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Chapitre 10 : PBM

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Par Nathalie

- Je suis déçu, annonça monsieur Toupin en première heure le lendemain. Vous aviez jusqu'à aujourd'hui pour découvrir à quoi servait cet objet magique, et aucun de vous n'est venu me trouver. Personne n'a-t-il donc la moindre petite idée ?

Koumada leva timidement la main.

- À vrai dire, monsieur, je ne connais pas son utilisation exacte mais j'ai découvert des choses. Pas assez cependant pour affirmer son effet de manière catégorique.

- Donc, tu le sais, tu ne pourras pas repartir avec. Avant que Koumada ne nous dise ce qu'elle a découvert, personne n'a trouvé l'effet exact ?

Les élèves se regardèrent mais il était clair qu'aucun d'eux n'avait trouvé quoi que ce soit. Monsieur Toupin donna la parole à Koumada.

- Voilà, j'ai découvert que les plantes appréciaient la présence de l'objet. Les feuilles bougent pour essayer de s'approcher de lui. Je n'en sais pas plus.

- As-tu pensé, souffla monsieur Toupin, à aller chercher en bibliothèque ce qui pouvait attirer les plantes ?

- Non, avoua Koumada.

- L'expérience est une chose, la connaissance en est une autre. Les deux sont indissociables. Si vous étiez allés fouiner un peu, vous auriez trouvé que les plantes grandissent grâce à la…

- Photosynthèse ? proposa timidement Angela.

- Oui, Angela. Et la photosynthèse se fait grâce à ? continua monsieur Toupin.

- La lumière, dirent trois élèves en même temps.

- En effet, dit monsieur Toupin. Les plantes captent l'énergie présente dans les photons et s'en servent pour créer de l'énergie. Seulement, la lumière du soleil contient plusieurs sortes de photons. La lumière du soleil étant blanche, elle contient des photons de toutes les couleurs. Les plantes en absorbent certains mieux que d'autres. Lesquels sont les mieux absorbés ?

- Les verts ! lança Jacob. C'est pour ça que les plantes sont vertes ! Parce qu'elles absorbent de la lumière verte.

- Bien tenté, Jacob, annonça le professeur, mais c'est tout le contraire. Les plantes sont vertes parce qu'elles n'absorbent pas le vert, justement, qu'elle renvoie et qui arrive donc jusqu'à nos yeux. Non, les plantes absorbent surtout le rouge et le bleu.

- Alors, monsieur, cet objet diffuserait de la lumière rouge ou bleue, proposa Frédéric, et ça serait pour ça qu'elles apprécient. Pourquoi ne la voyons-nous pas ?

- Parce qu'elle est dans des fréquences que nos yeux ne captent pas, répondit monsieur Toupin. Ces objets produisent en fait de la lumière bleue.

- Pourquoi ne voyons-nous pas la lumière bleue dans notre gnosie ? insista Frédéric.

- Tu as appris à comprendre les informations transmises par ta gnosie, comme les couleurs, mais uniquement celles que tu es normalement capable de voir. Te rends-tu compte que tu es traversé par des ultra-violets ? Ou de l'infrarouge ?

Frédéric secoua négativement la tête.

- Est-ce ça veut dire que maintenant, nous sommes en mesure de la reconnaître ? interrogea Philippine.

- Oui, mais je vous rappelle que le but de ce cours est de vous permettre de déterminer l'effet d'un objet magique sans l'activer, car l'activer sans en connaître ses effets au préalable peut s'avérer très dangereux. Pour le moment, je vous permets de l'activer mais pour répondre à l'exercice, vous devrez trouver l'effet sans activer l'objet. Ici, il fallait se servir de la matière et de la façon dont l'objet était monté pour trouver qu'il lançait de la lumière bleue.

- Qui pouvait trouver ça, à part Lycronus Stoffer ? murmura Julie à l'oreille de Marlène.

- N'importe qui s'en donnant un tout petit peu les moyens, répliqua monsieur Toupin, surprenant ainsi Julie qui devint aussi rouge qu'une tomate. Julie, sincèrement, combien de temps as-tu passé à chercher l'effet de cet objet ?

En omettant le temps passé à essayer de tricher pour trouver Koumada, Julie avait simplement mis le bout de bois dans l'eau et constaté qu'il ne se passait rien. Julie ne pouvait pas répondre "quelques secondes".

