Corneige 3650, Iandy
Cyriac
Des empreintes de loups ont été repérées dans les chaumes de Iandy. On passe les fermes au crible. Les paysans n’apprécient pas. La politique encourage l’exode rural : vendez-vous en ville ou crevez dans vos campagnes. C’est la règle de l’économie gouvernementale. Ville-Centre qui veut tout unifier pour tout maîtriser, casse les prix par le libre-échange, cherche à rompre le territoire de son terroir. Ils veulent produire plus, plus il y a, moins c’est cher. Les gros exploitants aux mille esclaves s’enrichissent auprès des proches politiques, les petits paysans des montagnes sont taxés, essorés, et les fermes brûlent plus souvent.
On frappe à la porte d’une ferme de vaches brunes aux yeux noirs. Le père qui ouvre est fort, un géant, dont les mugissements s’étouffent derrière sa grosse barbe brune. Il n’est pas très bavard, sa femme non plus et leurs six enfants ont déguerpi dans la grange. Les regards soutenus des voyageurs qui soupent nous rappellent bien que nos cuirasses vertes et nos mousquets ne sont pas appréciés.
Nous sommes une escouade de quinze. Varney veut voir l’étable, il en prend onze et me laisse avec Luchia, Lancel et Ayva pour interroger les voyageurs. Il y en a deux qui me toisent avec une intensité bleue suspecte, encore que lui à l’air moins brute qu’elle. Des Nordiques affranchis, cela ne trompe pas.
Je leur relate les risques des environs avec les meutes qui rôdent, je leur décris les bêtes qu’on cherche et la Nordique mâche son bœuf sans me lâcher du regard. En général, on détourne le regard de ma cicatrice. Ceux qui me toisent comme ça, c’est souvent qu’ils sont un peu trop ivres et qu’ils veulent en découdre. Elle pourrait poser problème si je décide de répondre à sa provocation alors je fais mine de rien.
« Avez-vous vu, entendu ou su quelque chose qui pourrait nous aider à protéger les environs des loups ? » finit par demander Lancel.
Elle grimace, crache un cartilage puis articule une phrase dans sa langue. Je n’ai aucune notion de Nordique, mais ça arrache l’oreille. L’autre rigole, répond sur un ton moqueur – l’ironie est universelle et je l’entends. Elle a des vêtements de trappeuse, porte le couteau à sa ceinture et ses mitaines sont usées. Comme les paysans, les trappeurs détestent les taxes puisqu’elles profitent aux louvetiers qui leur prennent les terres. C’est mal engagé.
« Il va falloir faire un effort. » prévient Luchia.
La Nordique la toise avec un sourire provocateur. Son compagnon lâche une nouvelle blague incompréhensible, elle acquiesce avec un gloussement puis reprend son repas en nous ignorant finalement. Luchia pose la main sur son poignard – elle n’aime pas l’irrespect.
« Je vous déconseille de les chercher. Ils sont pas du coin. Et sans vos Franchisseurs, ils ne seraient pas là. » intervient la Sourienne à l’autre table.
Jamais les Nordiques ne pardonnent les Franchisseurs. Jamais les Nordiques ne pardonnent les Sudistes. Ville-Centre a signé un accord de neutralité avec le Royaume du Nord en 3616, une annexion déguisée pour s’approprier leurs filons argent. Bien sûr, les Franchisseurs d’esclaves en profitent. Maintenant, nous exploitons leur argent et leurs enfants, et eux, ils sont en colère. C’est logique.
« Et vous ? Vous ne savez rien ?
- Ces forêts sont plus calmes que celles de Sour. Je n’ai rien vu et rien entendu de vos affaires de loups. »
Nous cherchons deux Souriens et un Oriental. Nous avons quatre Souriens, deux Nordiques affranchis, un Occidental métis. Cela ne correspond pas mais nous prenons le temps de les interroger. Les Souriens traversent le pays pour récupérer les biens d’un héritage et vendre les terres forestières de leurs aïeux.
