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Chapitre 3 - Charmont

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Par Saskia

Après une nuit de repos, les trois voyageurs quittèrent le village pour rejoindre Charmont en diligence. La présence des soldats qui les escortaient à cheval – à priori pour les protéger des brigands et des créatures dangereuses de la forêt – étonna et inquiéta un peu Sélène, qui ne s’attendait pas à ce que ce territoire inconnu puisse être aussi hostile. Ils arrivèrent malgré tout sans encombres et Luna les fit s’installer à l’auberge du Faucon Doré, dans une petite chambre avec trois lits dont ils choisirent au final de n’en utiliser que deux, puisque Héliodore avait du mal à dormir et préférait partager celui de sa sœur comme ils le faisaient chez eux avec l’unique lit qu’ils possédaient. Charmont était encore loin de leur destination finale, le petit village de Bordure-les-bois qui se trouvait bien plus au sud du Royaume, mais la Marcheuse de Rêve souhaitait y passer quelques jours pour régler certaines affaires.

Profitant du temps libre que Luna lui laissait, Sélène décida d’arpenter la ville avec son petit frère, émerveillée par ce monde inconnu qui s’offrait à elle. Tout ici était tellement différent de ce dont elle avait l’habitude à Volkiar. L’architecture des bâtiments avec leurs façades chargées de fioritures aux motifs végétaux et animaux, ces étranges chevaux qu’on croisait un peu partout, les odeurs, les vêtements des gens… L’absence de dragons. Et puis les habitants de ce Royaume parlaient la même langue que la sienne, mais avec un curieux accent, ce qu’elle savait déjà mais entendait pour la première fois. Les passants la dévisageaient peut-être avec plus d’insistance que sur l’Archipel mais ce désagrément ne suffisait pas à entacher le plaisir de la découverte.

Ce qu’on ne pouvait pas rater d’autre à Charmont, c’était la peur qui régnait parmi ses occupants. Luna avait expliqué à la jeune fille qu’un drame avait eu lieu dans le quartier de la ville dédié aux Mages. Les bâtiments avaient été détruits et des tas de gens assassinés. Le genre de choses qui marquaient profondément les esprits. Maintenant, même si personne n’osait évoquer le sujet à voix haute, tout le monde craignait qu’une nouvelle catastrophe ne se produise.

Les yeux fixés sur la vitrine de la boutique d’un antiquaire, Sélène ne s’aperçut pas tout de suite qu’Héliodore n’était plus à côté d’elle. C’est en voulant entrer pour voir un objet insolite de plus près qu’elle s’aperçut de sa disparition.

La panique l’envahit aussitôt.

Elle se mit à courir dans les rues en le cherchant partout et faillit s’évanouir de soulagement en le trouvant enfin. Le petit garçon était immobile dans une ruelle déserte et fixait un bijou étincelant au creux de ses mains.

C’est à ce moment qu’un homme ouvrit une porte et sorti en criant :

— Voleur !

Sélène se précipita sur Héliodore qui lâcha le bijou en sursautant et couru se cacher derrière sa sœur.

L’homme, un petit barbu aux yeux perçants et au crâne rasé, brandit un couteau dans leur direction.

— Qu’est-ce que tu veux, sale morveuse ?! Tu te prends pour qui à t’interposer lors du pillage de mes biens ?!

Tremblante, la jeune fille tenta de les défendre.

— Laissez-le ! Ce n’est qu’un enfant, il ne savait pas ce qu’il faisait !

L’homme avança d’un pas avec son arme.

— Un vol reste un vol. Écarte-toi que je rende la justice !

— Non ! Je vous en supplie, arrêtez !

Voyant que l’homme continuait d’avancer avec sa lame pointée dans leur direction, Sélène cru qu’ils n’allaient pas s’en sortir. Elle repensa à ses entraînements au combat avec une épée en bois quand elle était plus jeune et souhaitait protéger sa mère de son compagnon violent ; entraînements qui ne lui servaient à rien à présent qu’elle n’avait aucune arme pour se défendre.

