Corneige 3650, Ankalya
Merida
En me réveillant au matin, je suis allée voir Oran, l’épaule toujours trouée m’inquiète quelque peu. Même avec l’aide des autres lycans, elle ne guérit pas.
Bien que l’argent brûlât les lycans et il ne pouvait que ralentir par cent leur régénération naturelle. Oran pensait qu’il avait s’agit d’une balle en flexus et Sisko avait tôt fait de la lui retirer sans prendre le temps de vérifier.
L’infection prend place et elle en souffre. Sébastian, le pire, le regard impuissant, son âme semblable à celui d’un loup en cage tourne et répète en boucle la souffrance de sa partenaire.
J’ai nettoyé la plaie avec une décoction de sarriette et de marrube, et assistée par Phaul, j’ai recousu la plaie proprement mais cela ne semble pas encourager la guérison. La matinée de marche suivie et Oran a tenu le rythme à la manière bipède pour se ménager tandis que je cogite.
À midi, j’ai changé le pansement pour vérifier son évolution. Le sang ne coagule pas, la croûte ne se forme pas et la blessure s’infecte de nouveau.
Même moi j’aurais mieux guéri.
Insupportable, à chaque minute, Sébastian veut savoir ce qu’elle a, mais le regard le plus pesant est certainement celui de Loïc.
Rien n’arrêtait le système immunitaire d’un lycan.
L’évidence tombe comme l’ombre d’un nuage sur mes réflexions médicales.
Rien si ce n’était le fruit de la fleur d’aconit des Hauts Sommets de Wesniat. Une goutte tuait les bêtas en moins d’une demi-seizaine – cela s’était vérifié. Les lycans roux avaient longtemps cherché un remède tandis que les gouvernementaux tentaient vainement de cultiver la fleur dans leurs plaines. Aucun remède, et seules la singularité atmosphérique des hauteurs westriennes et les terres jeunes, calcaires, escarpées et à la physique basique, permettaient à la fleur de libérer son nectar pour appeler la petite azurée-miroir inféodée à ces milieux – un papillon nocturne –, son seul pollinisateur. Et seulement après fécondation des fleurs, le fruit mûrissait dont les composés encore peu observés étaient intolérables pour le corps du lycan.
Un siècle plus tôt, l’aconit était déjà rare entre les mains d’un lieutenant. Depuis le traité de paix, et puis l’alliance des Westriens avec la Meute Noire, même les maréchaux ne parvenaient plus à se fournir correctement.
Aucun remède, certes, cependant après la mort de Tyra Romain – frère d’une Alpha Blanche et ami d’un Alpha Roux – les recherches se développèrent. Les lycans roux multiplièrent les expériences curatives pour tenter de sauver les malades. La science rousse parvint à un traitement : une saignée conjointe à la transfusion de sang propre d’un parent et de propolis d’abeille. Ce traitement sauvait trois lycans sur quatre.
Nous n’avons pas de propolis d’abeille, ce n’est pas la saison, et Gaspard, son seul parent, est à quelques milliers de kilomètres dans la Vaste Verte. Loïc, même plein de volonté, ne peut pas se téléporter plus vite qu’un navire.
J’espère me tromper. Pour m’en assurer, je croise mes lectures.
Oran. Sisko. Cyriac. Vos trois livres ouverts sur ma table.
La carne-acier qui avait tiré était Soline. Soline avait un mousquet et tirait au plomb. Mais Soline avait tiré avec l’arme de Roland.
Roland avait chargé à l’aconit.
Je regarde Loïc puis Oran.
Il lui reste six jours à vivre.
Alors comment lui dire ?
Sébastian s’accroupit près d’elle, la mine suspicieuse. Et lui, comment pourrait-il en survivre ?
Je me pince les lèvres, je ne veux pas pleurer en face d’eux.
Loïc
J’arrête de faire tourner la pierre à aiguiser entre mes mains. L’air incertain de Merida n’est pas bon signe. Je commence à me dire que ce n’est pas qu’une simple blessure à l’argent. Sébastian ne sait pas où se mettre, à droite, à gauche, devant, derrière, en face, mais jamais bien loin.
