Lilwenn n’estimait pas stalker par choix ou par caprice. C’était plutôt une nécessité qui lui était un jour tombé dessus.
A son dernier anniversaire, onze mois plus tôt, sa mère lui avait offert un roman écrit par Ulysse. Une pépite littéraire narrant une magnifique histoire d’amour entre un pirate et une sirène. En quelques pages, elle était devenue accro et il lui avait fallu découvrir l’homme derrière la plume. Elle avait cherché son nom sur internet, aperçu son joli visage et ça avait été le coup de foudre. En moins de cinq secondes, elle en avait été certaine : il était le « bon », celui qui lui passerait un jour la bague au doigt. Qu’importe s’ils ne s’étaient encore jamais adressé la parole ! Son instinct ne pouvait pas la tromper. Celui que la presse surnommait « le Roi de la Romance » était sa fin heureuse. Celui qui l’épouserait et lui ferait de beaux enfants, comme les héros de ses histoires.
Bien sûr, comme toute romance digne de ce nom, ils devraient braver quelques obstacles avant de s’avouer leur amour et se jurer fidélité. A commencer par le fait qu’Ulysse habitait un coin paumé à l’autre bout de la France et n’avait pour le moment pas eu la chance de la rencontrer. Mais Lilwenn ne doutait pas que dès qu’il poserait les yeux sur elle, il reconnaîtrait son âme-sœur. C’était une évidence. Une voyante le lui avait d’ailleurs confirmé pas plus tard que la semaine dernière.
La vieille bigleuse lui avait soutiré une somme exorbitante pour à peine trois phrases bredouillées à la va vite, mais Lilwenn n’aurait jamais pu quitter sa chère Bretagne pour le fin fond du Cantal sans savoir si son plan allait réussir. Déjà que comme une idiote, elle avait oublié de vérifier avant de partir si les montagnards connaissaient le beurre salé… Enfin tant pis. Trouver l’amour de sa vie valait bien un petit sacrifice alimentaire.
L’important était d’être rassurée sur le fait que cette première rencontre serait parfaitement parfaite. Ses maigres finances ne lui permettant pas de rester bien longtemps à paresser dans le village de son futur mari, elle devait lui en mettre plein la vue dès la première seconde ! Pour cela, elle avait choisit avec soin les tenues et le maquillage qui la mettraient le mieux en valeur, puis répété devant la glace des répliques mignonnes en battant des cils. Ce n’était pas des phrases très spontanées, plutôt des propos volés aux héroïnes de ses comédies romantiques préférées, mais cela ferait bien l’affaire. Le plus délicat étant de ne pas oublier son texte le jour J. Car si elle s’était préservée jusque-là en n’envoyant aucun message en ligne à Ulysse, ce n’était pas pour se retrouver en manque d’inspiration, à bégayer sur la pluie et le beau temps ! Ce serait idiot de se ridiculiser de la sorte. Surtout après avoir consacré autant d’énergie à s’assurer de leur compatibilité.
En quelques mois, non seulement Lilwenn avait lu au moins trois fois chacun des bouquins écrits par son futur mari, mais elle avait aussi passé un nombre incalculable d’heure à fouiner sur internet à la recherche d’informations sur sa vie privée. Elle savait désormais tout à son sujet, du nom des établissements scolaires qu’il avait fréquenté, jusqu’à ses goûts cinématographiques, en passant par son étrange manie de porter des chaussettes dépareillées. Tout cela avait été scrupuleusement consigné dans ses notes de téléphone, et au moindre doute, elle pouvait s’y référer pour vérifier l’arbre généalogique d’Ulysse ou bien la date où il avait été opéré des dents de sagesse, ce qui était bien utile.
Au passage, elle avait aussi créé un dossier regroupant les meilleurs photos du jeune homme. Ainsi, elle pouvait chaque jour s’émerveiller devant son image autant de fois qu’elle le souhaitait, ce qui arrivait souvent, car qu’est-ce qu’il était beau, bordel ! A n’en pas douter, leurs futures photos de mariage seraient sublimes. Ça lui foutait un peu la pression pour trouver à temps la robe blanche idéale, mais elle fondait déjà de bonheur en imaginant Ulysse la dévorer des yeux tandis qu’elle marcherait vers l’autel. Enfin, pour être honnête, elle attendait avec encore plus d’impatience leur nuit de noce… Mais même si ses pensées étaient légèrement compromises par la luxure, elle restait une femme respectable et était certaine que son époux apprécierait qu’elle soit restée vierge et pure rien que pour lui !
