- Grâce à la méditation, j'ai réussi à me rendre compte qu'un son était une illusion, annonça Marlène le lendemain en cours de maniement de la magie.
- C'est bien que tu te rendes compte que les différentes matières que nous enseignons sont liées, répondit maître Gourdon. Continue à t'entraîner.
Marlène dut désormais déterminer si des choses qu'elle voyait étaient réelles ou non, puis ce fut le tour d'odeurs. En méditation, elle continua à classer son esprit. Les adolescentes passèrent l'après-midi dans un parc d'attraction en Floride, sous un magnifique soleil bien qu'on soit fin novembre.
Samedi, Marlène fut de retour en utilisation d'objets magiques et toute la classe avait les yeux tournés vers elle, s'attendant à ce qu'elle reproduise le miracle du cours précédent. Monsieur Toupin donna à chacun un simple gobelet en plastique, comme ceux qu'on utilisait en pique-nique.
Il était magique, naturellement, et les élèves devaient en déterminer la fonction. Tous soupirèrent. Ils détestaient ce genre d'exercice. Se servir d'un objet, oui, mais déterminer son action avant de l'activer était beaucoup plus difficile.
Marlène ne se souvenait pas avoir jamais étudié les propriétés magiques du plastique en étude de la nature, d'autant que le plastique n'était pas franchement un élément naturel. Les élèves eurent deux heures pour réfléchir.
Marlène observa le gobelet en plastique posé sur sa table. Il avait l'air banal, dérisoire, presque insultant. Était-ce pour ça qu’elle avait intégré cette école ? Pour jouer aux devinettes avec un vulgaire bout de plastique ?
Elle tourna le gobelet dans ses mains, le leva à hauteur de ses yeux, comme si le simple fait de le scruter pourrait révéler son mystère. Rien. Pas d'aura, pas de vibration. Juste un objet froid et terne.
- C’est ridicule, murmura-t-elle.
Elle regarda autour d’elle. Certains élèves griffonnaient des hypothèses sur leurs parchemins, d’autres lisaient, mais la plupart semblaient aussi perdus qu’elle. Un garçon deux rangées plus loin soupira avant de lâcher :
- Sérieux, monsieur Toupin, pourquoi vous nous faites ça ? On est censés être des magiciens, pas des devins !
Un léger rire parcourut la classe, mais Marlène ne se joignit pas à eux. Elle savait que l’exaspération générale n’arrangerait rien. Pourtant, elle sentait son agacement croître à chaque minute. Ce cours était une perte de temps. Elle pouvait sentir la magie bouillonner en elle, prête à être utilisée pour quelque chose de plus grand, mais non, elle devait se contenter de ce ridicule exercice.
Marlène ouvrit plusieurs livres parmi ceux mis à leur disposition par monsieur Toupin, plus pour faire comme tout le monde que pour chercher réellement. Comme beaucoup d'élèves, elle activa l'objet sans savoir son effet ce qui, en dehors de l'école, aurait pu s'avérer très risqué. Aucun élève ne fut blessé, et ce bien qu'il arriva à monsieur Toupin de faire exprès de donner à ses objets magiques des effets douloureux à son utilisateur.
À la fin du cours, comme d'habitude, personne n'avait trouvé l'effet du gobelet. En fait, personne n'avait l'ombre d'une piste. Monsieur Toupin ne cacha pas sa déception et annonça, comme il faisait toujours, que celui qui serait en mesure d'ici le prochain cours, à savoir mercredi, de lui en donner l'effet, pourrait le garder. Marlène ne comptait pas dépenser un gramme d’énergie pour un vulgaire gobelet en plastique.
En cours d'étude de la magie, ils étudièrent les propriétés de l'argile, mais Marlène n'écouta pas, concentrée sur les bavardages de ses deux amies.
Dimanche, il n'y avait pas de match, afin que les joueurs puissent se reposer un peu. Julie et Amanda partirent draguer. Amanda se trouva Francis, un jeune homme qui semblait réellement l'aimer. Julie avait fait choux blanc mais de son propre aveu, elle n’avait pas réellement essayé.
Marlène se sentit un peu seule. Elle se rendit à la bibliothèque et continua à découvrir des livres parlant de magie. Elle avait tant à rattraper. Maître Gilain la sortit de sa lecture.
- J'ai appris que tu avais attiré l'attention dans le cours de monsieur Toupin. Heureusement, les parents d'élèves sont prudents et préfèrent attendre d'avoir d'autres démonstrations de tes pouvoirs avant d'en tirer une quelconque conclusion.
Marlène regarda autour d’elle avec appréhension.
