Corneige 3650, Iandy
Cyriac
« Ferme les yeux ! »
Je n’ai pas reconnu la voix. À dix heures, je vois une gamine qui se jette dans les fourrées. Le bâtard virevolte en arrière. Je me protège sous ma cape quand la lumière du lieutenant jaillit.
« Il arrive ! »
C’est la gamine qui crie ? Le loup grogne, et j’entends la chair qui se déchire. Il a dans sa gueule le torse du lieutenant Marcaday. Il est déjà mort. Les recrues de Dupork tirent dans tous les sens mais il est trop rapide. Un gamma bâtard est toujours plus gros que les gammas normaux. Je n’en avais jamais vu et son charisme m’étouffe. Je perds en lucidité et je tergiverse. Je me débarrasse de ma cuirasse, j’avais trop chaud, alors que le bâtard enfonce les lignes des recrues. Je ne sais pas où est Roland, la ligne des soldats a volé en éclat lorsqu’il a attaqué alors que nous pensions le prendre par surprise. J’ai vu Lucien se faire arracher le bras jusqu’à l’épaule.
Avant ça, les deux borgnés nous ont pris dix soldats et quinze recrues mais Varney a fini par les plomber. Nous ne pensions pas que le bâtard serait si proche de notre position…
Je prends mon mousquet. J’ai sept balles d’argent. Je me redresse derrière la souche qu’il a déracinée plus tôt. Il est rapide mais je peux l’avoir. Il nous massacre. Il fonce sur Agathe.
« Argent ! »
Agathe tire, mais il s’est vautré par terre. Il la prend aux jambes et la jette plus loin d’un coup de museau.
Elle ne pourra plus marcher, si elle n’est pas morte.
« Filet à gauche ! »
Le filet tombe mais le bâtard évite encore. Il a une patte prise. Ils sont onze à tirer dont Dupork. Ça ne suffit pas, le loup libère sa patte, les renverse et Dupork n’a plus de tête.
Il a visé précisément Dupork. Je comprends : il connaît le fonctionnement de nos rangs. C’est un bâtard des fronts orientaux. Il va nous massacrer. On n’a pas l’habitude de ça.
Des onze, il n’en reste que cinq. Les recrues s’enfuient. Yans ouvre le feu, il n’a que du plomb. J’allume ma mèche. Le loup va se jeter sur lui. Je vois sa trajectoire. Je vais l’avoir à l’argent.
« Argent ! »
J’ai tiré, le loup s’est cabré, je l’ai manqué et Yans s’est mis à couvert pour recharger. La voix, la gamine... elle l’a prévenu. Comment elle pouvait savoir ? Je la vois. Elle me toise avec des yeux blancs. Elle a des pouvoirs, c’est sûr, une prégâtée, sans aucun doute. Si j’arrive à l’avoir, le bâtard sera aveugle. Elle va essayer de se cacher.
Le bâtard arrive à notre niveau. Il ne fait qu’une bouchée de Sally, je cours plus vite que les recrues, je bouscule Yans, je vois qu’elle court.
« Il va m’avoir ! Il a compris ! »
Dans mon dos, je sais qu’il me regarde, je sais qu’il va se jeter sur moi.
Je sais que je vais mourir.
Et je ne saurai pas qui je suis.
Il faut juste que je me débarrasse de la fille.
Je l’attrape par le col, elle couine, je l’étrangle d’un bras et je lui colle ma dague contre sa tempe. Je ne sais pas quand, où, pourquoi, j’ai lâché le mousquet. Je me tourne vers lui. Il est immense, ses muscles tendus, à l’arrêt, le museau plissé et ses yeux verts brillent sur moi. La sueur dégouline, je n’arrive pas à respirer.
Il est à l’arrêt. Il tient à la fille. Un pas dans ma direction et je l’égorge.
« N’avance pas… »
Elle tremble. Le bâtard ouvre la gueule et grogne.
« Il va me tuer, n’avance pas… »
Son grognement résonne partout. Un pas et je l’égorge. Il sait, elle lui a dit.
C’est Roland que je vois perché dans l’arbre.
Sébastian
Il va craquer.
Charge ! Les autres se replacent ! Tu perds du temps !
Il va la saigner.
Laisse-le égorger. C’est la guerre, sauve ton pelage.
Est-ce que j’ai une chance de m’en sortir sans elle ? Il y a de l’argent, du flexus, ils sont encore nombreux…
Charge ! Il va la tuer !
Il la tuera de tout façon.
Il va craquer, ne bouge pas. Il respire à peine, étouffe-le, broie-le, qu’il en perde la raison !
Il tient. Il tient le regard. Il provoque. Il me dit viens la chercher, il me dit bats-toi, il me dit viens me bouffer, il me dit je vais la tuer, il me dit je suis plus fort.
C’est un piège. C’est un piège. S’il voulait la saigner il l’aurait fait. Il l’aurait fait. Elle serait morte. C’est un piège, mais il peut la saigner si j’avance. Il peut la saigner si j’avance. Elle l’a dit.
Elle l’a dit. Il va la saigner si j’avance. Et les autres se replacent. Le temps passe. Dix secondes et ils tireront encore.
« Aconit ! Cours ! Co… »
Elle m’a donnée une claque. Aconit. Je dois courir. Il la bâillonne d’une main, ça va se mettre à tirer. Il faut courir.
Je ne peux pas la laisser.
Elle m’a dit de courir !
Cours !
Un brin d’aconit et je suis mort !
Cours !
Cyriac
Il a traversé la clairière d’un bond et il y a eu la rafale. Roland n’a pas tiré mais une balle l’a touché au flanc – de l’argent ou du flexus – il est tombé par terre, humain. Il me parait toujours aussi géant. Le filet est tendu mais il roule, redevient loup – c’était du flexus – et il disparaît.