- Ton silence est suffisamment éloquent, merci, dit monsieur Toupin. Inutile d'en rajouter. Bien, rendez-moi tous les objets. Nous allons travailler sur un autre objet aujourd'hui, d'un genre qui vous donne plus de difficulté. Voici l'objet, continua monsieur Toupin en distribuant un stylo. Votre but : recopier sur la feuille blanche devant vous à l'aide de cet objet les phrases écrites au tableau dans les quatre couleurs rouge, bleu, vert et noir.

Un grand "Oh non" parcourut la classe. Marlène, elle ne comprit pas en quoi c'était difficile mais, néophyte, elle se garda bien de toute réflexion. Elle allait probablement comprendre assez vite. Marlène déboucha le stylo qui ne présentait qu'une seule mine. Quand elle le plaça sur la feuille, il n'écrivit rien. Il n'y avait plus d'encre à l'intérieur.

Marlène tenta d'activer l'objet dont le pouvoir était, elle le supposa, de créer de l'encre. À peine le fit-elle qu'elle sentit une présence envahir son esprit. Instinctivement, elle la repoussa violemment et fut projetée en arrière, tombant ainsi sur le sol, tandis que le stylo vola à travers la salle pour se ficher dans le tableau.

- Désolée, dit-elle en se relevant.

- Marlène ? Ça va ? demanda Julie inquiète.

- Oui, je crois, dit Marlène. Je… je vais mieux que le tableau.

- Ce n'est pas grave, dit monsieur Toupin en retirant le stylo et en réparant le tableau d'un sort.

Monsieur Toupin rendit son stylo à Marlène puis lui annonça :

- Première fois avec un objet dissocié. C'est normal que tu réagisses ainsi. Tes protections sont sacrément puissantes.

- Mes protections ? répéta Marlène.

- Ton esprit, depuis ta naissance, se protège d'intrusions étrangères. C'est normal et très important. Cependant, ce stylo est dissocié. Cela signifie qu'il a plusieurs effets possibles. Quand tu l'actives, il va entrer dans ton esprit pour te demander laquelle de ses actions tu désires qu'il effectue. Il va falloir l'accepter dans ton esprit pour lui répondre.

Marlène hocha la tête tout en faisant la moue. Elle avait réagi de manière instinctive en repoussant l'agresseur et ne savait pas si elle serait capable de maîtriser cela.

- Je te rappelle que tu es ici pour apprendre à contrôler la magie au lieu de la subir, dit monsieur Toupin et Marlène fut d'accord avec lui. Tu vas réessayer mais cette fois, tu vas laisser passer le stylo dans ton esprit. Ce n'est qu'un objet magique, pas un intrus. Il ne te fera pas de mal, je peux te le jurer. Plus tard, tu apprendras à connaître l'effet d'un objet avant de l'accepter en toi. Il vaut mieux car qui sait ce qu'il s'apprête à te faire. Pour le moment, tu vas devoir me faire confiance. Cet objet ne te fera rien, sinon te demander en quelle couleur tu veux écrire.

Marlène enregistra l'information, se saisit du stylo, et sous les regards peu confiants de ses camarades ayant peur de se faire transpercer par l'objet inoffensif transformé en projectile, l'activa. À nouveau, elle sentit une présence effleurer son esprit mais cette fois, elle le laissa passer.

Un choix s'offrit à elle. Dans la gnosie, elle vit apparaître quatre couleurs. Elle était heureuse d'avoir appris l’avant-veille à interpréter les couleurs en intra. Ça lui était utile aujourd’hui. Elle choisit le bleu puis se pencha sur sa feuille mais rien ne se produisit.

- Tu dois aussi transférer de manière continue de la magie dedans, souffla Julie en voyant l'air d'incompréhension sur le visage de Marlène.

Marlène se concentra pour transférer de la magie mais devoir le faire tout en acceptant la présence du stylo fut difficile. Lorsqu'elle commença à écrire, le tout fut complexe et la couleur changea en cours de route car Marlène ne tenait pas sa concentration. Alors qu'elle n'avait pas été en mesure d'écrire une seule phrase de la même couleur, elle remarqua qu'Amanda ne faisait plus rien.

- Tu as fini ? interrogea Marlène.

Amanda lui montra sa feuille. Elle contenait trois phrases, l'une bleue, la suite rouge et la dernière verte. La phrase suivante, en noir, n'était que commencée.

- Pourquoi tu ne termines pas ? interrogea Marlène.

- Je n'ai plus d'énergie, annonça son amie. C'est comme ça. J'ai fait de mon mieux.