- J’ai monté une bulle de silence autour de nous. Nul ne peut entendre notre échange.
Marlène soupira d’aise avant de lancer :
- Du coup, tout le monde me scrute. Chacun de mes mouvements est suivi. Je ne peux pas utiliser la magie sans avoir les gnosies de tous braquées sur moi.
- Tu imagines ce que ça aurait été si ça s'était passé dès le jour de la rentrée.
- Je crois que j'aurais été complètement bloquée, se dit Marlène. Et puis, je n'aurais pas été sûre de l'amitié de Julie et Amanda, qui sont au courant d'ailleurs.
- Ah ! Tu fais bien de me le dire. Je note. Sinon, les cours te plaisent ?
- Oui, ça va, dit Marlène. Je suis nulle dès qu'il s'agit de trouver à l'avance la fonction d'un objet magique.
- Tu n'es pas la seule, le rassura maître Gilain. D'ailleurs, la plupart des magiciens en sont incapables. On veut surtout que vous appreniez les grandes lignes. Si on vous dit qu'un morceau de calcaire a la propriété de chauffer de l'eau, vous devez être en mesure de savoir que c'est faux. En revanche, trouver l'effet exact d'un objet magique est terriblement compliqué et seules les personnes qui s'intéressent spécifiquement aux objets magiques peuvent le trouver. Cela demande énormément de connaissances, de pratique, de précision.
- Je vois… Dans le cas présent, c'est un gobelet en plastique, annonça Marlène. Or, nous n'avons jamais étudié le plastique en étude de la nature, puisque ce n'est pas un objet naturel.
- Certes, mais il a été crée à partir d'éléments naturels, fit remarquer maître Gilain, et comme je crains d'en avoir déjà trop dit, je vais me taire.
Marlène fronça les sourcils. La remarque semblait anodine, mais le sourire satisfait de maître Gilain donnait l'impression qu'il avait laissé échapper un indice important.
Elle haussa les épaules. En réalité, elle s'en moquait éperdument. Les objets magiques n'étaient pas son dada. Même si elle en comprenait l'intérêt, elle était davantage attirée par la magie, intra ou inter, et elle attendait avec impatience d'apprendre à s'en servir. Marlène savait que cela prendrait du temps car elle devrait d'abord maîtriser les bases mais il lui tardait d'évoluer vers le niveau suivant, même si cela signifiait attirer les regards de tous.
- Je te laisse à ta lecture. Je suis ravi de te voir aussi investie.
Marlène le salua tandis qu’il s’éloignait.
Lundi et mardi, Marlène apprit à reconnaître les illusions olfactives et commença à travailler sur le toucher.
Mardi soir, en salle de repos, Amanda et Julie avaient sorti le gobelet en plastique. Marlène avait une fois de plus oublié de chercher ses effets possibles.
- C'est un gobelet, annonça Julie avec un ton mi-exaspéré, mi-dramatique.
- Bravo Sherlock, répliqua Marlène en levant les yeux au ciel.
Julie lui envoya un regard noir avant de continuer :
- Ça veut dire que c’est sûrement lié à de la boisson. La forme, c’est toujours important avec les objets magiques. Si ça avait été un bout de plastique informe, on n'aurait rien pu conclure, mais là, c’est un gobelet.
Marlène haussa les sourcils, impressionnée malgré elle. Elle ignorait tout de ces subtilités, n’ayant jamais été très attirée par les objets magiques.
- Tu penses que ça fait apparaître de la boisson ? Quand on l'active, il ne se passe rien, fit remarquer Marlène.
- Peut-être transforme-t-il de la nourriture en boisson ! proposa Amanda avec un sourire espiègle.
- Genre, tu mets une orange dedans et bam, du jus d'orange apparaît à la place ? lança Marlène.
Un éclair de complicité passa entre elles. D’un même mouvement, elles se levèrent et filèrent vers la cuisine.
Là-bas, elles trouvèrent une cinquantaine d’élèves entassés, chacun brandissant des fruits, des légumes, et même quelques morceaux de viande. Le cuisinier pestait contre cette invasion imprévue, mais personne ne semblait s’en soucier.
Marlène tenta tout ce qui lui passait sous la main : pommes, carottes, œufs, jusqu’à un sachet en plastique. Rien. Le gobelet demeurait obstinément muet.
- Et si, chuchota Amanda, on testait avec des liquides ? Peut-être qu’il transforme ce qu’il contient.
- Genre changer l'eau en vin, plaisanta Marlène. On essaie !
Là encore, leurs efforts furent vains. Marlène, frustrée, se rappela les mots de maître Gilain. Elle fit signe à ses amies de se rapprocher.