Sébastian
Le flexus ronge mes reins, je tiens à peine sur mes pattes quand je retrouve Oran, Sisko, Salinéo et Calio. Oran est couchée par terre, son corps arraché sur tout le côté droit. Grantauri, aie pitié… Ne l’Appelle pas…
Calio est aussi dans un sale état, éborgnée et un bras en écharpe, elle a malgré tout la force de l’aider. Je redeviens humain et je m’agenouille près d’elle. Elle est ailleurs et me reconnaît à peine.
Tout se fend, je n’entends plus rien, tout perd son sens, le reste est vertigineux et plus rien n’a d’importance. Tout s’effondre sous mes pieds, et je sombre, je tombe. Lui prendre la main, et tout prendre, toute sa fatigue, tout son mal, je le prends, je le prends ! Grantauri, rends-lui sa vigueur, prends la mienne ! Prends tout, tout ce que j’aime, et rends-lui…
Mais elle s’évanouit.
« Où est Merida ? »
Je me tourne vers Calio, ma colonne grince et la décharge de douleur me paralyse.
Réveille-toi, Oran ! Je t’en prie !
Elle est épuisée.
« Des soldats… Ils ont abattu les borgnés qui nous suivaient…
- Tu les as laissés prendre Merida ? »
Je lui prends tout, pour la soigner, il faut qu’elle revienne, qu’elle se réveille, qu’elle me parle.
« J’avais pas le choix, Calio…
- Elle va tout leur balancer ! T’aurais dû la tuer pour ne pas qu’elle parle ! »
Laisse-moi tranquille…
« Que le vent de Grantauri t'emporte ! Vraiment…
- Comment ils l’ont prise ? »
Sisko ne m’a encore rien reproché…
Je garde la main d’Oran et je leur raconte tout. Les deux Nordiques grimacent mais ne disent rien, Calio continue de m’insulter.
« Tu aurais préféré que je prenne l’aconit et que je crève la gueule ouverte ?
- Si ça avait pu ramener la télépathe, oui. »
Je vais la prendre comme les roux, je vais faire claquer mes mâchoires sur sa gorge et lui troué le poitrail avec mes griffes.
Oran se repose.
Respire.
« Il était comment celui qui a résisté ? me demande Sisko.
- Un grand blond balafré sur toute la figure. Ça lui tranche salement le front, le nez et la joue. Vous le reconnaîtrez tout de suite. »
Elle hoche la tête et reprend la découpe du chamois et Salinéo allume un feu. Il attise les flammes et me regarde.
« Qu’est-ce que t’as dans le dos ?
- Une balle de flexus.
- Elle sort pas ?
- Ça prend son temps…
- C’est en train de te saigner. Tu es pâle comme la neige. »
La douleur me coupe le souffle. Je ne peux pas l’atteindre tout seul et ça en devient insupportable. Les fourmillements de mes jambes me font trembler... puis disparaissent. Parce que je ne les sens plus.
Sisko relève son couteau.
« Montre.
- Non, ça ira. »
Pas la louvetière.
J’ai l’esprit qui tourne, je suis en train de vriller parce qu’elle ne sort pas, j’ai besoin d’aide et je la refuse.
Je ne peux pas lui faire confiance, c’est une louvetière.
Une trappeuse.
Les bêtes comme moi, elle les tue et vend leur pelage.
Elle marmonne quelques mots nordiques et Salinéo me toise avec un air désapprobateur. Il me dit : « Joue pas au plus fort, tu es en train de baigner dans ton sang. Tu es en train de nous claquer entre les mains. Laisse-la faire, elle ne mord pas. »
Elle lave son couteau, le passe dans le feu et attend que sa lame refroidisse.
Elle approche avec son couteau de chasse.
Louvetière.
« Mords ça. »
Elle me donne la corne du chamois. J’ai les crocs, je mords dedans. J’ai trop mal. Elle s’assoit avec son couteau de chasse dans mon dos.
Louvetière !
Qu’elle m’achève !
Je vais me laisser faire ?
J’ai confiance, j’ai besoin d’aide, je n’ai pas le choix.
Elle pose sa main sur mon côté.
Son couteau de chasse, entre mes omoplates, en plein cœur ! elle va me le planter !
Je n’ai pas le choix.
« Je vais te l’enlever, ça va pas être agréable. »
L’instinct est trop fort. Je ferme les yeux, je mords la corne, la main sur les yeux, je ne veux pas voir la lune…
Je ne veux pas voir la louvetière.
Ça me scie la colonne, froid, le métal, mais pas dans le cœur. Ça ne brûle pas, ça me rend fou, ça pulse et ça me cambre, jusqu’à la nuque. La corne casse, je vais hurler, je vais pleurer.
Puis je respire, entier, les poumons pleins. Le mal est parti et tout le soulagement reprend mon corps. La sensation du froid, de la tétanie de mes jambes, la colonne qui se soude.
Elle jette la balle dans le feu, nettoie sa lame et reprend la découpe du chamois avec Salinéo qui me regarde avec un sourire satisfait.
« Tu vois, Sisko ne mord pas !
- Tersh… »
Il est bien le seul à rigoler. Je me glisse près d’Oran qui s’est endormie.
« Ça va aller. Elle va s’en remettre. On en a eu cinq grâce à l’embuscade de Calio.
- Le zêta ?
- Aucune idée d’où il est allé.
- Il a suivi Théo ? »
Il secoue la tête.
« Lah savaedax. (Nous ne savons pas.) »
Je commence à comprendre quelques mots de Nordiques.