CHRISTIAN
Ah ! Roxane…
Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.
CYRANO
Aïe ! Au cœur, quel pincement bizarre !
– Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !
Il me vient dans cette ombre une miette de toi, –
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !
*
Il erre dans le jardin, mélancolique. Derrière lui, on aperçoit les silhouettes enlacées de Christian et de Roxane.
J’ai beau être un héros, avoir le cœur très grand,
Ça pince tout de même assez intensément !
Il se reprend, se redresse et inspire profondément.
Allons, mon Cyrano, pense donc à ta cousine.
N’est-ce pas merveilleux de voir ton héroïne
Gagner le joli cœur qui fait battre le sien
Et de les regarder se rouler des patins ?
Il tente de sourire bravement, mais sa bouche se crispe.
Rien à faire, j’essaye, mais j’ai vraiment les boules !
Et plus j’y réfléchis, plus je me sens maboul :
Je suis fou de la dame, mais ne trouve rien de mieux
Que d’en aider un autre à l’embarquer au pieu !
Il secoue maintenant la tête, les yeux écarquillés, réalisant l’énormité de l’erreur qu’il vient de commettre.
Cyrano, mon ami, c’est le dernier moment
Pour te lancer dans la bataille, résolument !
Il s’élance vers le balcon, grimpe le long du jasmin et enjambe la rambarde. Christian et Roxane ne l’ont pas entendu ni vu arriver, aussi tapote-t-il l’épaule de Christian pour attirer son attention. Ce dernier sursaute.
CHRISTIAN
Tiens, Cyrano…
ROXANE, rougissante
Cousin ?
CYRANO
Cousine. Comment ça va ?
ROXANE
Bien, mais…
CHRISTIAN
… mais nous étions un peu occupés, là.
CYRANO
J’ai vu. Soupirs, bisous, mains baladeuses… Ami,
Si la parole n’est pas ton fort, pour le reste : hardi !
ROXANE, taquine
Que dites-vous, cousin ? Je vous ai révélé
Plus tôt, en confidences, que sa verve égalait
Voire surpassait la vôtre. Est-ce si dur à entendre,
Que votre grand esprit n’ait pas pu le comprendre ?
Elle reporte son attention sur Christian en le dévorant du regard.
Et voici qu’en effet, depuis quelques instants,
Je constate qu’expert, il ne l’est pas seul’ment
En matière de lettres, de poèmes et de mots :
Mais aussi en livrant des duels plus… animaux !
CYRANO
Je ne doute nullement des qualités bestiales
Dont fait preuve le gus lors de joutes linguales
En revanche, j’émets, excusez-moi cousine,
De sérieuses réserves quant aux phrases mutines
Qu’il a utilisées pour hausser votre pouls !
ROXANE
Moi j’ai bien l’impression que vous voilà jaloux !
Mais ça ne change rien : il est beau, parle bien
Et je l’aime.
CYRANO
Vous croyez ? Or, moi je suis certain
Que pour vous prononcer, il vous manque des faits.
CHRISTIAN, inquiet
Je ne saisis pas bien où ça va nous mener…
CYRANO
Désolé, camarade, mais j’ai bien réfléchi
Et il se trouve, mon cher, que j’ai changé d’avis
CHRISTIAN
Ah bon ? C’est que… l’arrangement m’allait, à moi.
ROXANE
Une vive explication serait de bon aloi
Précisez vos propos, de quoi parlez-vous donc ?
CYRANO
Il faut que vous sachiez, oui, vous avez raison.
Le constat de départ sur la décision prise :
Votre beau tourtereau est con comme une valise.
CHRISTIAN
Beuh…
CYRANO
C’est vrai…
CHRISTIAN
Mais c’est raide !
CYRANO
Mieux vaut la jouer directe.
CHRISTIAN
Oserais-je ajouter, pour demeurer correct
Que le second constat est que vous êtes moche,
À cause de votre nez à piquer des brioches ?
CYRANO
Je me vois obligé d’aussi le reconnaître.
ROXANE, à part, dépitée
Oh non ! La vérité commence à m’apparaître…
CYRANO
Voyez-vous, ma cousine, nous vous aimons tous deux
Et nous avons voulu resplendir à vos yeux
Lui grâce à sa beauté, et moi, à mon esprit,
Rassemblés en héros des mille et une nuits.
Mais enfin que sera, dans quelques mois, l’amour
Qui grâce à son visage et à mes mots vit jour,
Quand la jolie moustache ne saura que se taire
Plutôt que d’énoncer d’une fine manière
Les poèmes appris, les sonnets récités
Qui tariront bien vite, sans moi à ses côtés ?
ROXANE
Vous voulez dire… ces lettres… vous en êtes l’auteur ?
Et ces déclarations vibrantes tout à l’heure ?
CYRANO
Vous me les inspirâtes.
CHRISTIAN, qui se rappelle à eux
Mais je le pense idem !
ROXANE, grave
Me voilà confrontée à un cruel dilemme :
Choisir entre apparence et richesse d’esprit…
Fallait qu’ça tombe sur moi, pas de bol, sapristi !
Pour une fois, je tenais un vrai prince charmant !
Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi pas dans vingt ans ?
CYRANO
Parce que nous aurions gâché nos vies entières.
Moi à vous regretter, et vous, Roxane, ma chère
À pleurer un amour tout à fait inventé.
CHRISTIAN, alarmé
À pleurer ?
ROXANE
À pleurer ? Christian va se faire tuer ?
CYRANO
Ne vous emballez pas, je n’en sais fichtre rien.
Bien que quand on s’avère bête à bouffer du foin
On n’est pas à l’abri d’un précoce trépas.
Mais je disais « pleurer », car vous ne saurez pas
Comment vous lui trouvâtes, un jour, de l’attrait
Lorsque sa belle frimousse finira par faner.
ROXANE, honteuse
Je comprends mieux, c’est sûr. Mais il reste un problème.
Que je dois prendre en compte pour décider moi-même.
CYRANO
Dites-moi ?
ROXANE, gênée
Pas facile…
CYRANO
Je ne vous plais donc pas ?
ROXANE
Ben euh… non.
Elle semble réfléchir
Cependant, maintenant que je sais
Quelles paroles sublimes je vous ai inspirées
Je mesure à quel point vous devez m’apprécier.
CYRANO
« Apprécier » ? Le mot est bien trop faible, ma mie !
Je vous aime, vous adore, je donnerais ma vie
Au diable ou à quiconque me promettrait de lire
Une once de tendresse dans un de vos sourires.
Je ne demande rien que de vous aduler.
ROXANE, dont le visage s’éclaire
De minute en minute, je sens mon cœur qui s’ouvre.
Pourquoi réfuterais-je l’émoi que j’y découvre ?
Après tout, il y a de pires perspectives
Que celle d’être adorée d’une passion si vive !
Je pourrais vous aimer… et je VAIS vous aimer.
CYRANO, extatique
Roxane, ma chérie, mon bonheur est parfait !
Ils s’embrassent passionnément.
CHRISTIAN
Hum, hum, hum… dites-moi, parmi vos connaissances
Auriez-vous une amie qui ait moins d’exigences ?
FIN