- Dites, si ça avait été un gobelet en bois ou en métal, votre conclusion aurait-elle été la même ? demanda-t-elle.
Julie et Amanda échangèrent un regard, intriguées.
- Oui, probablement, répondit Amanda.
- Alors peut-être qu’on devrait réfléchir au fait qu’il est en plastique, suggéra Marlène.
Julie et Amanda durent admettre que ça n'était pas idiot.
- Le problème, souffla Julie, c'est que j'ignore totalement les propriétés du plastique. Ça n'est même pas un élément naturel !
- Mais c'est fait à partir d'éléments naturels, souffla Marlène, répétant ainsi les mots de maître Gilain.
- À partir de pétrole, dit Amanda. Ceci dit, ça ne nous aide pas.
- Peut-être qu'il faut mettre du pétrole dedans, proposa Julie. Peut-être que ça change le pétrole en… autre chose.
- Super utile, souffla Amanda. La planète manque de pétrole, et on a un objet qui change le pétrole en autre chose.
- Ça le change peut-être en un carburant meilleur que le pétrole, proposa Marlène.
- Si c'était le cas, monsieur Toupin serait riche ! fit remarquer Julie.
Marlène fit la moue.
- Le problème, c'est qu'il n'y a pas de pétrole dans l'école, maugréa Amanda. On ne pourra pas tester notre théorie.
Les filles remontèrent dans la chambre, dépitées. Elles ne pourraient jamais trouver l'effet du gobelet. Elles décidèrent de laisser tomber et passèrent la soirée à jouer aux cartes avec Francis.
Le lendemain, monsieur Toupin, toujours aussi méthodique, lança la question qui était devenue presque rituelle :
- Quelqu'un a-t-il trouvé l'effet exact du gobelet en plastique ?
Marlène leva la main et obtint la parole.
- Nous n'avons pas trouvé l'effet exact parce que nous n'avions pas les éléments pour tester nos théories, monsieur.
- Je t'écoute, Marlène, dit monsieur Toupin, curieux.
- L'objet étant un verre, il est lié à la boisson. Ça, c'est Julie qui l'a compris la première, expliqua Marlène.
Un garçon du fond de la classe lança, un ton moqueur :
- On l'avait tous compris, hein !
- Comme il est fait en plastique, continua Marlène sans se laisser démonter, et que le plastique est crée à partir de pétrole, comme Amanda l'a judicieusement fait remarquer, ça doit être lié au pétrole. Seulement, nous n'avons pas de pétrole dans l'école.
Les élèves se regardèrent, visiblement impressionnés. Aucun d'eux n’avait poussé la réflexion aussi loin. Ils avaient tous omis de prendre en compte la matière du gobelet.
- Qui a eu l'idée d'intégrer la matière dans laquelle le gobelet était fait dans votre réflexion ? s'enquit monsieur Toupin, intéressé.
- C'est Marlène, dit Julie.
- En fait, non, avoua Marlène, un peu gênée. C'est maître Gilain. Ça lui a échappé.
Un sourire en coin se dessina sur le visage de monsieur Toupin.
- C'est dommage, Marlène. L'idée aurait été de toi que je t'aurais félicitée. Tu comprendras que je ne le puisse pas, et que je vais avoir une petite conversation avec notre directeur adoré.
La classe éclata de rire. Marlène roula des yeux mais ne put s’empêcher de sourire. Une fois le calme revenu, monsieur Toupin expliqua que le verre se remplissait d'eau lorsqu'il se trouvait au-dessus d'une nappe de pétrole. Il avait donc deux utilités : d'abord, il permettait de trouver des nappes de pétrole et ensuite, il créait de l'eau. De plus, la quantité d'eau créée indiquait la profondeur à laquelle se trouvait la nappe de pétrole.
Marlène soupira. Même s'ils avaient eu du pétrole à leur disposition, ils n'auraient pas trouvé. D'ailleurs, comment pouvait-on trouver une telle chose ? C'était impossible. Peu intéressée, elle décida d'oublier ça et de passer à autre chose.
Le reste du cours, théorique, porta sur l'importance de ne pas se contenter de la forme d'un objet magique, mais de prendre également en compte les matières le composant.
En étude de la nature, le cours porta à nouveau sur l'argile, une autre sorte, et de ses propriétés magiques. À nouveau, Marlène n'écouta pas.
Jeudi, enfin, Marlène fut en mesure de différencier les illusions de la réalité, quel que soit le sens reproduit. Elle maîtrisait parfaitement sa gnosie.