Dommage qu’Ulysse apparaisse aussi souvent entouré de femmes, par contre. Ça, Lilwenn n’appréciait pas du tout. Elle avait hâte de devenir sa fiancée officielle pour pouvoir faire le ménage autour de lui. A commencer par cette pauvre fille qu’on voyait de plus en plus souvent se pavaner à ses côtés. Une rouquine ayant apparemment été la meilleure amie d’enfance du jeune homme, et revenue depuis peu dans sa vie après avoir vécu quelques années en Ecosse. Des journalistes les avaient aperçu une fois sortir du même hôtel et quand l’écrivain avait été interrogé sur la nature de leur relation, il s’était contenté d’esquiver la question en gloussant. Depuis, les rumeurs sur eux allaient bon train, alimentées par des photos de plus en plus ambiguës. Récemment, un magazine littéraire en vogue avait même consacré deux pages entières à l’affaire, brodant autour du fait que son idylle naissante allait sûrement donner un coup de fouet à la créativité de l’auteur de romance le plus prometteur du moment. Quelle sottise ! Comme si une femme aussi médiocre pouvait rivaliser avec Lilwenn, à qui le Destin avait promis cet homme.
Enfin peu importe. Ce n’était plus qu’une question d’heures avant que tout rentre dans l’ordre. En effet, quelques semaines plus tôt, Lilwenn avait réussi à dénicher l’adresse de la grand-mère d’Ulysse, où celui-ci comptait passer les fêtes de fin d’années. La veille au soir, elle avait atterri dans le bon patelin après un trajet en train des plus interminable, l’obligeant à faire un détour stupide par Paris. Mais même la nuit passée dans un hôtel miteux, où elle n’avait pas pu fermer l’œil à cause d’aboiements de chiens, n’avait entaché sa bonne humeur. Elle allait rencontrer Ulysse ! C’était absolument merveilleux et l’univers semblait d’accord avec elle, puisque de doux flocons tombaient du ciel depuis l’aube. Dommage qu’elle ne réussisse pas à voir quoique ce soit à travers cette fenêtre… Ce n’était vraiment pas pratique pour espionner l’amour de sa vie.
— Hum, hum ! Puis-je savoir ce qu’une jolie demoiselle telle que vous fait dans mon jardin à cette heure-ci ?
Dans un sursaut, Lilwenn fit volte-face pour se retrouver nez-à-nez avec Maïa, la petite sœur d’Ulysse. Emmitouflée dans une parka noire et une écharpe arc-en-ciel, celle-ci était reconnaissable entre mille avec ses longs cheveux violets et son air de princesse Disney. Lilwenn avait déjà eu l’occasion de constater sa troublante beauté en photo, mais c’était encore plus frappant en vrai. Pas étonnant qu’elle fut courtisée en permanence par de nombreux prétendants et prétendantes ! Elle-même aurait peut-être succombé à son charme si elle n’était pas hétéro et destinée à Ulysse. Au lieu de quoi, elle s’inquiétait surtout de se faire voler la vedette par sa future belle-sœur à chaque réunion de famille.
Maïa avança d’un pas tout en la scrutant de la tête au pieds avec grand intérêt.
— Non, clairement, je pense que je m’en souviendrais si on s’était déjà vues. Mais j’avoue que c’est flatteur d’avoir tapé dans l’œil de quelqu’un au point d’être poursuivie jusque chez moi. Je fais souvent cet effet là aux gens et on ne s’en lasse pas.
— Je, euh… Quoi ?
— Je suppose que tu m’as aperçue hier soir au bar où ma participation au karaoké à fait des étincelles, et tu n’as pas pu t’empêcher de désirer plus. Crois-moi, je comprends tout à fait ! Malheureusement, je reçois du monde aujourd’hui, donc je crains d’avoir peu de temps à te consacrer… Mais si le cœur t’en dit, je peux tout de même te faire monter dans ma chambre en attendant. Je suis plutôt douée pour donner du plaisir en un temps record.
Maïa termina sa phrase par un clin d’œil et, le visage cramoisi, Lilwenn recula jusqu’à plaquer son dos contre le mur de la vieille bâtisse. Est-ce que cette femme venait sérieusement de lui proposer de goûter aux plaisirs charnels moins de deux minutes après leur rencontre ? Tentant de calmer les battements affolés de son cœur, elle prononça alors la seule phrase capable de la tirer d’affaire :
— Impossible, je suis hétéro.
— Oh, dommage ! s’exclama Maïa. Et même pas un peu tentée d’essayer l’autre bord ?
