Le vent la narguait. Depuis l’horizon rougissant de fin d’après-midi, il soufflait et roulait de grandes vagues moutonnantes qui se fracassaient contre la falaise. Il emmêlait la masse de boucles indomptées de Sioba, cinglait de sel la peau sèche de son visage, menaçait d’arracher la liasse de papiers qu’elle froissait dans ses mains anxieuses.
Depuis quelques temps, elle revenait souvent à cet endroit, le premier qu’elle avait connu sur cette île. Perchée au-dessus de la mer, elle pouvait abandonner dans les embruns et le bruit du ressac ses angoisses, la pression qu’elle se mettait à plaire à des gens qui ne voulaient pas d’elle, celle de gérer un monde inconnu tout en cherchant un moyen de rentrer, celle de faire assez, celle de toujours être plus.
D’habitude, le vent l’aidait. Il aurait dû être sa respiration lorsqu’elle étouffait. Avec lui, elle aurait dû se sentir vivante. Capable.
Mais c’était sa faute si elle avait atterri dans ce monde, elle en était persuadée. Et il ne la ramenait pas chez elle. Alors, à présent, sa caresse d’une ordinaire et horripilante banalité s’apparentait sérieusement à une moquerie
Assise en tailleur au bord du vide, elle leva au-dessus de sa tête les lettres qu’elle avait écrites jusque-là. Si elle les lâchait, le vent les emporterait-il jusqu’à ses proches ? Il les agitait furieusement, comme défiant Sioba de les lui abandonner. Elle hésita. Ces lettres concrétisaient une forme de connexion avec son foyer. Bien que sans réponse, elles lui permettaient de ne pas se sentir complètement seule.
Sioba reposa la liasse entre ses jambes.
Non, elle ne pouvait pas les lâcher. Elle ne pouvait plus faire confiance au vent.
Ses épaules, son dos se voutèrent, jusqu’à ce que sa tête touche presque ses jambes. Elle frotta ses yeux, ses joues. Puis, lentement, elle se déplia et appuya ses paumes dans l’herbe humide derrière elle. Elle regarda le ciel et, résignée, soupira :
— Tu m’as laissé tomber, mon pote.
— Désolé.
Sioba sursauta. Le visage d’Aénuo venait d’apparaître dans son champ de vision.
— Aénuo ! s’exclama-t-elle, une main sur son cœur agité. Je ne t’ai pas entendu arriver.
— Désolé, souffla-t-il encore en affalant près d’elle la longue tige qui lui servait de corps.
Ses cheveux noués dans un sempiternel ruban bleu et les nombreux anneaux de bois à ses oreilles bordaient l’expression douce et contrite qui était familière à son visage. Impossible de se fâcher devant une telle figure. Une chaude sensation fleurit dans la poitrine de Sioba.
— Non c’est ma faute, j’étais dans mes pensées, le rassura-t-elle tandis que sa respiration se calmait. Tu es arrivé il y a longtemps ?
— Nous avons accosté il y a un peu plus d’une heure. Maman m’a dit que tu devais être ici et j’ai pensé que tu avais peut-être besoin de compagnie.
Le timbre de sa voix se confondait avec le souffle du vent et Sioba tendit l’oreille pour bien discerner ses paroles.
— Alors ça n’a pas été facile pour toi, depuis que je t’ai laissé tomber ? demanda-t-il dans un demi-sourire d’excuse.
Les joues de Sioba s’échauffèrent.
— Non, non, ce n’était pas à toi que je disais ça, s’empressa-t-elle d’expliquer. Je … je parlais au vent.
Elle se détourna brusquement, les yeux écarquillés. Comme si parler au vent pouvait sembler sain et normal ! Sa propre bêtise l’affligea.
Aénuo s’allongea à moitié, en appui sur un coude, et étira ses longues jambes sur la lande pour mieux faire face à l’océan. Son sourire s’était élargi.
— Ça m’arrive tout le temps.
— Ah bon ? s’étonna Sioba.
— C’est même quelque chose que font tous les Ouktl. C’est une tradition qui date d’il y a des centaines d’années. Presque un vestige de notre ancien mode de vie, du temps où aucun de nous ne vivait sur terre. A l’époque, nous naviguions sur d’immenses bateaux-cités. Les voiles étaient nos maisons, et le vent notre compagnon.
— C’est génial ! Vivre sur un bateau, mon rêve !
— N’est-ce pas ? Moi aussi j’adorerais, dit Aénuo, une harmonique supplémentaire dans la voix, la même que lorsqu’il avait parlé de sa formation de Passeur de mémoire.
