que de marcher jusqu’à nous :
— Le Roi s’impatiente !
— Luce, murmura Wolf Storm, il est temps d’aller récupérer votre récompense.
Il me tendit une fiole en verre qui, je le savais désormais, contenait une potion qui accélérerait ma guérison et étoufferait les douleurs de mes plaies et bosses.
Sauf qu’en vérité, cette récompense n’ira qu’à son Domaine.
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Disséminée sur une pente caillouteuse, la foule patientait sous diverses tentes et pergolas généreusement installées par le Clan du Souimanga - aux jours de cieux dégagés, le soleil pouvait s’avérer dévastateur. Très peu avaient choisi de s’exposer aux malicieux rayons pour s’approcher du patchwork de tapis simulant l’estrade royale. Pour cette Épreuve, le Roi désirait récompenser les sortants au fur et à mesure de leur retour. Après un prompt discours et une brève acclamation, Maguiar m’invita à plonger une main dans une amphore qui ressemblait à s’y méprendre à celle du Temple des Portes.
Peut-être est-ce la même.
Je me sentais bien, forte, sûre de mes jambes et remise de mes émotions. La médecine de ce monde était redoutable.
— Ne tardez pas, très chère, je vous prie, me pressa Dame Perdelle. J’avoue qu’il me tarde de retourner m’allonger au frais.
Fait rare, l’ancienne Reine accompagnait son fils. Les Corbeaux royaux, ces Gardiens matérialisés, reposaient chacun sur un perchoir adapté à leurs tailles opposées.
Orbe le menu et Cô l’imposant.
En pleine lumière, le plumage du second révélait d’étonnants reflets bleutés. L’autre scintillait comme un trésor. J’étais satisfaite d’en savoir plus à ce sujet, je le devais à ma correspondance avec Ëreis, la seconde Compagne de Château de Perdelle.
Je plongeai une main dans la fraiche obscurité du vase pansu que le Roi maintenait à ma hauteur. Une fois encore, elle était vide. Ce ne fut que lorsque je remontai la main qu’un objet s’y logea. Et une fois encore, j’en extirpai une serrure et une clé à l’effigie d’un loup.
— Vous connaissez la marche à suivre, déclara Maguiar.
Au lieu de lui répondre, je fixai le mécanisme.
Quelle merveille vas-tu accomplir ? Cette fois, je serai là quand Wolf t’actionnera. Pas là dans le Temple, mais là sur les terres. Quelle détonante magie…
— Très chère petite, m’interpella Dame Perdelle en s’appuyant sur mon bras, mon fils aura plaisir à s’entretenir avec vous au cours de cette petite restauration que nos chers Souimangas se sont proposés de nous offrir avant que nous ne rentrions tous chez nous. Ne manquez pas d’aller à sa rencontre.
Euh…
Je croisai ses iris décolorés.
Irk ! Cessez de me sonder ainsi, cessez donc.
— Mère.
Maguiar avait prononcé ce seul mot de façon incisive. Dame Perdelle reporta son appui sur sa canne avant de me lâcher. Elle souriait comme si elle eut été ma grand-mère.
Que tu n’es pas. Mais qu’es-tu pour moi ? Alliée ? Menace ?
Le Roi reprit sa tonitruante voix d’orateur pour rappeler au public dispersé qu’il s’était engagé à exaucer un vœu aux trois premières ou premiers sortants. Cette fois, j’étais prête. Je me raclai la gorge avant de réciter les mots soigneusement préparés au Château Lune :
— Mon Sieur Roi, au nom de Dame Isaure, je vous exprime son repentir et son ardent désir à pouvoir revenir à la cour royale.
Je souris en pensant à d’autres mots que je gardai pour moi.
Parce que la savoir n’importe où plutôt qu’au Château Lune me serait un cadeau. Aussi, faites-en sorte de la tenir bien occupée à vos côtés.
Maguiar accéda positivement à ma demande, dont j’ignorais les tenants, se contentant d’avertir qu’au moindre éclat, la Douairière des Loups serait à nouveau invitée à se retirer. Dame Perdelle regardait son fils d’un œil noir ; Isaure aurait intérêt à se tenir loin de l’ancienne Reine. Je fus enfin invitée à regagner mon Clan. Suivant les indications de Wolf Storm, je cherchai une tente aux poteaux verts. Au moment où je l’avisai, les Gardiens royaux prirent leur envol dans une explosion de battements d’ailes. Orbe effectua une vrille qui me coupa la route et - j’en suis persuadée - je fus la seule à l’entendre croasser ces deux sinistres mots :
— Prrrendrrre garrrde.
Je me retournai brièvement vers le Roi et sa mère. Si Maguiar regardait fièrement Cô danser au-dessus de nous, Dame Perdelle soutint mon regard de ses étranges yeux de ce gris presque blanc.
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