Marlène referma la porte de sa chambre, laissant retomber sur ses épaules le poids de cette première journée. Elle s’approcha de la table de chevet, attrapa le papier de transfert et traça avec des gestes précis :
- J’ai été intégrée aux Tuniques Rouges.
La réponse de Lycronus ne tarda pas.
- Je sais, écrivit-il et elle eut l’impression de voir son sourire malicieux. Toutes les chaînes ne parlent que de ça.
Un sourire fugace apparut sur le visage de Marlène, vite remplacé par une grimace. Que disaient les journalistes ? Elle tenta de chasser cette pensée, mais une inquiétude sourde persistait.
- Ma mère sera au courant alors… en conclut Marlène.
- Sans aucun doute. Cette première journée se passe bien ?
Les mots de Lycronus avaient ce pouvoir apaisant, comme une couverture chaude par une nuit glacée. Pourtant, les larmes montèrent avant qu’elle ne puisse les retenir.
- L’entraîneur m’a humiliée, traça-t-elle en essuyant ses joues.
- Comment ça ? demanda Lycronus.
- Il m’a fait comprendre de manière brutale que je n’ai pas le niveau.
- Je suis navré de son manque de tact.
Marlène ferma les yeux. Elle s’imagina dans les bras de Lycronus. Elle eut l’impression de sentir son odeur. Les battements de son cœur ralentirent.
- J’ai combattu contre Nicolas, traça-t-elle. Il m’a appris comment consolider mon assemblage tout en étant étonné que mes professeurs de méditation ne me l’aient pas enseigné.
- Consolider ton assemblage ?
- Il tremble quand je l’utilise, rappela Marlène, mordillant le bout du crayon. Tu n’ignores pas que je n’ai jamais réussi à le stabiliser.
Lycronus le savait. Il l’avait encouragée à consulter les professeurs de méditation, mais Marlène avait perdu foi en eux.
- Je peux le consolider en le fixant avec de la magie pure. Ce faisant, je ne peux pas l’utiliser pour lancer des sorts mais vu que j’en ai beaucoup, ce n’est pas grave. Je dois juste m’entraîner car pour le moment, je n’arrive qu’à consolider une partie.
- Ça ressemble à un pansement sur une plaie béante, observa Lycronus. Il vaudrait mieux résoudre le problème à la source.
Marlène soupira.
- Nicolas pense que c’est parce que je ne m’accepte pas telle que je suis. Je n’y comprends rien.
- Je ne sais pas, admit Lycronus. Je te rappelle que je ne suis pas non plus retourner voir les professeurs de méditation, n’en ayant pas besoin. Mais je te soutiens. Tu es forte.
Un petit moment passa. Marlène hésita avant de tracer ces mots :
- Tu m’en veux ?
- De quoi ? répondit Lycronus très vite.
- De recevoir les conseils d’un autre.
La réponse de Lycronus fut instantanée :
- Je suis heureux que tu puisses compter sur d’autres personnes. Et pour l’entraîneur, ne te laisse pas marcher dessus. Ce n’est pas son rôle de t’enfoncer.
- Il a raison. Je n’ai pas le niveau.
- Bien sûr que non ! Tu débutes. Tu as dix-sept ans. C’est évident. Mais son rôle est de t’aider à briller, pas de t’humilier.
Marlène frémit. Les mots de Lycronus résonnèrent en elle, remplaçant un instant les doutes par une chaleur douce et rassurante. Elle aurait tant aimé prendre son amoureux dans ses bras, enlacer ses doigts dans les siens, passer sa main dans ses cheveux.
- Je t’aime, écrivit-elle.
- Je sais, répondit Lycronus.
Marlène attrapa le cadre vide des cœurs jumeaux et le serra contre elle. Ses larmes coulèrent, mais cette fois, elles semblaient plus légères, comme si Lycronus les avait partagées avec elle.
On frappa à sa porte. Elle s’essuya d’un revers de la main, reposa le cadre et inspira avant d’ouvrir. Nicolas se tenait là, l’air embarrassé.
- Oh désolé ! s’exclama-t-il en remarquant ses yeux rougis.
- Tu voulais me voir ? demanda Marlène, se redressant pour masquer sa vulnérabilité.
- Nous sommes en salle de repos. Je comptais t’inviter à nous rejoindre mais je vois que ce n’est pas le bon moment. Excuse-moi de t’avoir dérangée.