— Pourquoi tu ne le fais pas ? demanda Sioba.
Les grands yeux d’Aénuo s’assombrirent, marquant davantage les cernes qui les habillaient.
— Je n’ai pas le droit, murmura-t-il, presque inaudible. Aucun Oukt n’a le droit.
— Pourquoi ?
Le garçon arrachait à présent d’innocents brins d’herbe qu’il triturait férocement.
— On peut parler d’autre chose si tu préfères, proposa Sioba.
— Non je peux t’expliquer. Et si tu es amenée à rester ici, autant que je le fasse depuis le début de l’histoire.
Il se redressa en tailleur et, le regard toujours fixé à l’horizon, reprit :
— Ça date de l’époque où le Lien était accessible à tous les habitants d’Inubhuchunm. Les Ouktl étaient alors les seuls à pouvoir se Lier au vent.
— Attends, attends, l’interrompit immédiatement Sioba. Excuse-moi, mais tu parles d’un lien, lien ? Ou du Lien, comme la magie de votre monde, là ?
Aénuo sourit à demi.
— De la magie.
— Mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement alors, avoir un Lien avec le vent ? Je croyais que le Lien c’était la plante de niniuuu ou les objets magiques imprégnés de … Sirop c’est ça ? Ah non, de Sève. Bref, le truc comme les papiers qui m’ont permis d’apprendre à parler votre langue.
— Pas seulement, c’est un peu plus compliqué. Pour construire un Lien, il faut d’abord faire un Don. Il ne sera pas de même nature selon les personnes. Ça peut être de la musique, de la calligraphie, de la broderie ... L’important, c’est de la faire bien. Grâce à ce Don, les Aboutant, c’est-à-dire ceux capables de se Lier, se connectent à un élément auquel ils sont plus ou moins sensibles. Par exemple certains ont plus d’affinité avec les plantes quand ce sera la roche pour d’autres. Ensuite les Aboutant extraient une énergie de ce Lien. C’est ça, la Sève dont tu parlais. Quelques Aboutant peuvent se servir de cette Sève pour fabriquer des objets particuliers : les Papiers d’Apprentissages, ou encore ma vareuse.
Il tira sur sa manche où perlaient de délicates gouttes salées d’embruns.
— Elle a été tissée avec des fils imprégnés de Sève de sorte à repousser tout contact avec l’eau, ce qui la rend totalement imperméable. Et puis il y a les Aboutant qui peuvent réaliser des Œuvres grâce à la Sève, c’est-à-dire exercer un certain pouvoir sur le monde, poursuivit-il. Manipuler un élément, par exemple. C’est en ça que nous étions particuliers, nous les Ouktl. Nous étions les seuls à pouvoir nous Lier avec le vent, à jouer avec lui.
Sioba fronça les sourcils, pas certaine de tout saisir.
— D’accord, articula-t-elle. Mais il n’y a pas que les Omèl qui sont capables de se Lier alors ?
— Aujourd’hui, si. Mais pas avant la Rupture. Tu vois le grand arbre sculpté qu’il y a au phare ?
Sioba acquiesça.
— C’est Uniinu, l’Arbre du Lien. C’est lui qui fait vivre le Lien. Avant, il le dispensait à tout le monde, tout le monde y était sensible.
— C’était quoi, une sorte de pollinisation de la magie ?
— A peu près, oui, on peut dire ça, sourit Aénuo. Mais il y a cinq cents ans, une bataille entre les différents peuples d’Inubhuchunm a provoqué un immense tsunami qui a englouti Uniinu. Depuis, il est submergé et ne peut plus diffuser le Lien comme avant. Il n’y a quasiment plus que les Omèl capables de le ressentir et de l’utiliser. Et surtout, personne n’a plus jamais réussi à se Lier au vent. Les Omèl disent que c’est de notre faute. Que ça ne suffisait plus aux Ouktl d’être les maîtres des vents et des océans et qu’en voulant voler son pouvoir à Uniinu, nous avons déclenché le raz-de-marée qui l’a affaibli.
Les mâchoires d’Aénuo se contractèrent, durcissant les rondeurs de son visage.
— Ils ont transformé l’histoire pour tout nous enlever. La vérité, c’est qu’ils ne supportaient pas que les Ouktl soient les seuls à se Lier au vent. Ça nous rendait trop puissant à leur goût, ils n’aimaient pas dépendre de nous pour voyager à travers les mers. Finalement, la Rupture leur a donné un prétexte et la possibilité de nous diminuer. Et maintenant, la plupart d’entre nous vivons parqués dans des toutes petites zones qu’ils ont le culot d’appeler « refuge » où les nôtres n’ont aucun droit ni aucune dignité. Nous sommes rares à pouvoir encore prendre la mer. Ils nous ont enlevé notre liberté première, ce qui faisait de nous des Oukl.