C’est le passage d’un soldat dans la ruelle qui les sauva, la vision de son uniforme gris et vert n’ayant jamais paru aussi réconfortant à la jeune fille.

— Que se passe-t-il ici ? interrogea le représentant des forces de l’ordre d’un ton autoritaire, la main sur la poignée de son épée.

L’homme qui les menaçait rangea aussitôt son couteau.

— Ces jeunes gens tentaient de me voler, déclara-t-il dans le plus grand calme avant de ramasser son bijou au sol. Mais l’affaire semble réglée puisque j’ai pu récupérer ce qui m’appartient.

Le soldat sembla se satisfaire de cette réponse.

— Très bien, alors que chacun rentre chez soi.

L’homme retourna chez lui sans discuter, mais non sans jeter à Sélène un regard sonnant comme un avertissement.


***


La porte claqua derrière Gaïus qui étouffa un juron. Il se précipita sur son frère assoupi dans un fauteuil et le secoua sans ménagement. Hébété, Rufus cligna des yeux sans comprendre.

— Espèce de bon à rien ! On ne peut jamais compter sur toi pour faire les choses correctement !

— Hein, quoi ?

Le visage de Gaïus virait au rouge.

— Je te donne une tâche, une ! Et tu n’as pas été fichu de la réaliser sans la rater à moitié !

Rufus plissa le front, confus.

— Comment ça ?

— Comment ça ? Tu m’a rapporté le sac de bijoux sans le joyau avec le plus de valeur ! Heureusement que j’ai vérifié. J’ai pu intercepter à temps le gamin qui s’en était emparé !

Peu importait que le bijou soit tombé par accident ou bien subtilisé à dessein, il s’agissait d’une faute grave d’inattention de la part de son frère et Gaïus ne pouvait le tolérer.

— Pire : tout ça a attiré l’attention d’un soldat qui pourrait mettre en péril toutes nos activités s’il venait fouiner d’un peu trop près !

Il s’écarta du fauteuil pour faire les cent pas dans la pièce.

— Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? marmonnait-il comme pour lui-même. Un tel niveau d’incompétence, c’est du jamais vu… Notre père doit se retourner dans sa tombe.


***


Sélène attrapa la main de son frère et commença à partir de son côté, pressée de quitter cette affreuse ruelle, quand la voix du soldat résonna derrière elle.

— Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?

La jeune fille jeta un coup d’œil méfiant à son interlocuteur. Il n’allait quand même pas les arrêter pour un vol qui n’avait même pas eu lieu ?

— Non.

L’homme hocha la tête en les suivant dans une rue plus fréquentée.

— Je me disais bien. Sinon vous auriez su qu’il n’est pas très prudent de traîner dans ce quartier-ci de la ville.

Un groupe de jeunes qui n’avaient pas l’air beaucoup plus âgés que Sélène passa en sens inverse en poursuivant quelqu’un. Quand ils coincèrent l’individu isolé contre un mur, le soldat décida d’intervenir pour les séparer. La scène ne dura que quelques instants mais l’adolescente resserra sa prise sur la main d’Héliodore. Elle se rendait compte qu’elle avait largement sous-estimé les dangers présents dans cette ville et souhaita regagner la sécurité de leur chambre d’auberge au plus vite. Problème : elle était perdue et ignorait quel chemin prendre.

Ayant fini de disperser le petit groupe, le soldat revint vers elle et la jeune fille en profita pour l’observer de plus près. L’homme semblait avoir quarante ou cinquante ans, avait la peau sombre et une balafre au visage. Pas très grand, il flottait un peu dans son uniforme, pas tout à fait adapté à sa taille.

— Vous voulez que je vous raccompagne ? lui demanda-t-il avec gentillesse.

Sélène sentit le soulagement l’envahir et s’empressa s’acquiescer.

— Vous savez où se trouve l’auberge du Faucon Doré ?

