Marlène s’investit corps et âme dans les entraînements. Face à Nicolas, chaque partie devenait un duel acharné. Il se montrait redoutable, mais Marlène refusait d’abandonner.
Quand les réserves de Séverine le permettaient, elle les bombardait sans relâche, ses tirs d’une précision implacable forçant Marlène et Nicolas à se dépasser. Mais rien n’y faisait : ils échouaient invariablement à la contrer. Et lorsque Antoine entrait en jeu, ses boucliers semblaient infranchissables, un mur contre lequel toutes leurs stratégies se brisaient.
Ces échecs alimentaient la frustration de Marlène, une brûlure qu’elle tentait d’éteindre en travaillant encore plus dur. Ses journées se résumaient à un cycle incessant : entraînements, consolidation de son assemblage, création de magie. Elle sacrifiait tout. Pour être reconnue.
Lycronus était toujours là, une présence discrète mais constante. Ses encouragements soufflaient sur les braises de son ambition. Sa mère, à l’autre bout du fil, criait presque sa fierté, bien qu’elle n’ait aucune idée de ce que Marlène endurait.
Pendant ce temps, Amanda, parfaite dans son rôle d’élève modèle, poursuivait son chemin vers le bac. Ses notes impeccables annonçaient une mention. Marlène ne put s’empêcher de ressentir une pointe d’agacement en l’entendant parler de ses réussites. Tout lui semblait si facile.
Mi-novembre, alors que Marlène venait d’effectuer un nouveau versement à Gilain, une obligation qui la laissait toujours furieuse, Antoine s’approcha, l’air sérieux.
- On fait la course ? proposa-t-il.
C’était inattendu. Ils couraient souvent côte à côte, jamais l’un contre l’autre. Marlène le regarda, sceptique.
- Pourquoi ? lança-t-elle.
- J’ai l’impression que tu en as besoin aujourd’hui, répondit-il avec un sourire discret.
Antoine n’avait pas oublié ce que représentait cette journée pour elle. Marlène, bien qu’étonnée, sentit quelque chose s’apaiser. Elle hocha la tête.
La session fut intense. Antoine donna tout, mais Marlène en voulait plus. Elle courait avec une rage contenue, chaque foulée une explosion de colère. Quand ils s’arrêtèrent, à bout de souffle, Antoine était en sueur, épuisé. Marlène avait gagné toutes les courses. Cet exutoire avait été parfait.
Patrick Balia interrompit le petit-déjeuner pris dans la salle commune par l’ensemble des membres des Tuniques Rouges.
- Marlène, des policiers du CIM souhaitent te parler.
La néomage fronça les sourcils, jetant un coup d'œil furtif à ses coéquipiers qui échangèrent des regards inquiets.
- Ils peuvent entrer. Je n’ai rien à cacher, assura Marlène.
Elle se leva et se dirigea vers le couloir où les deux policiers – un homme et une femme en uniforme – l'attendaient.
- Madame Norris, salua la femme, la plus gradée des deux, d'une voix formelle. Nous allons perquisitionner vos appartements.
Des exclamations étouffées retentirent derrière elle, mais Marlène les ignora. Elle resta droite, le menton relevé, affrontant les représentants de l’ordre avec une assurance glaciale.
- Fouiller ma chambre à deux reprises au Mistral n’a pas suffi ? Vous devriez prendre un forfait. Cela vous coûterait moins cher.
Peter Fucci gloussa dans son dos, tandis que le reste de l’assemblée ouvrait de grands yeux outrés devant une telle insolence. Marlène ne prêta pas attention aux murmures et mena les policiers jusqu’à sa chambre. Elle leur ouvrit la porte et les invita à entrer sans un mot de plus.
Les membres des Tuniques Rouges observaient la scène. Les policiers ouvrirent tiroirs et armoires avec une précision méthodique, sans toutefois déranger ni salir. Ils repartirent quelques minutes plus tard, bredouillant un salut sans trouver quoi que ce soit.
- T’es bizarre, lança Peter une fois les policiers hors du complexe sportif.
Marlène lui lança un regard interrogatif, un sourcil arqué.
- Ta table de chevet est décorée d’un cadre vide et d’une feuille de papier blanche.
- Et alors ? répliqua Marlène.
- Et alors t’es bizarre, c’est tout, termina Peter avant de se détourner pour retourner finir son petit-déjeuner, comme si de rien n’était.
Fin novembre, le match les opposa aux Mörders allemands. Le match, se déroulant en France, offrit une victoire facile aux français.
- Comment faites-vous pour perdre d’habitude ? s’étonna Marlène une fois la victoire en poche.
- Marlène, s’agaça Antoine, de un, ce sont des remplaçants. De deux, ils n’ont aucune envie de gaspiller leur énergie dans un match sans importance. De trois, ils te laissent faire afin d’apprendre à te connaître. Ils étudient ta manière de jouer afin de pouvoir te battre dans les matchs qui comptent.