Aénuo avait recroquevillé ses jambes contre son torse et fixait désormais la houle coléreuse. Son visage s’était froissé dans une expression vindicative qui tranchait avec la douceur habituelle de ses traits.
— C’est ce dont tu parlais la dernière fois ? murmura Sioba dont la voix s’était à son tour transformée en un courant d’air pour ne pas brusquer Aénuo. L’histoire des papiers officiels qui vous permettent de naviguer ?
Les lèvres d’Aénuo s’étirèrent en un sourire mauvais qui n’avait rien à voir avec ceux dont Sioba était coutumière.
— Complètement. Les Omèl ont bien dû accepter qu’ils ne connaîtront jamais la mer aussi bien que nous. Ils ont encore besoin de nous. Par contre les règles auxquelles ils nous soumettent sont plus rigides qu’un mât de chêne. Et tu n’imagines même pas tous les prétextes qu’ils inventent pour pouvoir nous punir lorsqu’on est contrôlé.
Sioba perçut l’infime tremblement qu’Aénuo tentait de contrôler en serrant ses bras sur ses genoux.
— Je suis désolée, finit-elle par chuchoter.
Aénuo se tut et Sioba se demanda fébrilement si elle devait montrer un signe de réconfort, poser sa main sur son épaule ou quelque chose du genre.
Après quelques minutes, cependant, elle n’eut plus à se poser la question. Les grands yeux du garçon avaient retrouvé leur douceur habituelle.
— Ce n’est pas ta faute, souffla-t-il. Et c’est important que tu saches. Mais j’ai trop parlé, j’ai la bouche sèche comme une cale avant une escale. A toi maintenant : raconte-moi ce monde dont tu viens ?
Prise au dépourvu, Sioba haussa les sourcils et inspira. Par où commencer ?
Hésitante, elle parla d’abord de sa maison pas loin de la mer, dans un village où elle avait toujours vécu, avec son père. Puis, comme l’eau d’une digue qui vient de lâcher, son débit accéléra : elle parla de Manon avec qui elle n’avait aucun lien de sang mais qui était la meilleure sœur dont elle pouvait rêver ; de Yann, son beau-père, capable d’apaiser des atmosphères plus tendues qu’une drisse de grand-voile ; de son père, la force tranquille qui avait toujours un effet impressionnant sur les gens mais dont seuls ses proches connaissaient les angoisses, et envers qui à présent elle nourrissait certains soupçons. Elle enchaina avec ses amis, Dora et Anatole, sans qui elle avait l’impression d’être la personne la plus seule au monde, et avoua même avoir souhaité retourner au collège. Elle parla encore et tant qu’elle dut déglutir à plusieurs reprises, plus très habituée à l’exercice. Aénuo l’écoutait attentivement, réagissant aux bons moments, riant, s’étonnant, rebondissant sur les détails qui attisaient sa curiosité.
— La … pâte de spéculoos, tu dis ? articula-t-il.
— Oui, c’est un biscuit assez friable avec un goût épicé et sucré.
— Un biscuit ou une pâte ?
— Un biscuit à la base, et des gens ont décidé d’en faire une pâte.
— C’est un peu bizarre non ? sourit-il.
— Oui, bon c’est vrai. Dans mon monde aussi, plein de gens trouve ça bizarre. Alors que c’est la meilleure chose de tous les temps ! J’aimerais bien te faire goûter. Avec Dora et Anatole, on peut en manger un pot chacun d’un seul coup. C’est génial parce qu’on peut le tartiner sur plein de trucs, comme du pain ou des tranches de pommes. Mais ce que je préfère, c’est le manger directement à la cuillère.
Un silence rempli de vent et du ressac de la mer suivi sa diatribe enflammée.
— Tout ça me manque, reprit Sioba plus calmement. L’école de voile avec Anatole, lire tout et n’importe quoi avec Dora, fabriquer plein de trucs avec Manon … Et puis la musique avec mon père … ça fait tellement longtemps que je n’ai pas touché ma flûte ! Mes doigts me démangent ! ajouta-t-elle en les agitant devant elle.
— Tu joues de la flûte ? s’enthousiasma Aénuo.
— Oui, enfin dans mon monde quoi. Pourquoi ?
— Moi aussi.
— Ah oui ? C’est une flûte comment ?
— Une flûte en bois, qu’on prend sur le côté.