— Bien sûr ! Je connais tout de cette ville, je peux vous y conduire sans soucis.

Il fit une pause, sembla hésiter à ajouter quelque chose.

— Puis-je connaître votre nom ?

— Sélène.

— Alors enchanté, Sélène. Moi c’est Hector.


***


Après avoir passé des heures à essayer de contacter de vieilles connaissances, Luna revint à l’auberge pas vraiment plus avancée. Elle savait que la plupart des Mages qui avaient survécu à l’attaque de Marou s’étaient réfugiés en République des Iles, mais elle s’était imaginée pouvoir retrouver la trace de résistants résolus à ne pas quitter leurs terres. Malheureusement, soit elle s’était trompée et personne n’était resté, soit ils ne lui faisaient plus confiance et se cachaient hors de sa portée. Dans les deux cas elle était déçue. Même leur chef, Séraphina, restait introuvable.

En arrivant au Faucon Doré, la Marcheuse de Rêve aperçut Sélène et Héliodore qui revenaient en compagnie d’un soldat. La jeune fille le remercia et il repartit de son côté sans s’attarder.

— C’était qui ?

— Oh, juste quelqu’un qui nous a aidé à nous sortir d’une situation… compliquée.

Luna n’eut pas le temps de demander plus de détails que déjà, Sélène entrait dans la chambre, lâchait la main de son frère et s’affalait sur son lit en poussant un grand soupir de soulagement.

— Quelle dure journée !

— Oui, pour moi aussi, approuva Luna.

Héliodore récupéra sa toupie pour jouer avec et l’adolescente se redressa sur un coude, l’air pensive.

— Dit, est-ce que tu veux bien me reparler de ton plan ? Ça me changera un peu les idées.

La Marcheuse de Rêve s’assit sur son propre lit, juste en face, où dormait Amako qui alla se blottir sur ses genoux.

— D’accord. À propos de quelle partie aimerais-tu avoir des précisions ?

Sélène réfléchit un instant.

— Eh bien, je me demandais si tu ne trouvais pas ça risqué de retarder la confrontation avec Marou ? J’ai bien compris que son cas offrait une occasion unique de faire tomber les Marcheurs de Rêves mais ça va être long et Marou aura tout le temps de faire autant de dégâts qu’elle veut en attendant.

Luna hocha la tête.

— Je comprends ton inquiétude mais le plan de Kerione n’est pas plus rapide et je pense que même sans notre intervention il n’aurait pas pu aboutir. Marou est intelligente. Elle n’aurait pas pris le risque de se retourner contre nous si elle pensait qu’on avait la moindre chance de la vaincre avec nos méthodes habituelles. J’ignore encore ce qu’elle veut exactement mais tout semblait prémédité de longue date.

— Et tu as une meilleure idée ? demanda l’adolescente, un sourcil levé.

— Oui. Sa démonstration de force à Charmont nous a prouvé qu’elle était en possession de puissants objets magiques et qu’elle craignait plutôt le pouvoir des Mages. C’est là que se trouve sa faiblesse et ce sur quoi il faut se concentrer pour l’atteindre.

La jeune fille l’écoutait avec attention et Luna se demanda si elle avait besoin d’entendre parler de son échec de la journée. Pas forcément puisqu’elle avait un plan de secours. Elle ne doutait pas que son amie Yara ferait le déplacement depuis la République des Iles si elle lui en faisait la demande.

— Je connais une Mage qui pourra nous aider à ce sujet.

— Je vois, dit Sélène. J’imagine que je devrais plutôt me concentrer sur le sabotage de la Prophétie, mais comme je ne sais pas encore ce que je vais devoir faire exactement...

Luna avait décidé de lui révéler l’imposture de Marcheurs de Rêves dès le début et lui avait tout raconté à ce sujet lors de leur première vraie discussion quelques jours après leur rencontre. Seulement, à ce moment-là elle ignorait les détails de la Prophétie qu’elle souhaitait empêcher de réaliser et ce serait le cas jusqu’à ce qu’elle puisse étudier de plus près la situation à Bordure-les-bois où résidait l’Élu.