Marlène, frustrée, observa la feuille blanche devant elle. Ses doigts tremblaient, non pas de peur, mais de colère. Elle avait l’impression d’être une marionnette, dominée par ses propres pouvoirs. Elle avait pourtant l’habitude d’échouer. Préférant ses jeux vidéos aux leçons ou aux devoirs, Marlène n’obtenait jamais de bonnes notes dans son collège précédent. Là, c’était différent. Elle voulait maîtriser ses pouvoirs. Elle rêvait de pouvoir faire voler des trucs et pourquoi pas, jouer au PBM, rendre son père fier, faire briller les yeux de sa mère.

Je devrais y arriver, pensa-t-elle en serrant les dents. J’ai toute cette énergie… Pourquoi ça ne fonctionne pas ?

Elle jeta un coup d'œil furtif à Amanda. Marlène se sentit plus petite. Pourquoi elle, et pas moi ? Amanda n’avait pas le millième de son énergie, mais elle avait réussi là où Marlène échouait. Une pointe de jalousie et de frustration lui serra la poitrine. L’énergie ne fait pas tout.

Elle tourna à nouveau son regard vers le stylo, posé sur la table. Un simple stylo. Pourquoi ça ne veut pas marcher ? Un frisson de honte la traversa. Le contrôle. Voilà ce qu’elle manquait. Pas la puissance. Elle n’avait pas encore compris, mais c’était clair maintenant : la magie n’était pas qu’une question de force brute. Il fallait la comprendre, la maîtriser. Pas juste l'exploiter.

Tout l'après-midi, l'école vibra d'excitation. Le lendemain marquait le début de la saison de PBM, et l'équipe de Marlène était confrontée à l'école de Florence, leur plus grand rival. Tandis que Julie s'extasiait encore et encore sur la puissance de Miraël devant un Paul indifférent, Marlène laissa échapper, un peu plus brusquement que prévu :

- Je ne pourrai pas suivre le PBM ! Je ne comprends pas encore ce que me dit ma gnosie !

Amanda la regarda avec un air compréhensif. Elle n’était pas surprise, mais elle s'efforça de rassurer Marlène :

- Du moment que tu peux la garder branchée, ce n'est pas un problème. Il existe des bracelets de suivi. C’est pour les plus jeunes, mais tu pourrais les utiliser.

Marlène grimaça, en tournant son regard vers Amanda avec une pointe de mécontentement. Un bracelet ? Pourquoi ne lui avait-on pas parlé de cette solution avant ? Elle ne put s’empêcher de songer aux raisons du directeur de ne pas lui avoir donné cette information plus tôt. Un petit mensonge par omission, juste pour que j’ai une motivation supplémentaire, peut-être ? Elle haussait les épaules.

- Et puis, tu sais, le PBM, c'est de la magie inter. Comme c'est du réel, ça n'entre pas en conflit avec tes cinq sens, donc, c'est plus facile à suivre, ajouta Julie, sans remarquer le tourbillon de pensées qui agitait Marlène.

- C'est de la magie inter ? s'exclama Marlène, qui commençait tout juste à saisir les implications de ce terme. Les joueurs de PBM doivent être…

- Très puissants ! compléta Julie avec un regard admiratif, ses yeux pétillant d’excitation.

Marlène observait la scène avec un peu de distance, étonnée par l'intensité de l’admiration de Julie pour Miraël. Elle ne comprenait pas vraiment cette fascination. Après tout, elle avait entendu parler des joueurs de PBM comme étant des figures presque mythiques, des magiciens d'un autre genre, mais… Et si j'étais à leur place ?

Paul, toujours aussi calme, souriait en écoutant Julie. Marlène le dévisagea un instant, se demandant pourquoi il semblait aussi serein. Il n’avait pas l’air jaloux, et pourtant, Julie ne pouvait s’empêcher de parler de Miraël comme s’il était un héros. Un athlète idolâtré, un rêve inaccessible. Pourquoi se sent-il si à l’aise avec ça ? se demanda-t-elle. Puis elle comprit, d’un coup. C’était juste un rêve. C’était comme lorsqu'une femme admire un acteur, ou qu'un homme regarde une actrice à la télévision. Cela ne remettait pas en question leur relation. C’était de l’admiration, rien de plus.

Marlène détourna le regard de Julie et Paul pour observer Amanda, toujours en quête de l’attention d’un garçon, enchaînant les relations comme d’autres changent de chemise. Elle s’amuse, mais il n’y a pas de profondeur, pensa Marlène. Amanda était celle qui plaisait, qui captait tous les regards, mais Marlène ne comprenait pas son besoin de changer d’homme à chaque mois. Elle semblait jouer avec les garçons comme si c'était un jeu, un passe-temps sans conséquence. Marlène, elle, se sentait étrangère à cette danse.