Lilwenn rougit de plus belle alors que son regard glissait un instant vers les lèvres de la jeune femme. Décidément, elle faisait face à une véritable obsédée ! Même si sa future belle-sœur n’était pas connue pour être particulièrement prude, jamais elle n’aurait cru qu’elle soit à ce point avide d'offrir son corps à la première venue. Quoi qu’il en soit, il était hors de question que cette tentatrice se mette en travers de son mariage avec l’homme de ses rêves !
— Non. Je suis là pour Ulysse, moi !
Maïa plissa les yeux.
— Et tu as rencontré mon frère il y a combien de temps exactement ?
— Euh, c’est à dire que… Ça ne devrait plus trop tarder ?
— Je vois. En gros t’es juste une fan avec un crush sur une célébrité quoi. Franchement, je te conseille d’oublier dès maintenant tes espoirs de contes de fées et rentrer chez toi. En vrai, Ulysse est beaucoup plus ennuyeux qu’il n’en a l’air et t’as aucune chance de le séduire.
— N’importe quoi ! C’est sa soi-disant meilleure amie qui te paye pour écarter ses rivales, c’est ça ? J’en étais sûre qu’elle me causerait des problèmes celle-là !
Maïa éclata de rire, ce qui agaça encore plus Lilwenn. Pour qui cette femme se prenait-elle, à se moquer ainsi de la véritable âme sœur d’Ulysse ? A tous les coups, sa future belle-sœur était si inculte et incapable de lire les astres, qu’elle ne comprendrait pas qui elle avait sous les yeux avant que les fiançailles ne soient officialisées. Ou alors elle essayait juste de la punir pour avoir refusé ses avances ? C’était vraiment mesquin !
— Et comment es-tu arrivée à cette brillante conclusion ? demanda Maïa, qui peinait à reprendre son souffle.
— Mais parce qu’elle passe son temps à lui faire les yeux doux, alors qu’au final, c’est moi qu’Ulysse va épouser, voyons !
La jeune femme aux cheveux violets rit de plus belle.
— Ah ouais, tu fais pas les choses à moitié, toi ! Tu vises carrément le mariage !
— Bien sûr. Je suis une fille de bonne famille.
— Je vois ça.
— Et puis c’est évident qu’Ulysse et moi sommes faits l’un pour l’autre. Deux âmes romantiques égarées dans un monde de débauche… Le Destin ne pouvait que nous réunir.
Maïa la dévisageait toujours avec hilarité, mais Lilwenn n’en avait cure. L’avenir ne tarderait pas à lui donner raison.
— En fait, t’es juste jalouse parce que t’as pas encore trouvé ta propre âme-sœur, c'est tout.
Le sourire de Maïa disparut.
— Je n’ai aucune intention de me marier un jour, cracha-t-elle. Le couple, ça n’a jamais été pour moi.
— J’ai touché un point sensible, à ce que je vois.
— Absolument pas. Je suis une femme libérée sexuellement, voilà tout. Parfois, il faut savoir embrasser la modernité.
Lilwenn plissa les yeux.
— Ce petit discours est peu convainquant. Et j’avoue avoir du mal à comprendre d’où il sort étant donné que tu as été élevée par ta grand-mère, qui aux dernières nouvelles, est restée mariée au même homme pendant plus de quarante ans et n’a jamais refait sa vie après son décès.
— Attends, attends, d’où tu connais ma grand-mère d’abord ?!
Oups. Peut-être Lilwenn en avait-elle trop dit… C’était le problème quand on passait son temps à espionner la vie des gens. Après on oubliait qu’il y avait des choses qu’on n’était pas censé savoir.
— Euh, c’est parce que, euh… Mon père était un de ses meilleurs amis ?
Techniquement, ce n’était pas tout à fait faux. Enfin, le père de Lilwenn et la grand-mère de Maïa avaient bel à bien été amis pendant de longues années, grâce à leur passion commune pour l’écriture. Mais le pauvre homme ayant été emporté par la faucheuse lorsque Lilwenn avait dix ans, leurs discussions père-fille n’avaient pas été des plus fructueuses…
Anticipant la demande de sa future belle-sœur, Lilwenn sortit sa carte d’identité pour prouver ses dires, tandis qu’elle déclarait :
— Oui, je suis la fille unique d’Edgar Clairelune, célèbre Prix Nobel de littérature, qui nous a quitté bien trop tôt.