- Nous ne gagnons pas, en conclut Nicolas qui avait regardé le match depuis les gradins. Ils nous laissent gagner.
Le sang de Marlène se fit bouillonnant. Son poing se serra, ses ongles enfoncés dans la paume, alors qu’une colère aveugle l’envahissait. Elle ne voulait pas qu’on lui offre une victoire. Elle ne voulait pas d’une victoire qui ne soit pas la sienne. Elle voulait prouver, gagner par elle-même, mériter les acclamations qui lui étaient dues !
Sans un mot, elle tourna les talons et se précipita dans sa chambre, la porte claquant derrière elle dans un éclat de rage sourd.
Le mois suivant, Marlène écrasa de nouveau Antoine à la course après son troisième versement. Cette fois, aucun policier ne vint déranger l’intimité de ses appartements.
Le dernier dimanche du mois, le match amical se tint au Japon. Les cinq joueurs s’y rendirent en avion, laissant derrière eux Séverine, Nicolas et Peter. Prenant l’avion pour la première fois de sa vie, Marlène dut s’admettre impressionnée. Incapable de trouver le sommeil pendant le vol, elle arriva épuisée au moment où le match commença. L’équipe des Tuniques Rouges se fit décimer. Marlène ne voulait pas qu’on la laisse gagner. Elle était servie. Les Rikishi ne leur avaient pas laissé la moindre chance.
- 6ème mondiaux, rappela Anaëlle à la fin du match. Ce n’est pas pour rien. Même leurs remplaçants sont bons.
Quatre. Les japonais les avaient exterminés à quatre contre cinq. Marlène n’avait rien pu faire. La frustration monta en elle, mais elle refusa d’imaginer la défaite comme une option. Plus dégoûtée que jamais, elle se jura de ne jamais abandonner. Encouragée par Lycronus, elle se lança dans un entraînement encore plus intense, enrageant contre les faibles réserves de Séverine et Antoine qui réduisaient la fréquence et la durée des entraînements.
Le lendemain de la défaite, Marlène célébra Noël avec ses parents. Henriette, ayant vu la défaite des Tuniques Rouges dans la presse, tenta de la rassurer :
- Ce n’est rien. Un simple petit match amical !
Marlène ne se donna même pas la peine de la contredire. Elle n’avait pas envie de s’expliquer. Cette fin d’année fut difficile pour elle, loin de Lycronus et d’Amanda. Ses parents lui offrirent un jeu vidéo, un cadeau qu’elle ne savait pas comment apprécier. Elle les remercia, plaçant l’objet inutile dans un tiroir de sa chambre. Au matin suivant, déterminée à se ressaisir, elle prit un taxi pour les arènes, prête à mettre les bouchées doubles et à ne plus laisser place à la défaite.
- Un match contre les Lucioles ! s’exclama Amanda alors que Marlène lui racontait le briefing d’un Patrick plus désabusé que jamais.
Puis, comme une brise passant à l’orage, elle grogna :
- Je suis censée espérer la victoire de qui ? En plus, Nicolas Patriol jouera aussi !
Patrick avait annoncé vouloir tester une configuration 2-3, rare et exigeante, qui nécessitait une coordination parfaite entre les deux attaquants. L’idée de voir Marlène et Nicolas jouer ensemble semblait autant un défi qu’un risque calculé pour préparer leur futur binôme.
- Il me tarde que la coupe du monde commence, que je puisse enfin te voir jouer ! grommela Amanda.
Une fois la conversation terminée, Marlène, songeuse, se rendit au bureau de l’entraîneur. Patrick, concentré sur ses dossiers, haussa un sourcil en la voyant entrer.
- Les spectacles pour riches que nous donnons tous les mois, est-il possible d’y inviter des spectateurs ? demanda Marlène sans préambule.
- L’entrée du match à Rome est à cinquante mille euros, indiqua Patrick.
- Je peux payer en um ?
Patrick la fixa, incrédule, avant de lâcher un soupir résigné.
- Oui, souffla Patrick en levant les yeux au ciel. Tu es consciente que tu es censée conserver ton énergie pour ton jeu…
- Cinquante mille um n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de mes réserves, répondit-elle avec désinvolture. Ça ne changera rien.
Patrick soupira de plus bel. Le hurlement d’Amanda l’appelant après avoir découvert la place dans sa boîte aux lettres déchira les tympans de Marlène.
- T’es folle ! cria l’italienne dans le combiné.
- Ce n’est rien, assura Marlène, heureuse de revoir son amie.
Lorsqu’elle pénétra dans les arènes de Rome, Marlène balaya les gradins du regard, cherchant Amanda. Mais elle se figea, incrédule : la foule était immense, un véritable océan humain. Impossible de repérer son amie parmi cette marée.
- Ce n’est pas censé être un match amical réservé à des sponsors super riches ? murmura Marlène à l’oreille de Nicolas.