Lorsque Luchia s’adresse aux Nordiques, prête à prendre note des réponses, la Sourienne se marre : « Vous leur posez sincèrement la question ? Où vous croyez qu’ils vont ? Vous les avez arrachés de leur patrie, les voilà qui y retournent ! »
Le Nordique sourit : « Blark gayor ne dit pas que des conneries, finalement.
- Sh…
- Hey, fais attention à ce que tu dis, toi. » rétorque la Sourienne en pointant son couteau dans sa direction.
On n’insiste pas, on n’en tirera rien. Par le carreau, j’aperçois Varney qui ressort de l’étable bredouille.
L’Occidental n’a pas bronché ni ouvert la bouche. Il est grand, même replié sur la petite chaise de bois, je peux le constater. Il ressemble au bâtard. Luchia me lance un regard insistant : elle pense la même chose.
Le Nordique lui pique un morceau de sa viande.
« Ben faut manger plus vite, derkurth. »
Il va se transformer de rage, alors je porte la main au glaive parce que le mousquet ne sera pas assez rapide… Mais rien ne se passe. L’Occidental prend une mine déçue et se remet à manger ses légumes avec une simplicité étonnante. J’attendais un prédateur, c’est simplement un grand soumis. Il n’a pas le comportement d’un loup.
Je doute.
À deux escouades, nous n’avons pas été capable de le contenir. Nous sommes quinze pour interroger des paysans pendant que nos véritables équipes de chasses ratissent les forêts plus haut. Si c’est bien lui, nous n’avons aucune chance. Et si je me trompe, ça sera une énième bavure à couvrir pour le colonel. La prisonnière n’a jamais parlé de Nordiques, mais elle peut très bien avoir menti. Elle a collaboré si vite…
« Vous. »
Ces yeux noirs sont les mêmes. Je ne me trompe pas. C’est lui. Il a envie de me tuer, je le sais. La Nordique qui mâche son bœuf me considère à nouveau de biais.
« Levez-vous. »
Il a obéi, décourbant tout son corps de la chaise. Sur des échasses, il culmine peut-être à deux mètres, je dois lever les yeux. Une goutte de charisme, comme une provocation et son visage fermé.
Il a tellement envie de me tuer.
Il y a dix ans, j’ai insulté le lieutenant-colonel E’layr. Il m’a pris par le col pour me corriger et jamais je ne m’étais senti aussi petit et faible, alors même qu’il ne m’avait pas encore frappé. Dès lors, j’ai toujours essayé de respecter les règles, exception faite des petits Vartions rentiers prétentieux.
Ce désagréable souvenir de l’adolescence croît, empire, alors que le bâtard me regarde.
J’ai tellement envie de reculer.
C’est Varney qui me sauve : il rentre dans la pièce. Le bâtard se rassoie tranquillement et reprend son repas de légumes, rompant net ses pouvoirs.
Je ne laisse rien paraître alors que la sueur dégouline dans mon dos et que Luchia me fait les yeux ronds.
Lorsque nous sommes sortis, la Nordique me glaçait encore de son regard.
C’est peut-être le loup qui m’a fait reculer, mais c’est elle que je crains le plus en quittant la ferme. Les Nordiques sont redoutables, mais les Nordiques affranchis, eux, sont des maudites terreurs nocturnes. Le meilleur carne-acier que j’ai connu, Vykan, était un Nordique affranchi, plus proche de la bête sanguinaire que de l’humain. Il ne renonçait jamais et il est mort en tuant un Demi, armé d'un simple couteau. Des ensauvagés.
Maintenant, si je révèle au sergent que le bâtard est là, la ferme sera brûlée, les paysans exécutés et le bétail abattu.
On remonte sur nos chevaux.
« Lieutenant Varney, le Westrien… » je commence.
Mais si je livre le bâtard, la prisonnière ne me livrera pas mon identité.
J’hésite.
Je n’ai jamais hésité auparavant.
« Sergent Vieilleterre ? »
Je dois admettre que j’hésite. Il faut répondre à Varney.
Je n’arrive pas à répondre.
« L’Occidental dans la ferme. C’est le bâtard. »
C’est Luchia qui me prive de mon choix et qui condamne mes souvenirs.
Qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi j’hésite ? Pourquoi je doute ? Pour des souvenirs qui n’existent plus ? C’est pitoyable.
Théodore
Quelques moments, on ère à trois dans les bois le temps que l’armée termine de traquer dans le vent. Moi, qui voulais me cacher dans la grange, ils l’ont contrôlée de fonds en combles, réveillant vaches, veaux et taureaux ! Pas de pumas, le loup va ! Si j’ai le faciès connu des affiches, celui d’Oran est trop bâtard pour être normal et Loïc disparaît quand le combat est évitable. De ses renseignements, Merida a embobiné l’armée qui cherche deux Souriens et un Westrien.
Le narquois pose ses mains sur nos épaules, et d’un coup qui tourne, nous revoilà à la table des chaleureux paysans. À laisser l’ambiance angoissante, nous la trouvons maintenant terrifiante. Sébastian, repoussant sa gamelle, nous lance :
« Il y avait le balafré qui a enlevé Merida. Il m’a reconnu.
- Mais quelles étaient les chances, parmi tout le régiment, leurs commandants, leurs lieutenants, leurs sergents et leurs vétérans, que ce sacripant rentre chez ces braves paysans ? »
Le jeu des rimes que j’avais précédemment entamé avec les enfants les détend un instant. Loïc reprend :
« J’ai un plan. »
Il le détaille, mais j’écoute distraitement. La stratégie du Dixième s’articule avec une diversion afin qu’il découvre la prison de Merida et l’en affranchisse.
À peine tiré des gueules des roux, il nous relance au combat. Huit jours durant, nous avons tourné et déambulé dans les forêts pour se croiser par odeurs interposées, espérant ne pas les rencontrer. D’ailleurs, ils auraient déserté toute la vallée pour notre plus grand ravissement.
Par une nuit de pluie, j’ai aussi senti la piste de Batiste, dans les hautes chaumes là-haut, je n’ai pas osé le suivre. C’est l’indice qu’il court toujours dans nos alentours. Je lui souhaite que les rouquemoutes ne croisent pas sa route !
Je tente de serrer et fermer le poing dans le silence. Mes pauvres paumes endolories… Les roux, j’en ai fait qu’une bouchée, à quatre, je n’en ai rien laissé et Loïc n’a pas dégainé. Mais l’arène reste, tend mes mains, tord mon torse, et j’ai l’esprit trouble quand l’argent je sens. Certains soldats portent l’argent et le flexus.
Qui de la lâcheté ou de la raison me prend ?
J’annonce : « Je ne veux pas combattre.
- Moi non plus. »
La peau d’Oran est encore creusée et violacée de morsures.
Nous sommes fatigués et Loïc est contrarié.
Mais il argumente, Sébastian l’appuie, comme il se sent coupable et responsable, Caliope se range, Sisko mange et Salinéo lance : « Vous voulez attendre, mais attendre où ? Ils vont brûler la ferme dans la nuit. C’est maintenant qu’il faut agir, pour la ferme et pour Merida !
- Théo et moi, on ne repart pas, on n’en peut plus. On peut toujours battre en retraite en forêt ? Enfin, si ça ne vous fait pas peur…
- La forêt ne me fait pas peur, les évadés non plus. En groupe, on pourra bien tenir un campement le temps que vous vous remettiez un peu. Mais on ne va pas laisser une ferme brûler par notre faute !
- On ne peut pas attendre, Merida sera emmenée à Anorin dans les prochains jours, ou les prochaines heures. En pleine ville confinée, il sera beaucoup plus compliqué pour nous de la sauver. On n’a pas le temps de s’attarder, argumente Loïc.
- Pas le temps de s’attarder. Est-ce qu’on aurait quand même le temps de s’attarder pour sauver cette ferme ? »
Sisko a fini son assiette, et à ce problème, personne ne souhaite riposter. Les paysans ne disent rien.
Alors, le Dixième sourit d’une malice qui lui appartient : l’idée vient de le frapper.