— Un peu de patience. Demain je vous emmène avec Héliodore voir les ruines, ensuite j’aurais encore besoin d’aller à la poste et on sera prêt pour repartir.


***


Revoir ce qu’il restait des lieux où vivaient et étudiaient auparavant la plupart des Mages du continent fût un peu plus difficile que Luna ne l’avait prévu. Elle était souvent venue ici au cours de sa formation avec Œil d’Argent et cet endroit était un peu devenu comme un autre chez elle avec le temps. Sa destruction était une perte immense. Et pas seulement pour elle. Pas seulement pour tous ceux qui y avaient perdu la vie. C’était un désastre qui priveraient également les générations de Mages à venir de tout le savoir magique accumulé au fil des siècles, de précieuses connaissances parties en fumée lorsque la bibliothèque avait brûlé comme tout le reste. Peut-être n’y aurait-il même plus de Mages sur le continent à l’avenir.

Un peu plus loin, un grand cimetière avait été aménagé dans les champs. Des rangées et des rangées de tombes créées à la hâte qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. Des tombes ornées parfois d’un nom, et parfois pas. Luna avait participé avec quelques volontaires à identifier un maximum de cadavres les jours suivants la tragédie et n’oublierait jamais ce moment. Surtout celui où elle avait découvert le corps sans vie de Siméon, anéantissant d’un coup tous ses espoirs de le revoir en vie.

Elle se rendit sur sa tombe en silence. Sélène la suivait le visage grave, un peu ébranlée par ce spectacle de désolation, en serrant avec force la main de son petit frère pour ne pas le perdre.

Luna avait plusieurs fois pensé assassiner Marou de ses propres mains pour venger Siméon, avant de réaliser que devenir une meurtrière ne résoudrait rien et qu’il lui fallait obtenir justice autrement, car on ne peut pas vaincre les méchants en en devenant un soi-même. Elle ne pensait désormais plus qu’à se servir de son amour pour le défunt comme motivation à rétablir l’équilibre et la paix dans le monde, souhaitant se montrer digne de l’amour infini qu’il lui avait témoigné de son vivant, acceptant sans aucune difficulté tout ce qui aurait pu chez elle lui poser problème, comme ses fréquents éloignements pour retrouver sa famille à l’autre bout du monde, ou son désintérêt pour la sexualité et la maternité.

— Ça fait vraiment plus de morts que ce que je pensais, commenta Sélène sur le chemin du retour. Je ne m’attendais pas à ça.

Luna hocha la tête. C’était bien pour lui faire prendre conscience de l’ampleur du carnage qu’elle l’avait amenée.


***


En allant à la poste envoyer une lettre à son amie Yara, Luna se dit qu’elle aurait bien aimé posséder comme elle le pouvoir de communiquer par la pensée. Tout aurait été beaucoup plus simple et rapide. Au lieu de ça, elle allait devoir se contenter de faire comme tout le monde et attendre qu’un volatile emporte son message au-delà de la mer d’ambre jusqu’à Outremer, la capitale de la République des Iles. Il y en aurait au moins pour deux jours, avec toujours le risque que son amie à la peau brune ne se trouve pas sur place mais en vadrouille sur une autre île ou à naviguer sur les flots, ce qui retarderait encore plus la réception de sa lettre.

Cependant, en remettant l’enveloppe cachetée au postier, Luna eut la surprise de découvrir qu’elle-même avait reçu du courrier. Une lettre écrite par une vieille connaissance du nom d’Alaric Volcorn, le petit-fils de Séraphina, la Chef des Mages toujours introuvable.

— Intéressant.

Celui-ci lui annonçait avoir été recruté par Kerione et désirait lui parler de toute urgence. Une bien bonne nouvelle s’il acceptait de servir d’espion à son ancienne camarade de classe.

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