Merida sort une aiguille et pique par surprise la paume d’Oran. Une perle de sang, elle la nettoie aussi vite, une autre arrive, la nettoie encore, puis une autre, recommence. Elle finit par lui mettre un pansement. Oran ne guérit plus.
Il n’y a que l’aconit qui…
« Tu as des nausées ? Mal d’estomac ?
- Non…
- Ouvre la bouche. »
Elle obéit, Merida observe, puis prend son pouls.
« Ton sang ne coagule plus, ton système immunitaire ne réagit pas… »
Fosse ! c’est de l’aconit. Oran baisse les yeux.
« Mais qu’est-ce que ça veut dire ? » gronde Sébastian.
Il sait très bien ce que ça veut dire, il le sait très bien. Dans la Vague Noire, on pleure encore la mort de Romain : notre orateur, notre poète et notre tempérance. C’était le début de notre déclin.
D’un coup d’œil à Théo, je lui fais arrêter de jouer du luth.
Sébastian ne s’en remettra pas. Je le connais depuis quelques saisons mais je sais tout de son enfance. Enlevé à ses parents par son géniteur, son géniteur qui assassine sa mère, qui le bat, puis qui le rejette à la naissance de sa demi-sœur. Élevé avec les orphelins bâtards discriminés, envoyé sur les fronts à onze ans. Lorsqu’il a retrouvé son père et sa grande sœur adoptifs, il apprend qu’elle est déjà condamnée à mourir, et lui, destiné à devenir fou.
Et il faut lui perdre Oran en quelques jours ? Achevons-le toute de suite ou il se suicidera.
« C’est de l’aconit. » annonce Merida.
Sisko
De l’aconit ? C’est quoi ça encore ? J’avise Salinéo d’un coup d’œil mais il me signe qu’il n’en sait pas plus que moi. En tout cas, le silence est tombé brutalement et ça me suffit pour comprendre que c’est très grave.
« Non, tu mens. Tu mens ! »
Sébastian se relève d’un coup, immense, et je crois qu’il va croquer Merida rien qu’avec son ombre tant elle est petite. J’ai le réflexe de poser la main sur ma fronde mais Oran se lève à son tour, lui prend la tête entre les mains et tente de le calmer. Je souffle et j’aperçois Loïc qui lâche le pommeau de sa dague. C’est qu’on a les mêmes réflexes.
« C’est faux ! C’est faux, c’est faux ! Elle ment, elle ment… dis-moi qu’elle ment…
- Je suis désolée, Sébas, je suis désolée… »
Ils s’éloignent un peu et se laissent retombés par terre. Il pleure, elle murmure et sanglote.
Je voudrais bien que Théodore relance ses rimes, mais lui aussi est pâle comme la neige.
Oui, je crois bien que c’est très grave, mais j’ose rien demander : j’ai aucune envie de remuer le couteau dans la plaie.
Loïc
J’ai laissé l’après-midi s’entamer le temps qu’ils se calment puis j’ai relancé la marche. Nous n’avons pas bien avancé mais aucun soldat n’est venu nous importuner. Selon le prisonnier – et Merida qui l’a confirmé – il n’y aurait plus d’attaque, on est en train de sortir du territoire de chasse et de surveillance ; et trop de soldats ont été tués pour risquer l’envoi d’un autre bataillon.
Au soir, le feu est allumé, un feu froid comme j’en ai déjà connu. Théo ne dit plus un mot, plus une rime, aussi muet que Kassor, son instrument bien rangé. Les Nordiques partagent les rations et Merida soulage au mieux l’épaule d’Oran.
Lorsque le mal aura progressé jusqu’à lui arracher la conscience, il faudra agir avant qu’elle ne devienne une bête. Une poignée de minutes durant lesquels l’humain se détruit et le loup devient fou. Une bête pour quelques heures, les dernières, jusqu’à ce que l’aconit arrête le cœur.
Je préfère l’abattre dans son inconscience plutôt que de la laisser devenir comme les monstres qu’elle a toujours haïs.
Ce n’est pas une décision difficile, c’est l’acte qui le sera. Je n’ai réussi qu’à somnoler, mais je crois que personne n’a réussi à dormir cette nuit-là.