Ça faisait un peu pompeux, dit comme ça. Mais en même temps, ce n’était pas de sa faute si son paternel magnait la plume avec autant de talent. Peut-être aurait-elle préféré qu’il s’investisse un peu moins dans son art, d’ailleurs. Parce que c’était bien beau d’être reconnu dans le monde entier pour ses romans d’utilité publique, décrivant avec virtuosité le quotidien tragique de migrants ou d’enfants placés. Mais son dangereux voyage vers l’Antarctique, pour étudier de plus près la façon dont le désastre écologique affectait les baleines, était-il vraiment nécessaire ? A quelques années près, Lilwenn lui aurait appris à chercher des infos sur internet et ses lecteurs n’y aurait vu que du feu. En tout cas, ça aurait eu l’avantage de lui sauver la vie.
Maïa se pencha pour observer avec curiosité la carte qu’elle lui tendait.
— Tu t’appelles donc Lilwenn. Joli prénom.
— C’est vrai que j’ai oublié de me présenter !
— Moi c’est Maïa.
— Je sais.
Il y eut un moment de flottement, où les deux jeunes femmes se dévisageaient en silence.
— Toutes mes condoléances pour ton père, au fait.
— Merci. Ça fait longtemps qu’il n’est plus là, mais ça fait toujours bizarre de parler de lui.
— Je vois tout à fait ce que tu veux dire.
Elles étaient en effet toutes les deux orphelines. Drôle de point commun.
— En vrai, j’ai jamais lu Edgar, avoua Maïa. Mais ma grand-mère possède la collection complète de ses livres chez elle, et ça lui arrive parfois de parler du bon vieux temps, quand ils faisaient des retraites d’écriture ensemble.
— Je vois. Peut-être que tu devrais jeter un œil à ses écrits, un jour ? Après tout, il a quand même reçu un prix Nobel.
Lilwenn elle-même ne les avait pas tous lu, mais c’était simplement car elle souhaitait prendre son temps. Chaque fois qu’elle se plongeait dans les mots de ce père qu’elle avait si peu connu, elle découvrait une nouvelle facette de lui, se représentant un peu mieux quels sujets lui tenaient à cœur, quels personnages avaient fait un bout de chemin à ses côtés. Mais elle craignait d’arriver un jour au bout de la liste, de faire face à la froideur de l’absence. Car tant qu’elle n’avait pas tout lu, c’était presque comme s’il était toujours là quelque part, à écrire des histoires rien que pour elle, pour lui raconter tout ce qu’il n’avait jamais pu lui dire de vive voix. Pas vrai ?
— Malheureusement, je crains que cela soit impossible, dit Maïa. Par conviction féministe, j’ai juré il y a des années de ne lire que des femmes. Pas d’exception pour les prix Nobel. Même mon frère je ne le lit pas !
— Quoi ?! Mais les romans d’Ulysse sont les meilleurs ayant jamais été écrits ! Comment peux-tu ne pas les lire ?! Je suis outrée !
Maïa éclata de rire.
— Ah ouais, t’es plus fan d’Ulysse que de ton père, c’est fou ! Pourtant il écrit pas de la grande littérature.
— Répète ça, pour voir !
— Houlà, du calme ! Je préférerais accueillir mes invités sans œil au beurre noir.
Lilwenn la fusilla du regard sans rien ajouter, mais la façon dont cette princesse aux cheveux violets parlait d’Ulysse ne lui plaisait pas du tout.
— Non mais en fait chacun ses goûts, hein ? tenta de se justifier Maïa. Moi j’ai déjà mes autrices fétiches, mais si tu tiens absolument à vénérer mon frère, il y a pas de soucis. J’imagine qu’il faut de tout pour faire un monde.
L’expression de la jeune femme passa soudain de mal à l’aise à horrifiée, tandis que son regard se portait vers sa gauche, d’où provenait de grands éclats de rire. Lilwenn eut à peine le temps de reconnaître Ulysse et la rouquine à travers les feuillages couverts de neige, avant que Maïa ne la force à s’accroupir à ses côtés.
— Merde, merde, merde ! marmonna Maïa d’une voix étouffée.
— Euh, qu’est-ce qui se passe ?
Instinctivement, Lilwenn avait également baissé la voix, sans trop savoir pourquoi elle l’avait fait.
— Ça se voit pas ? Je me cache !
— Oui, mais pourquoi ?
— Je pensais pas que les autres arriveraient si tôt et j’ai toujours pas trouvé comment me justifier !
— Te justifier de quoi ?