Nicolas leva les mains en signe d’excuse avant de partir dans le couloir. Marlène referma la porte et retourna vers le papier de transfert.
- Les installations sont bien ? avait écrit Lycronus.
Marlène traça une réponse rapide :
- Très confortables. Désolée pour l’attente, Nicolas est venu me trouver.
- Que voulait-il ?
- M’inviter à les rejoindre en salle de repos.
Une pause. Puis Lycronus répondit :
- Tu devrais y aller.
- Je suis venue pour jouer au PBM, pas me faire des amis, répliqua Marlène, ses traits se durcissant presque malgré elle.
- Le PBM est un sport d’équipe. Connaître les autres est aussi important que se connaître soi-même, traça Lycronus. Prends le temps. Va les voir. On se reparle plus tard.
Marlène fronça les sourcils, fixant le dernier mot qui s’effaça. Elle replia la feuille en silence, ses pensées tourbillonnant.
Pourquoi insistait-il pour qu’elle s’ouvre aux autres ?Elle n’avait pas besoin de ça. Elle n’était pas là pour se perdre dans des discussions sans importance ou pour prouver qu’elle pouvait être sociable. Pourtant, les mots de Lycronus résonnaient encore, doux mais fermes.
Elle poussa un long soupir, ouvrit la porte et sortit dans le couloir. Ses pas, d’abord lents et hésitants, gagnèrent en assurance à mesure qu’elle s’approchait de la salle de repos.
Depuis le couloir, Marlène perçut la voix de Nicolas, claire et inquiète :
- Elle pleurait !
Marlène s’arrêta derrière la porte entrouverte, son souffle suspendu.
- Et quoi ? gronda Patrick Balia, l’entraîneur. J’aurais dû la laisser patauger dans son arrogance et sa prétention ?
Marlène poussa la porte sans attendre davantage. Le bruit sec attira les regards. Les conversations moururent, et le silence s’imposa, lourd et gênant. Pourtant, elle savait qu’ils avaient tous perçu sa présence dans leur gnosie. Trop absorbés par leurs paroles, ils n’y avaient pas prêté attention.
Marlène fixa Patrick Balia, ses yeux étincelants de colère.
- Vouloir la victoire des Tuniques Rouges à la coupe du monde n’est ni de l’arrogance, ni de la prétention, siffla-t-elle. Pourquoi entraînez-vous cette équipe si vous n’y croyez pas ? Vous ne montrez que du pessimisme là où vous devriez encourager et porter vos joueurs vers le haut.
Un silence glacial s’étira dans la pièce. Les coéquipiers échangèrent des regards, incertains. Patrick Balia plissa les yeux, son expression impassible, mais ses mâchoires serrées trahissaient une irritation contenue.
- Si tu trouves quelqu’un qui accepte mon poste, je le lui cède volontiers, déclara-t-il d’un ton tranchant. Sauf que personne ne veut gérer cette bande de bras cassés. Pas un seul ici n’est là par amour du PBM ou même du sport. Alors oui, je continue parce que j’espère toujours un miracle. Mais ce miracle, Marlène Norris, ce n’est pas toi.
Sur ces mots, il quitta la salle d’un pas lourd, laissant derrière lui une atmosphère chargée d’inconfort.
Il y eut quelques raclements de gorge. Séverine détourna le regard, tandis qu’Antoine semblait prêt à dire quelque chose, mais Nicolas fut le premier à rompre le silence :
- Pas sûr que te prendre le bec avec l’entraîneur dès le premier jour soit la meilleure façon de commencer, murmura-t-il, l’air sérieux.
Marlène releva le menton, déterminée.
- Nous allons gagner la coupe du monde ! lâcha-t-elle.
Elle ne l’ajouta pas à haute voix, mais la pensée martelait son esprit : Je le ferai seule s’il le faut.
Séverine, appuyée contre le mur, croisa les bras.
- Nous ne passerons même pas les éliminatoires, répliqua Séverine.
Marlène allait parler mais la joueuse expérimentée la prit de vitesse.
- Je ne dirais pas que je n’y crois plus car si c’était le cas, je ne serais plus là. Marlène, tu dois comprendre… Quand Nicolas est arrivé, cela m’a redonné espoir et tu as bien vu ce que ça a donné à la dernière coupe du monde. Les Black Star n’ont mis que trois joueurs sur le terrain, trois remplaçants.