Elle se tourna vers Paul, son regard se posant sur lui. Ce n’était pas que Julie et lui s’étaient engagés dans une relation plus intime — Marlène savait qu’ils n’étaient pas encore arrivés à ce stade. Mais cela la frappait : malgré leur proximité, leur relation semblait parfaitement maîtrisée, sans excès ni insistance. Une notion de confiance qu’elle n’arrivait pas à saisir complètement.

Quant à elle, Marlène n’était pas du genre à se laisser distraire par ces futilités. Elle avait trop de choses à découvrir, trop de mystères à résoudre dans la magie. Et puis, honnêtement, elle n’avait jamais eu d’intérêt particulier pour les garçons. Ils ne me regardent même pas, se dit-elle avec une pointe d’ironie. Banale, insipide… À côté de Julie et Amanda, elle se sentait invisible. Et pour être honnête, cela lui allait bien. Elle préférait largement passer inaperçue.

Le PBM, ce n’est pas que de la magie… c’est une performance. Quelque chose qui dépasse la simple magie. Il faut se connecter à soi-même, à son pouvoir, à ses limites. Peut-être que…

Elle soupira intérieurement. Ses pensées tournaient sans cesse autour de la magie, des arènes, du contrôle. Mais tout ça n’était rien comparé à ce qu’elle avait encore à apprendre.

- Et ne t'inquiète pas pour la quantité de magie nécessaire, ajouta Julie d'un ton rassurant. Amanda n'a pas assez d'énergie pour suivre le PBM, comme la plupart des magiciens, alors les arènes fournissent de l'énergie aux magiciens qui n'ont qu'à se servir.

Marlène écarquilla les yeux, incapable de cacher sa stupeur.

- Tu penses bien que le monde magique a pensé à tout, intervint Paul, un sourire en coin. Sinon, ce magnifique sport ne pourrait être suivi que par une élite, et ça, ça n'est pas envisageable !

- Au début, seuls les meilleurs pouvaient le suivre, mais désormais, c’est différent, continua Julie avec un air satisfait. Grâce aux bracelets de suivi et au grès disposé ça et là dans les arènes, n'importe quel magicien peut suivre un match.

Les mots de Julie résonnèrent dans la tête de Marlène, mais une question persistait, une prise de conscience qui s'installa lentement.

- Il faut bien que quelqu'un paye pour tout ça ! s'exclama Marlène, l'écho de son propre scepticisme dans la voix.

- Ici, c'est l'école, lui expliqua Amanda avec une pointe de mépris. C'est aussi pour ça que c'est cher. Dans d'autres écoles, les élèves doivent payer en plus pour avoir le droit de regarder du PBM ou se contenter de leur capacité propre. Du coup, ils sont vidés tous les lundis…

- Dans les matchs réels, dehors, les gens payent l'entrée, comme pour n'importe quel autre sport, ajouta Julie.

Marlène sentit une petite boule de frustration se former dans sa gorge.

- Seuls les riches peuvent regarder le PBM, comprit Marlène.

Sa mère, même si elle avait été magicienne, n’aurait donc pas pu regarder le PBM et ainsi voir l’équipe de France perdre un match. Elle n’aurait pas eu les moyens de se payer le visionnage.

- Ça coûte aussi cher que d'aller voir un match de foot, répondit Julie. Tu sais, contrôler la gnosie ne demande pas énormément d'énergie, mais c'est quand même trop pour la plupart des magiciens.

Les chiffres s’imposèrent à Marlène, mais ils étaient flous, presque irréels. Elle voyait déjà les parents de ses camarades sortir leur portefeuille, offrir des opportunités à leurs enfants, des places au prix exorbitant, des accès réservés… Elle, elle n'aurait jamais eu cette chance.

- Combien coûte une place ? insista Marlène, comme si les chiffres allaient apporter une réponse à toutes ses questions.

- Selon la capacité du magicien, ça varie entre vingt et cent euros, répondit Amanda d’un ton détaché.

Marlène hocha la tête. Ça n'était pas si énorme que ça, finalement. Marlène trouva amusant que le prix de la place ne dépende pas de l'emplacement de celle-ci, mais de la capacité du magicien. Sa mère aurait finalement pu voir l’équipe de France de PBM perdre, année après année. Cela lui aurait-il enlevé son amour pour le PBM ? Marlène en douta. Après tout, que son équipe gagne ou perde importait peu. Seul le sport et son esprit comptaient. Marlène sourit et tenta de s'imaginer le match du lendemain, en vain.

