Le vent soufflait. Il soufflait mais n’avait pas de sens. Il était ici et partout en même temps. Et Sioba était en son centre, debout, yeux clos, bras grands ouverts, cheveux volant comme des algues prises dans les courants. Elle s’effaçait. Bientôt son corps disparut. Elle était tout entière dans le vent. Elle était tout entière le vent.
Brusquement, elle ouvrit les yeux.
Les contours rassurants de sa chambre se dessinaient dans l’obscurité. La couverture moite bordait son épaule parcourue de picotements et se soulevait au rythme de ses respiration. Sioba resta immobile pour laisser à son esprit le temps de prendre conscience que ce qu’elle venait de vivre n’était qu’un rêve. Elle se redressa et le frottement des draps bruissa dans le silence de la nuit. Enfin, pas tout à fait le silence. Sioba pouvait entendre le vent siffler dehors. Était-il vraiment dehors ?
Elle crut sentir une brise dans son cou. Frissonna. Se débattit avec sa literie et bondit sur ses deux pieds. Non, non, tout ça n’était qu’un rêve.
A pas de loups, elle se glissa hors de sa chambre.
Elle descendit l’escalier qui partait de l’étroit palier et allait se rendre à la cuisine quand un rai de lumière dans le couloir attira son attention. Prudemment, elle alla jeter un œil par la porte entrebâillée.
Les jambes étendues sous la planche à tréteaux qui servait de bureau à toute la famille, son père était avachi dans le fauteuil pivotant. Son père. Avachi. Son menton rejoignait son torse tandis qu’il couvait du regard un objet niché entre ses mains. Sioba n’avait jamais perçu une telle vulnérabilité chez lui. Elle porta un ongle à sa bouche. Il lui semblait surprendre un moment de profonde intimité et s’en sentit coupable. Cela ne l’empêcha cependant pas de s’approcher encore pour essayer de découvrir ce qu’il tenait avec plus de délicatesse que s’il s’agissait d’un nourrisson. Un nouveau courant d’air coula sur sa nuque. Elle éternua.
— Sioba ? murmura son père d’une voix plus éraillée qu’à l’ordinaire.
Elle poussa la porte d’un air contrit.
— Désolée papa, je passais juste et j’ai vu la lumière.
— Ne t’en fais pas, tu peux entrer, la rassura-t-il en se redressant.
Il passa une main sur son visage dans une fragile tentative de se recomposer.
Le monde chaleureux à l’odeur de bois et de papier enveloppa Sioba comme elle pénétrait dans le doux halo de la pièce.
— Tu n’arrives pas à dormir ? demanda-t-elle d’une petite voix.
— Non.
Agfavé sembla réfléchir.
— Non, finit-il seulement par répondre. Toi non plus ? Tu vas bien ?
— Oui, oui. J’avais juste soif, certifia Sioba en prenant une chaise pour s’assoir à côté de son père. Qu’est-ce que tu avais dans tes mains ?
— Oh, euh, hésita son père qui avait ostensiblement caché l’objet dans sa poche, rien de très important.
Sioba le regarda longuement, sans rien dire, le visage inexpressif. Elle tenait cette technique d’Agfavé lui-même ; il parvenait à soutirer les informations les plus confidentielles – et d’autres encore – aux personnes les plus têtues grâce à cette tête neutre mais insistante.
Gagné. Il inspira longtemps, souffla tout aussi longuement et sortit de sa poche un cylindre plat, large comme sa paume, tout de cuivre ouvragé.
— C’est un vieux compas sans intérêt que j’aurais dû jeter il y a longtemps.
— Tu rigoles, il est trop beau ! s’exclama Sioba.
Son bras se propulsa vers l’objet. Son père l’éloigna brusquement. Décidemment, quelque chose clochait. Agfavé n’était jamais brusque. Et il s’était aperçu qu’elle s’en était aperçu.
— Papa, posa-t-elle en imitant le ton qu’il utilisait quand il voulait signifier que son propos allait être important. Que se passe-t-il ? Je vois bien que tu es bizarre depuis cet après-midi. Qu’est-ce que tu me caches ? Il y a un rapport avec ton compas ?
Agfavé planta son regard dans celui de sa fille.
— Je suppose que, tôt ou tard, je devrais te parler de tout ça, finit-il par soupirer.
Sioba retint sa respiration tandis qu’une onde d’exaltation la parcourait. Enfin, allait-il lui en révéler plus sur son passé ? Comme son cœur s’emballait, elle se força à rester stoïque pour prouver que son comportement n’était plus celui d’une enfant et qu’elle était digne de recevoir ces informations.
— Ce compas appartenait à mon premier amour.
— Mon autre père ? Celui qui est …
Sioba ravala les mots qu’elle allait prononcer. Elle savait déjà que sa mère, une femme avec qui son père vivait avant de faire son coming-out, et l’homme avec qui il avait ensuite partagé sa vie, avaient péri dans un naufrage lors d’une navigation qui aurait dû n’être qu’une agréable croisière entre amis et dont Agfavé avait miraculeusement réchappé. D’ailleurs, elle avait toujours trouvé étrange qu’il la laisse sans réticence pratiquer la voile malgré cette histoire. Mais elle ne s’était jamais risquée à le lui faire remarquer. Inutile de faire naître une inquiétude supplémentaire dans son esprit déjà bien trop protecteur. Quoiqu’il en soit, elle voyait bien que ces souvenirs restaient douloureux malgré tout le bonheur qu’il avait construit ensuite, et que c’était cette douleur qui le rendait avare de détail sur leur passé. Il fallait le ménager.