Lors des matchs, les équipes pouvaient placer entre un et cinq joueurs sur le terrain. Afin d’économiser l’énergie, mieux valait ne pas envoyer des joueurs contre des équipes de piètre qualité.
- La présence de Nicolas n’a rien changé. Ils nous ont massacrés, rappela Séverine.
Marlène se souvenait avoir regardé le match depuis les écrans au Mistral. À l’époque, elle n’avait pas encore saisi toute l’implication.
- Ma présence changera tout, insista Marlène, la voix vibrante de conviction.
- On a trouvé plus arrogant que Nicolas, murmura Antoine avec un sourire en coin. J’ignorais même que c’était possible.
- Je me donnerai à fond, promit Marlène, ignorant la pique.
Fatima, jusque-là silencieuse, haussa un sourcil.
- Tout en remboursant ton école ? Tu dois combien à ta super école privée qui ne semble pas t’avoir appris grand-chose ?
Une brûlure monta dans la poitrine de Marlène. Ce n’était pas la faute de ses professeurs. C’était elle qui avait refusé d’aller demander de l’aide.
- Je ne vous décevrai pas, insista Marlène.
Nicolas secoua la tête.
- Le PBM est un jeu d’équipe, Marlène. Tu ne peux pas gagner seule.
Elle le fixa, ses yeux brisant presque le sien.
- Ce n’est pas parce que tu ne peux pas faire quelque chose que c’est impossible, lança-t-elle, cinglante.
Sans attendre de réponse, Marlène tourna les talons et quitta la salle.
De retour dans sa chambre, elle s’assit en tailleur sur le sol. Elle ferma les yeux, expira et commença à méditer. La magie s’écoulait en elle comme une rivière calme. Elle consolida son assemblage.
Le silence de la nuit l’enveloppa, mais son esprit resta éveillé, tendu, focalisé. Toute une nuit pour avancer, pour se prouver qu’elle n’avait pas besoin des autres.
Le matin, Marlène s’éveilla avec un esprit encore embrouillé par sa nuit blanche. Elle enfila ses baskets et sortit dans le couloir, prête à courir pour évacuer la tension qui lui pesait.
Alors qu’elle s’étirait près de la porte, Antoine apparut, en jogging lui aussi.
- On court ensemble ? proposa-t-il avec un sourire facile.
Marlène hésita une fraction de seconde. Elle avait l’habitude de faire les choses seule. Mais quelque chose dans l’attitude décontractée d’Antoine la désarma.
- Pourquoi pas, finit-elle par accepter.
Ils partirent à un rythme modéré, leurs foulées s’alignant naturellement. Les premières minutes furent silencieuses, rythmées uniquement par leurs respirations et le bruit de leurs pas sur le sentier. Puis, petit à petit, la tension qui crispait Marlène s’évapora.
Antoine ne chercha pas à combler le silence de paroles inutiles, mais à un moment, il lâcha :
- Tu cours bien.
Marlène tourna la tête vers lui, surprise par la remarque, mais son sourire sincère la fit relâcher un peu plus sa garde.
- Merci, répondit-elle, esquissant un sourire en retour.
Le jogging devint un moment agréable, presque léger. Pour la première fois depuis qu’elle avait intégré l’équipe, Marlène ressentit quelque chose qu’elle n’avait pas anticipé : une forme de camaraderie naissante.
De retour, le petit-déjeuner se déroula en groupe. Tous étaient réunis autour de la table, et l’atmosphère, bien que paisible, semblait neutre. Pas un mot ne fut prononcé sur les événements de la veille, comme si un pacte tacite avait été conclu pour effacer l’incident.
Marlène, qui avait passé des années à manger seule dans le silence de la cantine depuis la fuite de Lycronus, se contenta d’écouter. Elle observait les échanges légers entre les autres : Antoine qui taquinait Séverine sur sa façon de couper ses fruits, Fatima qui partageait une anecdote amusante sur un entraînement passé, et Nicolas qui riait à leurs plaisanteries.
Elle ne dit rien, mais pour la première fois, elle sentit une chaleur étrange l’envelopper. Ce moment de sociabilité inattendu lui parut… agréable.
- Entraînement ? proposa Nicolas à Marlène une fois le repas terminé.