Dimanche matin. Les gradins étaient pleins d'élèves, une mer de couleurs et de bruits. D'un côté, le vert dominait, éclatant et fier. De l'autre, les vêtements jaunes brillaient comme des éclats de soleil. Les supporters hurlaient, tentant d’étouffer les exclamations de l’équipe adverse. Marlène, entre Julie et Amanda, était aux anges. Son père, qui adorait le football, lui avait parlé des ambiances survoltées des stades, et Marlène, jadis incrédule, comprenait maintenant ce qu’il avait voulu dire. Il n’y avait pas de mots pour décrire cette énergie, cette intensité. Les cris, l'adrénaline, l'attente, le stress, tout se mêlait dans une euphorie indescriptible.

Le tableau des scores s’afficha sous le balcon où se tenaient les professeurs et, au premier rang, les directeurs des deux écoles. Maître Gilain, d’un air supérieur, ignorait la directrice de l’école de Florence, qui semblait tenter de le titiller sans succès. Les hurlements des supporters s’intensifièrent, accompagnés d’acclamations et d’applaudissements frénétiques quand les joueurs firent leur entrée.

Par le couloir de gauche, cinq joueurs en vert firent leur apparition, impossibles à reconnaître autrement qu’à leur signature magique. Miraël, en tête, en tant que capitaine, fut le plus applaudi.

Puis vinrent, par la droite, cinq joueurs vêtus de jaune, ou plutôt de presque rien. Les costumes semblaient conçus pour offrir le minimum de couverture, sans tomber dans l’indécence. Le cercle blanc visible sur leurs ventres et leurs épaules était l’unique élément commun.

Les élèves se toisèrent. Des verts, on ne voyait rien mais les jaunes arboraient de fiers sourires. À travers leurs visages, on lisait qu'ils se savaient vainqueurs d'avance.

Le capitaine de l'équipe de Florence, une magnifique fille brune, s'avança. Au milieu de l'arène, les deux capitaines se serrèrent la main. De Miraël, on ne vit rien, le masque cachant ses traits. En revanche, l'adolescente en bikini jaune sourit et tous les garçons dans les gradins, quelque soit leur école d'origine, soupirèrent de plaisir.

- Ça va commencer, prévint Julie, criant pour couvrir le tumulte des spectateurs. Mets le bracelet.

Marlène, encore absorbée par la scène, suivit du regard ce que Julie désignait. Un petit objet circulaire reposait entre les sièges. Si elle n’avait pas su de quoi il s’agissait, elle n’aurait jamais pu le deviner.

- Il faut que tu lui laisses l'accès à ta gnosie, continua Julie alors que Marlène passait le bracelet. Si tu pouvais le laisser entrer au lieu de le faire voler à travers les arènes, ça serait bien.

Marlène esquissa un sourire tandis que ses amies éclataient de rire. Elle activa le bracelet, y transférant un peu de son pouvoir. Une touche d'énergie s'infiltra dans son esprit. L'arène se transforma autour d'elle.

Un énorme « Paint Ball Magique » s’affichait au centre mais ce n’était pas tout. Les spectateurs avaient crée, en magie intra, des panneaux lumineux. De leur côté, on pouvait lire "Miraël" et de l'autre "Virginie". Marlène supposa qu'il s'agissait du capitaine de l'équipe de Florence. Au fond de l'arène, des jeunes magiciens jouaient un air de musique entraînant en magie intra. Une véritable débauche d'énergie !

- L'école permet aux élèves d'utiliser la magie pour quelque chose d'aussi futile ?

- Ce n'est pas futile ! s'exclama Julie. Et puis, non, ça, ils le font avec leur énergie. L'école ne nous offre que le nécessaire pour suivre le match. Le grès n'est pas encore disponible.

- Je croyais qu’on ne devait pas utiliser sa magie personnelle pour autre chose qu’étudier ?

- La plupart galère à tenir la musique, les panneaux lumineux. On peut s’amuser et apprendre en même temps. Quelle rabat-joie !

Marlène fronça les sourcils. Elle trouvait cette règle bien trop aléatoire.

- Tout le monde sera vidé après le match, souffla Marlène en regardant les panneaux et en profitant de la musique. Pas seulement les joueurs.

Julie et Amanda rirent à cette remarque alors que le noir se faisait dans l'arène. La musique, les panneaux lumineux, tout cessa d'exister en un instant.

- Maintenant, dit Julie d’un ton plus sérieux, on se concentre sur le match. Aucune magie n'est permise dans les gradins, à part la gnosie. Le grès est désormais disponible. Tu le sens ? Il est sous les sièges. Dès que tu en as besoin, tu t'en sers.

