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Chapitre 24 : Rupture

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Par Nathalie

Le lendemain matin, Marlène se tenait dans le bureau de maître Gilain, le menton levé, dissimulant son appréhension sous un masque de défi.

- Prête pour ton premier match ? s’enthousiasma-t-il, le visage souriant, rayonnant.

Une expression si parfaite qu’elle en devenait presque une caricature. Marlène sentit un nœud se former dans son estomac. Elle inspira profondément avant de lâcher, d’une voix qu’elle espérait assurée :

- Je souhaite quitter votre école, annonça Marlène, l’estomac noué, la gorge serrée.

Le silence s’installa, plus oppressant que la colère ou les reproches qu’elle avait anticipés. Le sourire s’effaça lentement du visage de maître Gilain, comme si on lui avait coupé l’électricité. Il ne bougea pas, ne parla pas, mais l’air autour d’eux sembla se refroidir.

Puis, calmement, presque mécaniquement, il décrocha le téléphone posé sur son bureau. Marlène observait chacun de ses gestes, hypnotisée par sa précision chirurgicale. Pas un mot pour elle, pas un regard. Il composa un numéro, ses doigts se déplaçant sur le cadran comme une machine bien huilée.

- CIM, que pouvons-nous pour vous, maître Gilain ?

Ligne directe vers le Centre International Magique. Marlène n’en revenait pas. Et puis, pourquoi appelait-il la police ? Comptait-il l’accuser à tort, comme Lycronus ? Marlène n’avait pas du tout prévu cela. Allait-elle devoir fuir, comme son petit-ami ? Elle ne voulait pas devenir une ombre mais briller dans les projecteurs. Marlène ne put s’empêcher de trembler de rage.

- Je soupçonne Marlène Norris d’être en contact avec Lycronus Stoffer.

Le sang de Marlène bouillonna. Une accusation, ici, maintenant ? Était-ce une manœuvre pour l’intimider ? Elle serra les poings, luttant contre l’envie de hurler.

- Nous sommes déjà venus fouiller sa chambre, répondit l’officier au bout du fil, sa voix froide et détachée.

Un silence tendu suivit. Maître Gilain se redressa dans son fauteuil, les lèvres pincées. Puis, d’un ton glacial, il cracha :

- Recommencez !

Son expression se durcit encore, comme un masque de pierre. Marlène sentit son pouls s’accélérer, mais elle ne bougea pas. L’air autour d’elle semblait chargé d’électricité, chaque seconde qui passait amplifiant une tension insoutenable.

Il raccrocha sans un mot de plus.

- En attendant leur arrivée, voici vos frais de scolarité, mademoiselle Norris.

L’utilisation de « mademoiselle Norris » frappa Marlène comme un coup porté en plein estomac. Maître Gilain ne souriait plus. Plus de façade chaleureuse. Son regard, aiguisé comme une lame, la transperçait. Elle sentit un frisson lui parcourir l’échine alors qu’elle tendait la main pour saisir le dossier. Les pages encore tièdes d’imprimante glissèrent entre ses doigts.

Elle se força à respirer calmement. Lycronus lui avait répété ce matin, avec une insistance agaçante, de tout vérifier. De relire chaque ligne, chaque chiffre, de refaire les calculs. Pas de place pour l’erreur.

Marlène s’exécuta, se concentrant sur les détails. Les frais étaient méticuleusement détaillés : périodes précises, montants par heure, puis par jour, le tout d’une exactitude clinique. Une ligne attira son attention : 20 décembre, 10h. Son cœur manqua un battement. C’était le jour où elle avait été enlevée au centre commercial.

Elle déglutit, remontant une mèche rebelle derrière son oreille avant de poursuivre sa lecture. Quelques lignes plus bas, des montants apparaissaient en négatif. Des débits, qu’elle ne comprenait pas. Ses sourcils se froncèrent.

- Vos sorties, expliqua maître Gilain, comme s’il avait lu dans ses pensées. L’argent que vous me devez ne s’applique que lorsque vous êtes physiquement au Mistral. Si vous vous trouvez, par exemple, au centre commercial ou en Guyane au centre spatial de Kourou, ces périodes sont déduites.