— Pareil ! s’exclama Sioba. C’est fou ! Je me demande si ta flûte ressemble à la mienne ? Moi je joue surtout des musiques traditionnelles avec l’association de ma ville.
— Pour nous c’est aussi un instrument traditionnel. On l’utilise pour les veillées et dans les Cérémonies du Vent.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un rituel qu’on pratique avant une longue navigation. Il date de l’époque où les Ouktl avait un Lien avec le vent. Sur le bateau, on sort les instruments à vent et on chante pour l’appeler et lui demander de nous être favorable. S’il trop calme, on va même jusqu’à siffler.
— C’est génial !
— En tant qu’apprenti Passeur de mémoire, ça fait partie des choses que j’apprends à faire. D’ailleurs, je vais en guider une d’ici trois jours, tu pourras y assister si tu veux.
Sioba s’assombrit.
— Le reste de l’équipage doit être présent ? Si c’est le cas, ils ne m’accepteront jamais parmi eux.
Aénuo ne répondit pas. Il savait qu’elle disait vrai. Ils restèrent muets un instant, assis l’un à côté de l’autre. Sioba jeta un coup d’œil à Aénuo. Elle percevait mal les anneaux qu’il portait à l’oreille.
— Mais il fait nuit ! remarqua-t-elle soudain.
En effet, les contours de la falaise s’étaient effacés dans l’obscurité du ciel nocturne et seuls quelques rayons de lunes derrière des nuages blanchissaient les moutons d’écume. Absorbés dans leur conversation, Aénuo et Sioba n’avaient pas vu le soleil se coucher.
Aénuo farfouilla dans une poche de sa vareuse et en sortit une petite lampe tempête.
— Ce sera l’occasion de tester ma nouvelle lampe, souffla-t-il.
— Tu as du feu pour l’allumer ?
— Pas besoin de feu, c’est un objet de Lien. J’ai pu me l’acheter à Diôsôla, ça faisait longtemps que j’économisais pour ça.
— Oh ! s’étonna Sioba. Comment ça marche ?
— Tu dois lui faire un Don pour qu’elle s’allume. Comme je te disais, ça peut être plein de choses : réciter un texte ou dessiner … L’important c’est de tourner toute son attention vers la lampe. Généralement, je chante pour activer ce genre d’objet.
— Allumer de la lumière en chantant … rêva Sioba. Tu crois que je pourrais y arriver aussi ?
— Bien sûr ! Tu veux essayer ? Par contre, ça peut être assez fatigant, surtout quand c’est la première fois. Ce n’est pas facile à doser, le Don.
Sioba acquiesça. Elle prit la lampe que lui tendit Aénuo, la posa entre ses jambes en tailleurs, puis se concentra dessus. Se sentant un peu idiote, elle marmonna le premier chant qui lui vint à l’esprit :
— What care we boys, thought with the minch is ?
— Il faut donner un peu plus, murmura Aénuo.
— D’accord.
Sioba se redressa, ferma les yeux. Elle inspira, souffla longuement. Elle rouvrit les paupières en fixant la lampe.
— What care we mates, for windy weather …
Petit à petit, Sioba abandonna sa gêne et redécouvrit le plaisir de chanter. Elle oublia Aénuo près d’elle, l’humidité de la nuit, l’odeur iodée des embruns et le bruit des vagues. Dans son champ de vision n’existait plus que la lampe. Dans sa tête, la mélodie qu’elle chantait. Elle racontait le bonheur de marins trop longtemps partis qui rentraient enfin chez eux. Un bourdonnement sourd monta dans ses oreilles en accompagnement à sa voix qui se brisait d’émotion. Puis …
— C’est bon ! Sioba !
Aénuo lui secouait le bras. Sioba ne l’avait jamais entendu parler aussi fort. Elle écarquilla les yeux tandis que le monde se rappelait à ses sens.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle, la bouche légèrement pâteuse.
— Tu as allumé de la lumière en chantant. Et ton Don a été sacrément efficace !
En effet, la lampe tempête éclairait d’un puissant éclat les fossettes creusées par le sourire d’Aénuo.
— Bon, souffla-t-il en se levant, rentrons avant que la marée ne nous …
Son visage se décomposa.
— … bloque. Viens vite ! ajouta-t-il précipitamment.
Il attrapa les mains de Sioba pour l’aider à se relever et se mit à dévaler la lande. Secouée à chaque pas par leur cavalcade Sioba ne put lui demander ce qui l’affolait tant. Elle ne comprit que lorsqu’ils arrivèrent au bord du ravin, sur l’à-pic opposé au phare. L’île était coupée en deux.
En bas, le défilé était complètement immergé.