— Alors, euh, c’est un peu compliqué… En gros il se pourrait que j’ai sans trop réfléchir couché avec deux de mes amies autrices, et c’était vraiment chouette sur le moment, sauf que maintenant elles sont toutes deux folles amoureuses de moi et se battent pour que je choisisse l’une d’entre elles. Ce qui est problématique dans la mesure où je n’ai aucune intention de me mettre en couple avec qui que ce soit, et qu’on va toutes devoir cohabiter dans la même maison pendant les deux prochaines semaines, parce qu’on fait une retraite d’écriture ensemble. Les connaissant, elles vont sûrement passer leur temps à se faire de sales coups entre elles, et à se glisser dans mon lit pour m’aguicher. Ça va être l’enfer !
Lilwenn ne put s’empêcher de rire à la fin de cette tirade pour le moins inattendue, et Maïa lui plaqua une main sur la bouche.
— Moins fort, on va nous entendre !
Un peu troublée d’être touchée ainsi par une telle femme, Lilwenn se dégagea de sa prise.
— Désolée, mais c’est trop drôle. Et au fond, c’est pas ce que tu voulais, te faire courir après par une horde de femmes assoiffées de désir ?
— Alors, euh, c’est à dire que…
Les rires cessèrent lorsque la porte d’entrée claqua, mais aucune des deux jeunes femmes n’esquissa le moindre mouvement pour se relever. Lilwenn se contenta d’observer les flocons s’échouer dans la longue chevelure de Maïa, qui semblait s’être perdue dans ses pensées.
Quand la sœur d’Ulysse finit par reprendre la parole, sa voix était teintée d’une détermination nouvelle.
— Bon. Ecoute, Lilwenn. Je me doute que je risque de passer pour une folle, mais une idée géniale vient de me traverser l’esprit et j’aimerais te proposer un marché.
— Un marché ? Quel genre de marché ?
— Du genre où tu te ferais passer pour ma petite amie pendant les deux prochaines semaines.
Lilwenn écarquilla les yeux.
— Tu as perdu la tête ?! Pourquoi je ferais ça ?
— Parce que ça me sauverait la vie et que toi aussi tu aurais tout à y gagner. Réfléchis un peu ! Tu viendrais vivre un moment avec nous, où tu aurais l’occasion de découvrir Ulysse dans son milieu naturel et d’aller lui parler quand tu veux. Bien sûr, au début il faudrait lui cacher la véritable nature de notre relation, parce que moins il y a de personnes dans la confidence, moins on risque de se faire griller. Mais une fois que les filles se seront lassées de moi et qu’elles seront reparties chez elle, on pourra tout lui raconter. Et je t’assures que ça te fera gagner des points auprès de lui d’avoir aidé sa pauvre petite sœur en détresse.
— Pourquoi ai-je l’impression que tu tentes de m’embobiner ?
Lilwenn avait réfléchi pendant un sacré bout de temps aux meilleures manières d’approcher Ulysse, et cette histoire rocambolesque n’en faisait certainement pas partie. Se faire passer pour lesbienne, et puis quoi encore ? Elle ne saurait même pas comment s’y prendre ! Bien sûr, il lui arrivait parfois de faire des rêves un peu honteux au sujet de femmes nues, comme tout le monde. Mais ça ne voulait rien dire. Elle restait 100% hétéro. Et puis quel niveau de crédibilité pourrait-elle bien obtenir, en simulant être amoureuse d’une femme, elle qui n’avait jamais été en couple ?! C’était de la pure folie.
— Mais non, voyons ! tenta de la rassurer Maïa. Tout va très bien se passer, je te jure ! Et puis, comme ça nous obligera à passer pas mal de temps ensemble, je pourrais en profiter pour te donner mes meilleurs conseils de séduction. Crois moi, je suis une vraie pro en la matière !
Ça, Lilwenn n’en doutait pas. Et si jamais elle refusait, rien n’empêcherait Maïa de saboter ses tentatives de rapprochement avec Ulysse, juste pour se venger… Au final, elle n’avait pas vraiment le choix. Elle contempla une dernière fois la femme qui lui faisait face, prit une grande inspiration, et annonça :
— D’accord, marché conclu.
— Génial ! Allez viens, faut que je te présente à Mamie Jojo, elle va être tellement contente !
— Quoi, là maintenant ? Mais attends une seconde, est-ce que je vais être obligée de t’embrasser ?
— T’inquiète, on verra les détails plus tard.
Sans lui laisser le temps de protester, Maïa lui attrapa le bras pour la remettre debout et l’entraîner à sa suite. Un coup de stress frappa Lilwenn alors qu’elles franchissaient la porte d’entrée, mais il n’était plus temps de reculer.