Marlène releva la tête, les paupières battantes. L’idée qu’il ait soustrait des montants auxquels elle n’aurait jamais pensé l’ébranla. Tout semblait si minutieusement réfléchi.

Une petite voix dans son esprit hésita. Et si Lycronus se trompait ? Si maître Gilain n’était pas le manipulateur machiavélique qu’il décrivait ?

Cette pensée fut étouffée par un autre frisson. Le regard de maître Gilain ne cillait pas. Ses yeux froids et perçants semblaient anticiper chacune de ses réactions. Il était là, calme et imperturbable, comme un prédateur certain de sa proie.

Marlène reporta son attention sur les chiffres, s’efforçant de masquer ses doutes. Mais l’atmosphère était lourde, et chaque seconde passée dans ce bureau semblait prolonger une partie d’échecs silencieuse, où elle ne voyait pas encore toutes les pièces sur l’échiquier.

Marlène poursuivit sa lecture, retenant à peine le tremblement de ses doigts. La ligne suivante lui sauta aux yeux : 8 milliards d’um en remboursement du CIM. Elle déglutit. À l’époque, elle avait accepté de prendre cette dette sur ses épaules. Pourrait-elle aujourd’hui accuser maître Gilain de l’avoir piégée ?

Elle releva brièvement les yeux vers lui. Son regard brûlant l’empêcha d’aller plus loin dans cette réflexion. Marlène se replongea dans les lignes, le cœur battant.

Les pages se succédaient, retraçant les années passées. Chaque sortie, chaque moment en dehors de l’école, soigneusement soustrait. L’après-midi où elle avait perfectionné sa gnosie grâce à des jeux vidéo. Son anniversaire passé chez ses parents. Rien ne semblait laissé au hasard, et Marlène ne trouvait aucune irrégularité. Pour l’instant.

La porte s’ouvrit. Un officier du CIM entra, saluant brièvement.

- Nous avons fouillé sans rien trouver, annonça-t-il.

Marlène portait sur elle le papier de transfert que Lycronus avait assuré être indétectable. Elle n’avait aucun doute sur les compétences de son ensorceleur de petit-ami. Marlène poursuivit sa lecture.

- Un million pour mauvais usage de la magie, lut-elle à haute voix, fronçant les sourcils.

La ligne était datée du jour de son anniversaire, son premier au Mistral.

- À quoi cela fait-il référence ? siffla-t-elle d’un ton mordant.

Maître Gilain, imperturbable, croisa ses mains sur son bureau.

- Je fais cela pour vous éviter un procès, répondit-il d’un ton glacial. Vous avez commis un acte illégal, et je préfère vous offrir une issue moins humiliante. Après tout, vous êtes déjà connue comme « la néomage amie du voleur de magie ». Voulez-vous vraiment aggraver votre situation ?

Le choc lui coupa le souffle. Il osait ! Et devant un officier du CIM, en plus ! Marlène sentit la rage monter en elle, mais elle s’efforça de garder un masque d’arrogance.

- Quand aurais-je, selon vous, mal utilisé la magie ? gronda Marlène.

L’officier, mal à l’aise, esquissa un mouvement incertain, son regard alternant entre elle et Gilain. Une personne en faisait chanter une autre devant lui. L’officier serra la mâchoire, sa rage contenue ne demandant qu’à exploser.

- Lycronus Stoffer vous a bien offert un cadre des cœurs jumeaux ce soir-là ? lança maître Gilain, un sourire carnassier déformant son visage.

- En effet, et alors ?

- Le cadre est vide, lança l’officier avant que maître Gilain ne l’interrompe d’un geste autoritaire.

L’officier serra les poings mais garda le silence.

- La pile était-elle remplie ? poursuivit maître Gilain, implacable.

- Elle était vide, répondit Marlène qui ne voyait pas où le directeur voulait en venir.

L’officier murmura un juron à peine audible.

- Vous avez activé le cadre, ce soir-là, poursuivit maître Gilain, sa voix pesant comme une enclume. Cela signifie que vous avez utilisé votre magie personnelle pour remplir la pile. Or, au sein de cette école, il est strictement interdit d’utiliser sa magie en dehors d’un cadre éducatif. Vous admettrez que vous maîtrisiez parfaitement le remplissage d’une pile.