Marlène hocha la tête, bien qu'elle sut qu'elle n'en aurait pas besoin. Elle ne manquait pas d'énergie, mais de contrôle et le bracelet lui permettait de rattraper ce défaut. Elle ne pouvait toutefois pas le dire à ses amies devant qui elle devait conserver l'image d'une magicienne de fortune ayant peu de pouvoir.

- Euh… Les filles… Je ne connais toujours pas les règles du jeu ! rappela Marlène.

- On va t'expliquer au fur et à mesure, promit Amanda. Tu vas adorer !

Marlène se concentra sur ce qui se passait dans l'arène. Les dix joueurs s'élevèrent dans les airs. Ce simple fait était déjà un miracle aux yeux de Marlène qui se souvint de l'énorme débauche d'énergie qu'elle avait ressenti sans la comprendre lorsque maître Gilain l'avait amenée à l'entraînement. Un frisson de frustration la traversa, le mensonge du directeur l’agaçant à nouveau. Pourtant, une part d’elle appréciait la méthode impitoyable qu’il avait choisie pour la pousser à se dépasser.

- Attention, c'est parti ! souffla Julie, sa voix portée par l'excitation ambiante.

Les supporters hurlèrent de joie au son d'un sifflement, indiquant le début du match. Marlène fut ravie d'avoir le bracelet car en une seconde, ce fut la panique dans l'arène. Des milliers d'objets apparurent en même temps et les joueurs se mirent en mouvement à une vitesse hallucinante.

- Je ne comprends pas ce que je vois, annonça Marlène, éberluée.

- Sur les bords de l'arène, les objets qui apparaissent, disparaissent et bougent sont des cibles, expliqua Julie, sa voix coupant à travers le chaos. Les joueurs doivent les toucher avec des billes de peinture qu'ils créent : vertes pour nous, jaunes pour Florence. On gagne un point par cible touchée.

Marlène, bien que perturbée par la vitesse des événements, fixa le tableau des scores. En moins d’une minute, les verts menaient déjà trois cents à deux cents.

- On gagne ! s'exclama Marlène, optimiste.

- Doucement, ce n'est que le début, intervint Amanda.

Un "oh" explosa dans les gradins. Les élèves en vert huèrent tandis que ceux de Florence applaudirent et ne cachèrent pas leur joie.

- Que ?

Marlène n'eut pas besoin de finir sa phrase. Elle ne comptait désormais plus que quatre joueurs verts.

- Où est notre cinquième joueur ? demanda-t-elle, l’angoisse montant dans sa voix, tandis que le score augmentait moins rapidement de leur côté.

- Les joueurs ont des cibles sur eux, expliqua Amanda et Marlène se souvint avoir vu trois objets blancs sur les combinaisons des joueurs : une sur le ventre et une sur chaque épaule.

- Si les trois cibles sont touchées, continua Julie, le joueur est éliminé. Lorsqu'une équipe complète est décimée, le jeu s'arrête et l'équipe gagnante est celle qui a le plus de points.

- Toucher un adversaire rapporte des points ? s'enquit Marlène.

- Non. Le seul moyen de gagner des points est de toucher les cibles sur les bords de l'arène, lui apprit Julie.

Les règles devenaient plus claires pour Marlène, mais elles lui paraissaient toujours si complexes. Les cibles se déplaçaient à une vitesse folle, et les joueurs virevoltaient autour d’elles, leurs mouvements aussi rapides que synchronisés. Ce n’était pas juste de la magie, c’était un véritable ballet de pouvoirs et de stratégie.

Un joueur jaune tomba au sol. Un joueur vert atterrit à côté de lui, et, avec un large sourire, tendit sa main vers lui. Une bille verte en sortit et alla s'écraser sur la dernière cible blanche du joueur. Un premier joueur jaune venait d'être éliminé. L'égalité était rétablie.

- Que s'est-il passé ? Pourquoi ne s'est-il pas défendu ? Et pourquoi les autres ne l'ont-ils pas aidé ? interrogea Marlène.

- Pourquoi faire ? Il était vidé. Il ne servait plus à rien.

Marlène sentit un pincement au cœur. La dureté de ce jeu lui semblait de plus en plus évidente. Pour gagner, il fallait être un magicien exceptionnel, posséder une grande réserve d’énergie et savoir l’utiliser de façon magistrale.

Elle se concentra sur les sorts en cours.

- D’abord, il faut voler, se dit-elle. Ce n’est pas une mince affaire. Ensuite, il faut créer des billes de peinture en magie inter. Et cela demande déjà de la maîtrise. Il faut probablement guider les billes vers les cibles, car vu leur taille, il est peu probable que les joueurs aient le temps de viser correctement. Et tout ça en volant… En même temps, il faut aussi protéger ses cibles personnelles.