Elle jeta un regard autour d’elle.
- Les autres n’y vont pas ? demanda Marlène en les voyant se disperser.
- Ils n’ont pas assez d’énergie pour faire quoi que ce soit, répondit Nicolas avec une pointe d’amertume.
Marlène leva les yeux au ciel, exaspérée.
- Contrairement aux autres pays, expliqua Nicolas tandis qu’elle le suivait vers les arènes, la France n’encourage pas le PBM si bien que les grands magiciens ne se tournent pas vers ce sport. Nos adversaires sont tous des néomages ou descendants directs. Antoine est l’arrière petit-fils d’une néomage. Les autres sont trop éloignés dans l’arbre généalogique pour que ça compte.
Il marqua une pause, le regard sombre.
- La plupart des nations ont dix joueurs : cinq titulaires, cinq remplaçants. Avec toi, on arrive à huit. Mais c’est encore insuffisant. On se fatigue, on s’épuise, et ça finit par se voir sur le terrain.
- Je ne me fatigue pas, répliqua Marlène d’un ton sec.
- Le PBM ne peut pas se gagner seul, répéta Nicolas en insistant sur chaque mot.
Marlène lui lança un regard chargé de défi, mais ne répliqua pas. À quoi bon ? Ils étaient tous pareils. Incapables de croire en elle, incapables d’imaginer qu’elle puisse faire la différence. Très bien. Elle allait leur prouver qu’ils avaient tort.
À leur arrivée sur le terrain, Patrick Balia se tenait déjà là, les bras croisés, l’air renfrogné. Il ne sembla pas avoir l’intention d’intervenir, se contentant d’observer depuis le bord.
Marlène enfila le harnais, puis tendit celui de Nicolas dans sa direction.
- Tu ne veux pas juste travailler tes défenses ? s’étonna le capitaine.
- Non. Je veux jouer. Un contre un, déclara-t-elle d’un ton sans appel. Tu tires en rouge, moi en vert.
Nicolas plissa les yeux, hésitant. Mais il finit par céder et enfila son propre harnais avant de prendre place au centre du terrain. Marlène s’installa en face, son regard rivé sur lui, un mélange de défi et de détermination dans les yeux.
Le sifflement de l’entraîneur brisa le silence.
Marlène s’éleva dans les airs, son assemblage solidifié par un milliard d’ums vibrant autour d’elle comme une armure. Les tirs rouges de Nicolas jaillirent à une vitesse vertigineuse. Aucun ne passa ses défenses. Elle bloquait chaque attaque avec une précision glaciale.
De son côté, Nicolas encaissait chaque tir vert de Marlène avec une maîtrise similaire. Aucun point ne passait. Pourtant, la tension augmentait à chaque échange, l’air s’électrisant sous les assauts répétés.
Pourtant, ni l’un ni l’autre ne cédait. Le duel se transformait en un affrontement d’endurance pure, où chaque mouvement, chaque décision était cruciale.
La lumière de l’arène, revenant sans raison, révéla une scène inattendue. L’intégralité de l’équipe s’était rassemblée sur le bord, silencieuse, captivée. Leurs regards étaient rivés sur le terrain, entre fascination et tension palpable.
- Pourquoi avoir mis fin au match ? s’agaça Marlène en se tournant vers Patrick, l’entraîneur.
Il s’approcha, le visage fermé, mais une pointe d’ironie se glissa dans son ton.
- Tu as fait passer ton message, Marlène. Je ne vois aucun intérêt à ce que vous ressortiez vidés de cet échange.
- Je n’arrive pas à passer ses boucliers, et alors ? rétorqua Marlène en croisant les bras.
- Lui non plus ne passe pas les tiens, admit Patrick, un sourire las aux lèvres. Mais soyons honnêtes : vos attaques sont toutes aussi pourries l’une que l’autre.
Le silence retomba, gênant.
- Je préfère que vous vous concentriez sur ce qui compte : augmenter la puissance de vos tirs. Nicolas contre Antoine. Marlène contre Fatima.
Il planta ses yeux dans ceux de Marlène, son ton devenant plus tranchant.
- Les néomages, votre seule mission sera de passer les boucliers adverses. Rien d’autre. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais éliminez Antoine et Fatima.
Marlène ne discuta pas. Elle reconnaissait l’utilité de l’exercice, même si l’orgueil la poussait à continuer son duel contre Nicolas. Les équipes se formèrent et le sifflement retentit de nouveau.