Évidemment, gronda Marlène en pensées. Néomage, mais pas incapable non plus. Elle serra les poings et se retint de cracher sur le directeur. Lycronus l’avait prévenue. Les doutes de Marlène venaient de s’envoler. Tous les jours, les étudiants du Mistral utilisaient la magie pour des raisons non éducatives sans que personne n’y trouve rien à redire. Gilain se servait de cet événement pour la pousser dans ses retranchements.

Elle prit une inspiration profonde, ajustant son ton pour ne rien laisser transparaître.

- Je n’ai pas rempli cette pile, annonça Marlène avec assurance.

- Vous venez de dire le contraire.

- J’ai dit que la pile était vide puis que je l’ai insérée pleine dans le cadre, l’activant par ce geste. Je n’ai pas rempli cette pile moi-même.

Marlène fut empli d’une reconnaissance sans nom pour celui qui l’avait protégée ce jour-là, alors même qu’elle avait ruiné son avenir.

- Monsieur Toupin l’a fait pour moi, expliqua Marlène.

Elle observa attentivement le visage de maître Gilain. La mention de Toupin le fit tiquer. Un imperceptible froncement de sourcils, une crispation de mâchoire. Une faiblesse, enfin.

Marlène reprit sa lecture des frais de scolarité. Elle avait atteint la fin sans rien trouver d’autre à redire que la porte s’ouvrit, dévoilant monsieur Toupin.

- Vous m’avez convoqué, maître ? lança le professeur d’utilisation des objets magiques.

Il balaya la pièce d’un regard, ses yeux s’attardant sur Marlène avant de saluer les autres :

- Marlène. Monsieur, dit-il en inclinant la tête vers l’officier du CIM, qui répondit par un signe de tête courtois.

Marlène sentit son estomac se tordre. Était-il là pour la défendre ou pour l’accabler ?

- Avez-vous rempli la pile ayant permis à mademoiselle Norris d’activer le cadre des cœurs jumeaux offert par Lycronus Stoffer ? demanda maître Gilain d’un ton aussi tranchant qu’une lame.

Le professeur haussa un sourcil, puis répondit :

- En effet.

Le visage de maître Gilain se durcit, chaque muscle crispé par la colère contenue.

- L’énergie de cette école ne doit pas être utilisée à des fins personnelles ! gronda-t-il. Vous n’avez…

- J’ai utilisé mon énergie personnelle pour remplir cette pile, répliqua monsieur Toupin d’un ton égal, coupant le directeur sans une once d’hésitation.

Marlène vit l’étincelle de satisfaction dans le regard du professeur, un plaisir à peine voilé de pouvoir remettre Gilain à sa place. La tension dans la pièce devint presque palpable.

Maître Gilain ouvrit la bouche pour riposter, mais la referma brusquement. Le silence qui suivit semblait peser des tonnes.

Marlène détourna les yeux, troublée. Ce moment lui dévoilait une vérité qu’elle avait refusé de voir : monsieur Toupin, qu’elle avait humilié et rejeté, avait fait plus pour elle qu’elle n’avait osé espérer.

Il n’avait rien à gagner à prendre ainsi sa défense. Pourtant, il le faisait.

Une vague de culpabilité la submergea. Elle n’avait jamais écouté Lycronus lorsqu’il louait les qualités humaines du professeur. Maintenant, tout lui revenait comme un coup de poing au ventre.

Elle pinça les lèvres pour dissimuler son trouble. Ce n’était ni le lieu, ni le moment pour exprimer sa gratitude. Mais une chose était sûre : elle lui devait bien plus qu’un simple remerciement.

Pour l’instant, elle devait rester concentrée. Marlène redressa les épaules, espérant que sa posture dissimulerait les émotions tourbillonnant en elle. Elle devait garder l’avantage.

- Autre chose ? demanda monsieur Toupin avec une nonchalance feinte.

- Mademoiselle Norris, approuvez-vous les autres lignes ? interrogea maître Gilain, le ton chargé d’un calme glaçant.

Marlène hocha la tête, retenant son souffle.

- Oui, maître.

Le directeur récupéra les documents avec une lenteur calculée, les glissa dans le broyeur, puis, d’un mouvement sec, en tira une version modifiée tout juste imprimée. Sans un mot, il tendit la nouvelle facture, expurgée du million contesté.

