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II

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article 953

Paris, 7 Janvier 1895

De retour d'Égypte pour la première fois depuis plusieurs mois. Paris, même revêtue de son manteau de neige, est restée telle que je l’ai quitté. Il en va de même pour mes amis et collaborateurs. Mais moi, je ne suis plus le même. Comment le pourrais-je après un voyage aussi désastreux?

À l'Académie des sciences, je contiens mon malaise pendant l’inspection de mon butin. Dent de crocodile, chat momifié et corne de gazelle, de quoi remplir toute une pièce du musée d’Histoire naturelle. Impossible d'arrêter de me masser la nuque. « Une courbature de voyage, monsieur Vaillancourt ? » Oui, certainement. Dormir sur le pont du paquebot ne m’a pas arrangé, même si mon geste a plus à voir avec ma nervosité que ma douleur.

Comme d'habitude, on me demande si je souhaite acquérir quelques trouvailles pour moi. Je secoue la tête. Non, je ne veux rien garder, ne rien conserver de cette terrible aventure. J'ouvre la bouche pour me justifier, mais la referme aussitôt. Impossible de trouver les mots. De toute façon, les scientifiques n’en ont que faire. Peu importe que mon expédition ait mal tourné, tant que je ramène de quoi faire avancer leurs recherches zoologiques.

L’inspection terminée, je tourne les talons et me fige, attiré par la cage où s’agite le seul être vivant que j’ai rapporté. Un oiseau au plumage noir et blanc et au long bec courbé, semblable à ceux représentés sur les fresques des anciens temples égyptiens. Son œil inquisiteur me fixe.

Il est le seul à connaître la vérité.

*

Tout ce que je veux, c’est rentrer chez moi. Mais par politesse, je ne peux échapper à une réception organisée chez l’un de mes amis géographes pour fêter mon retour. « Encore une entreprise réussie, Guillaume ! » n'ont-ils cessé de m'encenser. Du champagne, des poignées de main, des éloges, mais personne pour prêter attention à mon embarras.

Plusieurs journalistes m’accaparent. Un, en particulier, se montre plus insistant. Un nouveau dans le métier d’à peine vingt-cinq ans. Il me demande quand sortira mon prochain livre sur cette dernière expédition. « Je n’y ai pas encore réfléchi, » ai-je répondu en espérant me débarrasser de lui. Mais ce jeune vautour est bien décidé à me prendre pour proie. Il me tend sa carte. «Le Bulletin de la société de Géographie serait ravi d’écrire un reportage sur vous. Quand vous serez disposé à faire un entretien, n’hésitez pas à m’envoyer un télégramme. » Mon éloquence naturelle reste coincée dans ma gorge. Non, je ne veux pas en parler, plus jamais.

Je l’écarte de mon chemin d’une simple pression sur son épaule. Une fois suffisamment éloigné, je mémorise le nom inscrit sur sa carte professionnelle. George Lazard. Il faudra me méfier de lui, à l’avenir. Tout porte à croire qu’il ne compte pas abandonner si facilement.

Invité par une porte entrebâillée, je me réfugie dans une pièce où se sont rassemblés plusieurs collègues explorateurs. Des expéditions en Arctique, en Amazonie, en Chine, voilà tout ce qu’ils ont au bout de leurs lèvres. Les entendre parler éloigne pour un temps mes inquiétudes.

Puis on me demande où, moi, je compte aller. Un silence religieux s’installe. Gêné, je me contente de sourire. Rien n'est encore prévu. De quoi provoquer l'hilarité générale. Guillaume Vaillancourt ignorant encore ce que sera sa prochaine aventure ?

« Baliverne ! » s'enflamme l'un de mes confrères. « Soyez honnête : vous préparez un voyage si ambitieux que vous voulez le garder secret pour le moment, non ? »

Peut-être valait-il mieux les laisser croire ça.

Dois-je me confier à eux ? En tant que collègues, ils sont peut-être les plus à même de comprendre ce que je traverse.

Non.

Ils ne voient que le célèbre Guillaume Vaillancourt, l'explorateur sans limite, l'aventurier capable de chasser des lions et de cartographier les forêts.

Aucun n'est capable de lire sur mon visage ce tourment qui me somme de ne plus partir.

Paris, 8 janvier 1895

Quel soulagement de retrouver la maison après toute cette mascarade ! Il est très tôt, deux ou trois heures du matin. Les domestiques dorment depuis longtemps. Mon corps éreinté me prie de faire de même. Débarrassé de mes vêtements de voyage et un bain plus tard, je me calfeutre dans des draps propres, un luxe depuis longtemps oublié.

Rien n'aurait dû me faire plus plaisir que de retrouver mon lit après plusieurs nuits passées à la belle étoile. Mais accablé par le tracas et l'insomnie, je me redresse, saisis mon journal et écris tout ce qu'il s'est passé depuis mon retour. Écrire guérit l’âme. Pour autant, il m’est toujours impossible de mettre sur papier ce que j'ai vécu lors de mon voyage. En revenant en arrière dans mon carnet pour relire les jours précédents, je tombe sur trois pages datées, mais vierges. Les jours noirs. Comment mettre des mots sur l'indicible ? Dès qu’il faut se souvenir, mon esprit se ferme.

*

Après une aurore et un crépuscule, je n'ai toujours pas pu fermer l'œil. Des cris me hantent. Non, plutôt des piaillements, ceux des oiseaux du Nil. Ils me font frissonner, même près des feux de cheminée.

Impossible de les chasser de mon esprit par le travail. Pour la première fois depuis des années, je n'ai pas de nouveau voyage à préparer, ni d'ouvrage à écrire. Faire les cent pas de long en large comme un lion en cage, voilà ma seule occupation.

Espérons que ces oiseaux fantômes cessent de me gangrener l'esprit.

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