Elle se concentra, ses tirs – rouges cette fois - devenant plus précis, plus calculés, mais Fatima tenait bon, ses boucliers résistant à tout. Marlène redoublait d’efforts, se surpassant à chaque tir, mais le résultat restait le même.
De l’autre côté, Nicolas s’acharnait sur Antoine avec la même intensité. Les deux néomages semblaient buter sur un mur infranchissable.
Quand Antoine et Fatima levèrent enfin la main pour signaler qu’ils étaient vidés, Patrick intervint, impassible.
- C’est tout pour aujourd’hui.
Marlène, debout au centre du terrain, débordait encore d’énergie. Sa respiration était régulière, son regard fixé sur Patrick, comme si elle attendait qu’il lui demande plus. Mais il n’en fit rien. En soupirant, elle retourna dans sa chambre.
Elle classa les connaissances liées aux billes puis appela sa mère. Marlène pesa soigneusement ses mots, consciente que leur conversation était sûrement surveillée. Elle se limita à des banalités, s’efforçant de donner l’impression d’une discussion ordinaire. Une fois l’appel terminé, elle contacta Amanda.
La voix enjouée de son amie résonna, pleine d’enthousiasme contagieux.
- Marlène ! Tu ne devineras jamais ! J’ai entendu dire que tu venais d’intégrer les Tuniques Rouges. C’est vrai ?
Marlène esquissa un sourire. Amanda était incorrigible.
- Oui, c’est vrai, confirma-t-elle d’un ton mesuré, son esprit en alerte face à la probabilité que des journalistes captent leur échange.
- Attends, attends ! s’exclama Amanda, la voix stridente. Tu as joué contre Nicolas Patriol ?
Marlène grimaça en silence. Chaque mot devait être calculé.
- Amanda, je joue avec Nicolas Patriol, répondit-elle.
De l’autre côté de la ligne, Amanda hurla si fort que Marlène dut éloigner le téléphone de son oreille.
- Je n’y crois pas ! Tu es incroyable ! La meilleure !
Marlène étouffa un rire. Pas difficile vu le niveau des autres joueurs… pensa-t-elle. Mais elle ravala son commentaire, sachant qu’il valait mieux éviter de laisser filtrer la moindre critique.
- Merci, Amanda, dit-elle avec sincérité, appréciant l’enthousiasme débordant de son amie.
- Bon, t’es pas Miraël non plus, hein, faut pas exagérer ! lança Amanda en riant, glissant une pique affectueuse.
Marlène éclata d’un rire franc cette fois. Amanda, éternelle supportrice de l’équipe italienne, ne changerait jamais.
- Ça, je te le laisse, admit Marlène en souriant.
- Je file. Mon prof arrive ! Salut !
- Salut Amanda.
Marlène raccrocha, un léger sourire sur les lèvres. Malgré tout, cette conversation l’avait apaisée. Un moment de légèreté dans une journée de tension.
Un nouveau coup sur la porte la ramena à la réalité de sa présence parmi les Tuniques Rouges. Elle ouvrit, s’attendant à découvrir Nicolas, mais se retrouva face à Anaëlle, un sourire éclatant sur les lèvres.
- On va fêter ton arrivée dans l’équipe au "Chimpanzé Agile", annonça la blonde avec un enthousiasme communicatif. Boire, danser, manger, s’amuser. Ça fait du bien de décompresser.
Marlène comprit qu’elle n’avait guère le choix. Sortir en boite ? Voilà quelque chose qui aurait fortement déplu à Lycronus. Il lui avait aussi conseillé de sympathiser. Après un instant d’hésitation, elle hocha la tête.
- D’accord.
Danser tout en augmentant mes réserves d’énergie… pourquoi pas ? pensa-t-elle pour se convaincre.
Quelques instants plus tard, les huit joueurs de l’équipe de France de PBM grimpaient dans un minibus qui les déposa devant un parking grouillant de monde. Marlène observa la scène, le visage se crispant à mesure qu’elle apercevait les silhouettes familières de journalistes mêlés à la foule.
- Merci de m’avoir amenée dans un guet-apens, gronda Marlène à l’adresse de ses compagnons.