- Apparemment, notre présence lors de ce match a fuité, indiqua Nicolas en se désignant lui puis Marlène plusieurs fois. Tu ne connaîtrais pas l’origine de cette déperdition d’informations ?
La conversation avec Amanda. Elle avait dévoilé ce détail du briefing, oubliant que les gnosies des vautours du monde étaient tournés vers le téléphone d’Amanda Monty, simple lycéenne d’une ville paumée d’Italie.
- Merde, grogna Marlène. Désolée…
- Ne le sois pas. À cinquante mille euros l’entrée, il y a là de quoi remplir les caisses des deux clubs pour un bon moment. Les entraîneurs sont ravis. Oh, bordel !
- Quoi ? s’exclama Marlène, alarmée par son ton.
- Miraël est sur le terrain. Il joue. C’est pour ça qu’il y a autant de monde ! Et regarde… Les Italiens n’ont aligné que leurs titulaires habituels.
Une vague d’angoisse la submergea. Ce match n’avait rien d’amical. C’était un test grandeur nature. Marlène inspira, tentant de calmer son souffle erratique. Seule consolation : si les français étaient mauvais, les italiens l’étaient encore plus. Sauf que Séverine, Anaëlle et Antoine étaient restés en France. Comment espérer rivaliser sans leur attaquante, leur tireuse, et leur protecteur phare ?
Elle se redressa. Elle n’avait pas besoin d’eux. Elle était Marlène Norris. Elle allait gagner.
Dès le coup d’envoi, la réalité s’imposa brutalement. Fatima fut éliminée en moins d’une minute. Peter, encore groggy après son excès au mini-bar de l’avion, ratait l’essentiel de ses tirs. Les Italiens, voyant le désastre, ignorèrent totalement Peter et concentrèrent leurs efforts sur Garcia. Sous une pluie de sorts implacables, elle céda en quelques secondes.
Heureusement, le duo Marlène / Nicolas fonctionna à plein régime. Les deux néomages, habitués à jouer ensemble, dégommèrent leurs adversaires un à un. Tandis que Peter errait, marquant par chance, Marlène et Nicolas parvinrent à éliminer trois italiens.
Leur nombre aurait dû leur permettre de prendre l’avantage et pourtant, il n’en fut rien. Peter, malgré l’absence d’opposant direct, ne marquait pas assez pour remonter au score.
Marlène, galvanisée par l’adrénaline, élimina l’avant-dernier joueur italien. Miraël Fawzi, capitaine des Lucioles, était le seul italien sur le terrain.
- Marlène ! s’écria Nicolas, affolé. N’élimine pas leur capitaine !
Le doute s’installa un instant dans l’esprit de Marlène. Mais pourquoi hésiter ? Miraël était une proie de choix, une chance unique de briller. Nicolas voulait-il lui voler la vedette ? Hors de question ! Les cibles de Miraël devinrent rouges sous l’impact précis de ses tirs.
- Putain Marlène ! pesta Nicolas. On a frôlé la catastrophe !
- Pourquoi ? s’agaça la néomage, sur la défensive.
Il lui montra le tableau des scores. Les Français ne menaient que de dix points. Si Nicolas n’avait pas changé de rôle à la dernière seconde pour soutenir Peter, les Lucioles auraient gagné.
- On a gagné, non ? lâcha Marlène avec un sourire triomphant. C’est l’essentiel.
Ignorant les regards désapprobateurs de Nicolas, elle se dirigea vers les gradins italiens. Amanda lui sauta dessus, l’embrassant sous les yeux envieux de nombreux spectateurs.
- Je ne parle pas italien, rappela Marlène. D’habitude, mon téléphone fait la traduction. Mince, je n’y avais pas pensé.
Amanda lui lança un sourire narquois.
- Non parlo francese, indiqua Amanda.
- Je me doute, répondit Marlène qui avait saisi la signification des propos de sa copine. Pas grave ! On est ensemble, c’est le plus important. Ça te dit d’aller dans les vestiaires ?
Marlène désigna le lieu du bras. Le cri de joie de l’italienne indiqua sa réponse positive. Amanda la suivit dans la partie réservée aux joueurs. L’italienne sautillait partout, telle une gamine dans une fête foraine.
- Nicolas ? Tu crois que tu peux la faire entrer dans les vestiaires italiens ? murmura Marlène à l’oreille du capitaine.
Nicolas observa Amanda puis haussa les épaules.
- Je peux essayer, en tout cas.
Marlène ne sut jamais comment Nicolas s’y était pris. Amanda disparut du côté italien pour ne pas reparaître au moment du départ des français.
Le lendemain, Marlène découvrit en une des journaux : "Miraël Fawzi en couple avec Amanda Monty, meilleure amie de Marlène Norris." Cela signifiait qu’Amanda vivrait désormais dans le complexe protégé des Italiens. Ainsi, leurs conversations resteraient à l’abri des oreilles indiscrètes.