- Si vous n’avez plus besoin de moi, lâcha l’officier du CIM, son regard méprisant accroché à maître Gilain.

Ce dernier le congédia d’un geste désinvolte. L’officier disparut dans un souffle, son départ laissant une tension palpable dans la pièce.

Maître Gilain pivota vers monsieur Toupin.

- Puisque vous êtes là, ensorcelez un bracelet afin de permettre à Marlène de me payer ce qu’elle me doit, lança le directeur, chaque mot empreint d’une froide autorité.

- C’est hors de question, cingla Marlène, sa voix aussi tranchante qu’un couteau,les pensées tournées vers Lycronus.

Sans lui, elle aurait été tellement abasourdie qu’elle n’aurait pas osé répliquer. Ce matin, il lui avait fallu dix bonnes minutes pour s’en remettre. Avant que le directeur ne puisse répliquer, elle enchaîna :

- Je ne passerai pas un bracelet magique. Je ne pense pas avoir besoin de vous expliquer pourquoi. Un tube de transfert me conviendra.

Maître Gilain plissa les yeux, un sourire carnassier flottant un instant sur ses lèvres.

- Je n’en ai pas, annonça maître Gilain.

- Monsieur Toupin ? intervint Marlène en se tournant vers le professeur. Accepteriez-vous d’en ensorceler un ?

Le coin des lèvres de monsieur Toupin se releva.

- Avec plaisir, Marlène, répondit-il, savourant l’embarras du directeur.

Maître Gilain fulmina, son visage se durcissant.

- Vous devrez garder ce tube en main en permanence, lança-t-il avec une pointe de sarcasme. Pas très pratique, n’est-ce pas ?

Marlène le fixa droit dans les yeux.

- Je n’effectuerai le transfert que le 17 de chaque mois.

La réplique fit tiquer le directeur.

- D’un montant de vingt pour cent du total à chaque fois, ajouta-t-elle, imperturbable.

Un silence électrique s’abattit sur la pièce. Monsieur Toupin, incapable de masquer sa surprise, hoqueta.

- La facture sera ainsi réglée dans cinq mois, annonça Marlène.

- C’est impossible, souffla maître Gilain, sa voix vacillante d’une colère contenue. Nul ne peut créer autant de magie en aussi peu de temps.

- La manière dont je vais me procurer cette magie ne vous regarde pas, maître Gilain, indiqua la néomage.

Le regard de monsieur Toupin vacilla un instant, son amusement s’éteignant, remplacé par une lueur de préoccupation.

- Vous formez un couple très harmonieux, Stoffer et vous, siffla maître Gilain, chaque mot tranchant comme une lame. Vous avez prévu de le rejoindre et de voler la magie de pauvres innocents.

Marlène réprima une grimace.

- Je ne sais pas où se trouve Lycronus Stoffer, rétorqua-t-elle. Quant à vos insinuations sur notre relation, je vous rappelle que mon cadre des cœurs jumeaux est vide, comme les officiers du CIM ont pu le constater dans ma chambre, à deux reprises.

Les lèvres du directeur tremblèrent sous l’effet d’une rage mal contenue.

- Un couple vraiment très harmonieux, répéta-t-il avec une intensité presque vicieuse.

- Mes conditions de remboursement vous conviennent-elles ?

Maître Gilain plissa les yeux.

- Un seul retard de paiement, et j’envoie le CIM sur votre dos.

Marlène afficha un sourire froid.

- Parfait, répondit Marlène.

Le directeur pianota furieusement sur son clavier, imprima deux feuilles, y apposa sa signature et un tampon officiel. Marlène signa également, glissant l’un des exemplaires dans son sac, tandis que maître Gilain enferma l’autre dans un coffre magique.

Monsieur Toupin tendit à Marlène un simple tube de grès et de cuivre.

- Merci, monsieur Toupin, lança Marlène, sa voix empreinte d’une gratitude sincère.

Le professeur cligna des yeux, surpris par le ton, puis suivit Marlène du regard alors qu’elle quittait le bureau sans un mot.

Le froid matinal la saisit alors qu’elle récupérait ses affaires et montait dans le premier bus venu. Elle n’avait aucune idée de la manière dont elle allait retourner en France, mais peu importait.

Sa magie lui appartenait à présent. Elle était libre.

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