- Il faut bien te montrer un peu, répliqua Anaëlle avec une légèreté désarmante. Fais pas la tête ! Tu vas faire la une des magazines demain ! Sors ton plus beau sourire.
Marlène lui lança un regard noir.
- C’est Patrick qui les a prévenus, je parie, grogna-t-elle.
- Non, c’est Nicolas, rectifia Anaëlle. Il adore le contact avec ses fans. Il s’en nourrit. C’est une drogue pour lui. Il ne peut pas s’en passer.
Marlène jouait au PBM pour que son image sociale change. Nicolas participait pour la célébrité qui l’accompagnait. Aucun des deux néomages ne jouaient par amour pour le sport. Un soupir exaspéré lui échappa. Pas étonnant que l’entraîneur soit désabusé.
Déjà, le capitaine des Tuniques Rouges était descendu du véhicule, accueilli par une vague d’acclamations. Armé de stylos, il distribuait signatures et selfies avec une aisance qui laissait Marlène perplexe. Les gens repartant avec leur photo ou leur autographe affichaient des sourires éblouis, comme s’ils avaient reçu un fragment de magie.
- Quel engouement pour le capitaine d’une équipe qui perd, murmura Marlène à Anaëlle, mi-amusée, mi-acerbe.
- L’important est de participer, répondit sa coéquipière avec un haussement d’épaules.
Marlène hésita avant de descendre du minibus. Les flashs crépitaient déjà, l’éblouissant. Elle fit un pas, puis un autre, intimidée par la foule agitée, contenue de justesse par des vigiles à l’air sévère.
- Mademoiselle Norris ! Un autographe s’il vous plaît ! hurla une voix masculine.
Elle s’arrêta net, déconcertée. Un autographe ? Moi ? Mais je n’ai même pas encore joué ! pensa-t-elle, incrédule.
- T’es une star, ma chérie, lui murmura Anaëlle à l’oreille, l’air ravi.
- N’importe quoi ! répliqua Marlène, piquée au vif.
Pourtant, d’autres mains tendaient fébrilement stylos et carnets dans sa direction, leurs propriétaires affichant une excitation presque enfantine. Marlène sentit son cœur se serrer. Pas de mépris. Pas de "néomage". Pas de "miss stupide". Ces gens semblaient croire en elle.
Hésitante, elle saisit un stylo au hasard et signa un carnet, avant de le rendre à son propriétaire. L’homme poussa un cri de joie et se précipita vers Nicolas, visiblement déterminé à obtenir une autre signature.
Marlène cligna des yeux, toujours aussi déconcertée. Elle sentit une main se poser sur ses hanches. Elle se retourna, prête à repousser l’intrus, mais stoppa son geste en reconnaissant Nicolas.
- Souris, murmura-t-il en désignant un photographe.
Elle s’exécuta, affichant un sourire éclatant qui dissimulait mal son malaise. Dès que le flash s’éteignit, Nicolas la lâcha et se tourna vers d’autres fans, distribuant autographes et selfies avec l’assurance d’un habitué.
Marlène le regarda s’éloigner, puis soupira. La célébrité, réalisa-t-elle, était un jeu qu’elle n’était pas encore certaine de vouloir jouer.
Des fans continuaient de tendre des stylos avec un enthousiasme frénétique. Marlène, un peu intimidée, lança la main vers l’un d’eux avant de se figer. Son visage pâlit. L’alerte résonna dans sa gnosie comme une sirène stridente.
D’un coup, elle se retrouva projetée des années en arrière, piégée dans la cave sombre et humide de ses souvenirs. Ses jambes fléchirent, incapables de la porter davantage. Elle tomba à genoux, le visage inondé de larmes.
Nicolas réagit dans l’instant, attrapant Marlène pour l’aider à se relever.
- Marlène ? s’exclama-t-il en la soutenant de ses bras. Qu’est-ce qui se passe ?
Sa voix semblait lointaine, étouffée par la tempête intérieure qui dévastait la jeune femme.
- Un cheval de Troie, balbutia-t-elle entre deux sanglots. Le stylo… c’était un cheval de Troie.
Elle ne pouvait détacher ses pensées de l’objet, sa conception étrangement familière. Elle se souvenait de ce que monsieur Toupin lui avait enseigné trois ans auparavant : des outils insidieux, capables de siphonner la magie.