Rien que d’imaginer ces enchaînements de magie lui donna le vertige. Si elle avait déjà du mal à maîtriser sa gnosie, l’idée de devoir effectuer toutes ces actions simultanément la laissa perplexe. Ce jeu ne laissait aucune place à l’erreur.

Elle observa les joueurs évoluer autour des cibles, leur énergie dévorant tout sur leur passage. Elle ressentit une certaine admiration et une pointe de jalousie. Ils étaient incroyablement puissants.

Je jouerai au PBM, se promit Marlène, un léger sourire en coin. Peut-être que ce n’était pas tout de suite, mais un jour, elle franchirait cette montagne, peu importe combien d’efforts cela lui demanderait. Elle ne comptait pas rester spectatrice éternellement.

Les scores augmentèrent à une vitesse incroyable, les deux équipes se passant l'une devant l'autre régulièrement. Les joueurs se déplaçaient comme des éclairs, dans un enchevêtrement de stratégies et de magie. Un joueur jaune fut éliminé et la déception fut énorme du côté des supporters.

- D’habitude, il tient bien plus longtemps. Il avait sûrement encore plein d'énergie ! hurla Julie au-dessus du vacarme des gradins. C'est une sacrée perte. Il n'a pas fait attention. C'était bien joué de la part de nos gars.

Marlène tourna les yeux vers le score. Les verts étaient toujours derrière.

- En revanche, nous perdons.

- Le PBM est difficile pour cette raison. Soit on tire sur les cibles mouvantes – et on gagne des points – soit on tire sur les adversaires. Il est pratiquement impossible de faire les deux en même temps. On a éliminé un adversaire, donc, on a arrêté pendant un moment de gagner des points. Mais maintenant, nous avons un joueur de plus et donc, nous pouvons gagner des points plus rapidement qu'eux.

Les points augmentaient de plus en plus vite pour les verts, comme l’avait prédit Julie.

- Souvent, lorsqu'un joueur est éliminé, son équipe réagit en tentant de rétablir l'équilibre. Les jaunes sont passés en mode offensif, annonça Amanda.

Marlène comprit qu'elle avait encore beaucoup à apprendre sur le PBM car elle ne vit aucune différence entre le jeu actuel et celui des minutes précédentes chez les jaunes. Un élève vert tomba.

- Bien joué ! Ils se sont attaqués à Miraël mais l'un d'eux a feinté et il s'est tourné contre Héléna, qui ne s'y était pas préparée. Un bon coup de leur part, dut admettre Julie.

Il restait trois joueurs dans chaque équipe et au score, Florence menait de cinq cents points. Un vert tomba lourdement sur le sol. Les supporters jaunes hurlèrent leur joie.

- Il a tout donné, c'est le moins que l'on puisse dire, souffla Julie. Plus vidé que ça, tu meurs. Il n'a même pas gardé de quoi atterrir en souplesse.

Amanda et Julie hurlèrent de rire tandis que le joueur se relevait péniblement et rejoignait les gradins réservés aux joueurs éliminés.

- Qui est le joueur avec Miraël ? demanda Marlène.

- Monier, répondit Julie. Il a dix-huit ans et il devrait partir avant la fin de l'année. Il n'est pas loin d'avoir atteint ses limites. D'ailleurs, il a dit qu'il ne comptait pas jouer au PBM en dehors de l'école. Il veut intégrer le CIM.

- Sans lui, l'équipe perdra un joueur de qualité, continua Amanda.

- Quelqu'un pourra le remplacer ? interrogea Marlène.

- On forme déjà des remplaçants, dit Amanda. Anaïs, par exemple. Elle est douée, mais elle n'avait jamais joué au PBM avant septembre. Ça risque d'être difficile pour elle. Il y a aussi Grudu, un allemand. Je ne sais pas trop ce qu'il vient faire là.

- Le directeur fait avec ce qu'il a, intervint Paul. Chatir et Nam-Yong ayant refusé de faire partie de l'équipe, il a pris ce qu'il restait. Grudu a le niveau et il est volontaire.

- Le niveau ? répéta Julie, visiblement sceptique. Tu rigoles ! Il ne sait même pas faire apparaître une bille de peinture !

- Il sait faire tout le reste. Ça viendra, assura Paul, mais le doute était palpable dans sa voix.