— Lui-même, sourit Agfavé en dépit de l’allusion. Il était tellement courageux. Et excellent marin. Le meilleur qui soit.
« Il n’était pas à la barre pendant le naufrage ? » pensa Sioba sans l’énoncer à haute voix. Après tout, elle venait de décider de ménager son père. Et puis sa tête lui sembla un peu flottante, comme si finalement, tout ça n’avait pas vraiment d’importance. La fatigue, certainement. Elle fit un effort pour se concentrer, car Agfavé ne s’était pas arrêté de parler.
— … compas a été l’instrument de nos espoirs comme de notre perte.
— Je ne comprends pas, le naufrage, c’est à cause du compas ? Et je ne vois toujours pas le … le rapport avec aujourd’hui.
Elle articulait difficilement. Sa bouche s’empâtait. Sa voix, même ses propres pensées, lui parvenaient de plus en plus loin, comme à travers une masse cotonneuse de plus en plus épaisse. Ses yeux avaient glissé involontairement du visage de son père à la boussole qu’il tenait toujours entre ses mains. Les symboles gravés sur son clapet – des ronds, des lunes, des traits gravitant les uns autour des autres – la happaient tout entière. Seule une petite partie de sa conscience la maintenait alerte ; pourquoi peinait-elle tant à se concentrer alors que son père était enfin sur le point de lui confier d’importantes révélations ?
Agfavé soupira.
— Avant que je n’aille plus loin, je veux que tu saches que j’ai toujours voulu te protéger de tout ça. Tu n’étais qu’un bébé, et il était impensable pour moi qu’un jour tu puisses te Lier.
En temps normal, Sioba aurait fini par dire à son père d’accoucher, que ce n’était pas son genre d’atermoyer. Mais une mélodie familière tintait doucement dans ses oreilles. Le monde lui semblait loin, flou. Sa dernière bribe de conscience s’était étiolée.
Une brise passa dans le bureau.
Agfavé lâcha le compas comme s’il lui avait brûlé la main. Il bondit sur ses deux pieds.
— Sioba ! appela-t-il en l’attrapant par les épaules.
La panique dans sa voix – à moins ce ne soit le bruit sourd du compas contre le tapis – fit sursauter Sioba et l’extirpa de sa transe.
— Oui, oui, je t’écoute papa, assura-t-elle en écarquillant les yeux pour dissimuler son moment d’absence.
Agfavé se déplia. Son torse se soulevait au rythme de respirations saccadées.
— Nous devrions aller nous coucher, asséna-t-il.
— Quoi ? Attends … Tu me disais … tu me parlais de notre passé, on peut contin…
— Non, coupa-t-il brusquement.
Sioba se tut. Elle bouillonnait, entre peur, frustration et colère.
— Non, reprit Agfavé plus doucement.
Il s’accroupit en face de sa fille.
— Excuse-moi. Je sais que tu as besoin de savoir. Mais pas maintenant. C’est trop dangereux.
— Pourquoi … commença Sioba.
— Sioba, fais-moi confiance. Tu comprendras plus tard.
Les lèvres de Sioba se pincèrent dans une moue désapprobatrice, son visage se fronça. Cet argument était pire que tout. Mais elle savait qu’elle n’aurait pas le dernier mot.
— D’accord, concéda-t-elle. Par contre tu me promets de tout me raconter plus tard ?
Agfavé la transperça de ses yeux émeraude.
— Je te le promets.
Le vent avait longtemps cogné aux fenêtres tandis que Sioba se tournait et se retournait dans son lit, délaissée par le sommeil. Elle s’endormit enfin alors que la première lueur de l’aube venait de poindre.
Soudain, elle ouvrit les paupières. Il était là. Le vent. Il n’y avait que lui.
Possédée, elle se leva, plus raide que la mort, se coula sur le sol avec la démarche d’un fantôme.
Arrivée dans le bureau de son père, elle bouscula la table à tréteaux qui s’effondra dans un grand fracas. Réveillés par le choc, les occupants de l’étage s’agitèrent. Perdue dans sa transe remplie de vent, Sioba ne remarqua rien. Sous le tapis, une trappe de bois qui lui serait restée invisible sans ce vent qui l’attirait, lui intimait de l’ouvrir. Ses doigts l’accrochèrent.
Un tumulte de pas retentit dans l’escalier. La voix d’Agfavé qui hurlait son nom. Sioba n’entendait rien. Seul existait, sous les lattes, le compas qu’elle venait de découvrir. Qui l’appelait. Elle tendit les bras.
Agfavé déboula dans le bureau.
— Sioba, ne touche pas … NON !
Trop tard.
Un coup de vent jaillit, tourbillonna. Il fit voler les mèches de Sioba, les pans de son pyjama. Ses mains touchaient presque le compas. Le vent redoubla. Agfavé se protégea le visage de ses deux bras. La rafale fracassa les étagères remplies de livres, renversa le canapé, détruisit ce qu’il restait de la table à tréteaux et de son ordinateur. Sioba prit le compas. L’instant d’après, le vent avait disparu. Sioba avec lui.
Dans la pièce brisée ne résonnait plus que le son du compas tombé sur le parquet.