Marlène frissonna. L’un des fans avait tenté de lui voler ses réserves. L’objet, bien qu’imparfait, aurait pu la déstabiliser suffisamment pour compromettre son contrôle, détruisant ses défenses mentales et la rendant incapable d’honorer son prochain paiement au Mistral.
- Quoi ? s’exclama Nicolas, les yeux écarquillés.
Autour d’eux, les vigiles repoussaient la foule abasourdie. Des murmures montaient, certains prononçant des mots qui lacéraient Marlène :
- Lycronus Stoffer… Le voleur de magie…
Ces accusations la poignardaient en plein cœur. Lycronus n’était pas un voleur, et même s’il l’avait été, jamais il ne s’en serait pris à moi.
- Je préviens le CIM, intervint Anaëlle d’un ton déterminé. Nicolas, amène Marlène à l’intérieur.
Marlène ne résista pas lorsque Nicolas l’aida à passer les portes vitrées du « Chimpanzé Agile ». L’intérieur était envahi par la musique, une odeur mêlant alcool, transpiration et chaleur suffocante. Elle se retrouva assise sur un siège moelleux sans se rappeler comment elle était arrivée là.
Nicolas resta à ses côtés, silencieux. Il lui tendit sa main en guise de réconfort, sans la brusquer ni montrer la moindre impatience. Son visage exprimait une inquiétude sincère, dépourvue de jugement.
- Comment la magie peut-elle faire briller tes yeux ? finit-il par demander alors que Marlène remontait la pente.
La néomage releva un regard interrogatif, incapable de comprendre la question.
- Ils ne savent pas, moi oui, expliqua Nicolas. Ils vivent dedans depuis toujours. Ça n’a rien d’extraordinaire pour eux. C’est juste normal. Toi et moi nous avons cela en commun.
Il esquissa un sourire compatissant.
- La magie fait briller nos yeux.
Cette réflexion parvint à faire naître un mince sourire sur les lèvres de la jeune femme.
- Donc, que doit faire la magie pour faire briller les yeux de mademoiselle Norris ?
Marlène hésita.
- À chaque fois que je l’ai dis, on s’est moqué de moi.
- Je ne me moquerai pas, assura Nicolas et dans son regard, elle lut une profonde sincérité.
Lui, la comprenait. Il était passé par là. Il savait. Il serait l’interlocuteur idéal. Il la protégerait des autres, des magiciens de toujours, ceux qui ne savaient rien de cette difficulté que de s’intégrer à un monde nouveau.
Il avait vécu la même chose qu’elle, projeté sans rien avoir demandé sur le devant de la scène. Devoir changer de vie. Tout réapprendre. Détruire pour rebâtir.
- Voir des trucs voler, murmura Marlène, honteuse.
Elle s’attendait à une réaction moqueuse, un soupir d’exaspération ou un sourire condescendant. Mais au lieu de cela, tout dans la pièce commença à flotter. Les tasses, les verres, les cuillères, et même les paillettes au sol se mirent à virevolter avec grâce. Marlène resta bouche bée avant d’éclater de rire.
- Je préfère quand tu ris, dit Nicolas en souriant.
Elle rougit, entre rires et larmes, tandis que ses tremblements diminuaient peu à peu. Nicolas s’assit à côté d’elle et l’entoura de ses bras, lui offrant chaleur et réconfort. L’air autour d’eux se réchauffa. Bientôt, Marlène se calma. Elle s’éloigna un peu, son regard empreint de gratitude.
- Merci, Nicolas.
Les objets reprirent leur place normale.
- De rien, Marlène. Ce fut un vrai plaisir de faire voler des trucs, plaisanta-t-il, provoquant un nouvel éclat de rire chez elle.
À cet instant, Anaëlle apparut devant eux, les mains sur les hanches. Marlène lâcha la main de Nicolas. Il avait réussi à faire s’éloigner les ombres.
- On fait la fête ou on laisse ce connard nous gâcher la soirée ?
Marlène échangea un regard complice avec Nicolas. Il hocha la tête, un sourire en coin. Reprenant contenance, elle se leva, bien décidée à profiter de la soirée.
Elle dansa avec une énergie nouvelle, buvant des cocktails non alcoolisés et se mêlant à l’effervescence de la foule. Une fois de retour aux arènes, épuisée par cette nuit inhabituelle, elle s’effondra sur son lit, sombrant dans un sommeil profond dès que sa tête toucha l’oreiller.