Julie fit une moue dédaigneuse, mais les adolescents se reconcentrèrent sur le match. Malgré leur infériorité numérique, les verts étaient en train de rattraper leur retard. Chaque mouvement semblait plus précis, plus rapide, comme s’ils se redécouvraient dans cette situation extrême. Un exploit largement salué par leurs supporters.

La foule verte explosa de joie lorsque Miraël réussit le miracle d'éliminer Virginie du jeu. Moins d'une seconde plus tard, Monier se faisait éliminer par les jaunes restants mais la foule verte n'eut de cesse de hurler le prénom du capitaine de leur équipe.

- Miraël a superbement joué ! s'écria Julie les yeux plus brillants que jamais. Il a vu que les jaunes s'apprêtaient à attaquer Monier. Il a anticipé d'une seconde, exploitant la faiblesse de leur bouclier qu’ils avaient affaibli en passant en mode offensif. La pauvre Virginie n’a rien vu venir.

Marlène, toujours sur le qui-vive, observa la belle brune, debout dans l’arène. Virginie ne se dirigea pas vers les gradins, sa rage était palpable. Elle lança un coup de pied furieux dans le sable, son regard fixant l’invisible horizon avant de rejoindre les autres, encore tremblante de frustration.

Miraël résistait. Tandis que les deux joueurs jaunes le harcelaient, il se concentrait sur les cibles mouvantes et faisait grimper les points, son calme contrastant avec l’acharnement autour de lui.

- Il doit être presque vide ! maugréa Julie, son regard figé sur l’arène.

- Tu crois qu'il va réussir ? répondit Amanda, absorbée par le match.

- Les deux jaunes ne semblent pas se rendre compte de ce qui est en train de se passer. Regardez leur entraîneur !

Julie pointa du doigt un grand et imposant homme à la peau sombre dans les gradins jaunes. Il gesticulait, mais les joueurs ne semblaient pas l’entendre.

- Il s'énerve, poursuivit Julie, mais ça ne sert à rien. Ils ne peuvent pas l'entendre. Une fois le match lancé, les joueurs sont seuls sur le terrain.

Marlène scruta le visage tendu du grand homme noir dans les gradins. Il semblait furieux, mais aucun des jaunes ne le remarquait. Dans le balcon des officiels, maître Gilain retenait son souffle tandis que la directrice de Florence se crispait, le visage marqué par l’anxiété.

- Je vois qu'il se passe quelque chose, dit Marlène, son esprit en plein tourbillon, mais je ne comprends pas. L'une de vous pourrait-elle m'expliquer, s'il vous plaît ?

Elles n’eurent pas le temps de répondre car la foule se leva en un rugissement unanime. Marlène se leva, ébahie, pour constater que la lumière était revenue. Le match venait de se terminer, mais elle ne comprenait pas pourquoi.

- Euh… Il vient de se passer quoi ?

- Nous avons gagné ! s'exclama Julie, la serrant dans ses bras avant qu’elle ne puisse réagir.

- Ah bon ? répondit Marlène, encore perdue, clignant des yeux, peu sûre d’avoir tout saisi.

- Miraël vient d'être éliminé, annonça Amanda d’un ton qui semblait signifier que tout était maintenant évident.

- Et donc… on a gagné, murmura Marlène, toujours confuse, comme si une pièce du puzzle lui manquait encore.

- Les jaunes attaquaient Miraël, expliqua Amanda, un sourire en coin. Trop contents d'avoir l'occasion d'éliminer le capitaine adverse, ils n'ont pas fait attention au score. Miraël est remonté, tellement que les trois secondes de latence entre la dernière élimination et la fin du match ne leur ont pas suffi à remonter au score.

Trois mille huit cents douze à trois mille sept cent un. Les verts avaient gagné. Cela expliquait l'énervement de l’entraîneur de Florence. Ses poulains avaient fait n'importe quoi. Ils avaient laissé gagner les verts. Maître Gilain lança un sourire conquérant à la directrice de Florence qui jetait un regard noir à ses élèves. Nul doute qu'ils auraient droit à un double savon en rentrant : de l'entraîneur et de la directrice.

La fête au Mistral dura toute la journée. Miraël fut célébré comme un héros. Les discussions ne parlaient plus que du PBM, et chaque coin de la ville semblait résonner des exploits de l’équipe verte. Marlène, perdue dans ses pensées, s'endormit cette nuit-là, envahie par des rêves de cibles mouvantes, de billes de peinture, et de la victoire qu’elle avait vécue d’un œil encore étranger. Pourtant, une pensée la rongeait, douce mais amère : Jamais ma mère ne pourrait voir ce sport qu’elle aimait tant.

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