Cyriac
Le campement se prépare, Roland a chargé l’aconit. La compagnie est mobilisée, le capitaine Piory aboie ses ordres. Seul face à une compagnie, le bâtard n’a aucune chance. Je grimpe sur ma jument lorsque que je reconnais les deux Nordiques affranchis et les paysans qui pénètrent dans le campement. Du haut de son hongre, Luchia les interroge mais les deux paysans pleurent et c’est incompréhensible. La Nordique les traduit froidement :
« Le métis de la ferme, c’est une bête ! Elle a égorgé le taureau et six vaches. Les Souriens sont ses comparses, je vous le dis ! Ils tiennent les enfants en otage.
- En otage ? »
Le capitaine s’approche. Je me tourne vers la cage de la prisonnière. Elle lève ses yeux blancs sur moi.
« Ils disent qu’ils veulent une gamine que vous auriez arrêtée.
- C’est un piège, décrète le capitaine. Il ne faut pas y aller. »
Le nez franc de la Nordique s’est plissé, son air s’est aiguisé.
« Un piège ? La bête les a éventrés, en a sorti les veaux et les Souriens ont pris les enfants ! Ils ont promis de les tuer si on ne descendait pas la vallée au plus vite ! Un piège ? C’est une attaque ! Ils tiennent tous vos paysans là-haut ! Vous êtes l’armée et vous ne défendez pas votre territoire ? C’est pour ça que vous franchissez le Skovsaz ? Parce que vous laissez vos enfants aux bêtes, vous les remplacez avec ceux du nord ? »
Le silence s’est fait dans le campement et ses dernières phrases ont bien raisonnées. Sur quelques intonations j’ai entendu un très léger accent. Ses r sont plus violents, ses t comme des impacts de tir de mousquet, ses o fermés sont graves et ses a éclatent.
Elle arrache la lance des mains de Soline puis la brandit.
« Je suis trappeuse, ma famille l’a toujours été et jamais on laissait nos enfants aux blancs. Si vous ne sauvez pas vos paysans, j’irai seule égorger ces maudites créatures de vos terres ! Ensuite, j’irai voir votre président, lui dire que vos rangs sont corrompus par les chiens et que c’est une étrangère qui a fait le travail de ses guerriers. »
Elle a volé le mousquet de Donald, quelques minutions puis est ressortie du campement d’un pas pressé. Le Nordique l’a imitée, les parents ont continué de pleurer et l’indignation a saisi la compagnie. Des soldats ont voulu suivre les Nordiques, mais le capitaine les a retenus. Il a retardé la levée de camp pour consulter le commandant.
J’en profite pour approcher la prisonnière.
« Tu avais dit deux Souriens. Ils sont quatre.
- Leurs cousins ont dû les rejoindre…
- Et ton Oriental, il est plutôt Occidental, non ?
- Je suis enfant d’ici… Vos pays, sur le Grand Continent… Je les confonds… Les Westriens sont bien du Pays de l’Est ? »
Je fronce les sourcils.
« Tu voles nos archives mais tu n’est pas capable de distinguer Wesniat du Pays de l’Est ? »
Elle me rend un air tendre. Je ne crois pas à ses airs d’innocente. Je lui précise quand même : « Un Oriental vient du Pays de l’Est : pâle de peau, noir de cheveu, élancé, sec et vêtu de remplumages. Un Occidental est un Westrien, de Wesniat : de peau d’ébène, grand, fort et élégant.
- Alors il était Occidental… Je suis désolée… »
Je secoue la tête : « Je ne te crois pas. C’est un piège, là-haut.
- Aha… Mais vous avez encore le choix de l’éviter. Libérez-moi et il n’y aura pas de piège ; votre compagnie sera sauve et je vous rendrai votre mémoire. »
Je ne me résout pas à dire non. Elle tente de me corrompre. Ce ne serait pas la première fois que j’accepte, mais c’est la première fois que l’enjeu est aussi grave.
Qu’est-ce que je suis censé faire ?
La voix du commandant résonne dans le campement : l’ordre est d’attaquer et de préserver au mieux la ferme.
Je suppose que c’est ça.
« Dommage, c’était votre dernière chance. »
Ses iris virent au noir.
Et je regrette.