Le blanc céda la place à une nouvelle vision. Assis sur une couchette et occupé à se triturer les mains dans son giron, il s’agissait d’un homme au pelage châtain. Canidé ? Félidé ? Impossible à déterminer en cet instant. Un soupir le fit relever la tête pour regarder son auteur, donnant dans le même temps une vue d’ensemble de la pièce. Hormis une dizaine de couchettes et un réceptacle servant probablement aux besoins, elle était nue de décorations ou meubles. Encore une cellule. Celui qui avait soupiré était un Reptilien aux écailles vert sombre, adossé au mur dans son lit. Ils étaient huit, en un mélange hétéroclite de Canidés, Félidés, Reptiliens et Bovidés.
« Qu’est-ce qu’il y a, Médélo ?, lui demanda l’homme.
— Je m’ennuie, Sobui…, répondit le Reptilien en rouvrant les yeux.
— Comme nous tous.
— C’est toujours mieux qu’être retenu à l’extracteur, ironisa un Bovidé, faisant tiquer tous ses voisins, le dénommé Sobui compris, qui eut un haut-le-cœur de peur et de dégoût.
— Plaisante pas avec ça ! Tout le monde ne le vit pas aussi bien que toi !, s’offusqua Médélo, dont la langue bifide claqua furieusement.
— Oh ! Je ne le vis pas bien, rassure-toi ! Mais je préfère le tourner en dérision plutôt que tomber dans la folie un peu plus à chaque fois ! »
Trois des occupants s’étaient roulés en boule, plaquant de toutes leurs forces les mains sur les oreilles. Sobui ressentait énormément de compassion pour eux, tout en ayant l’estomac retourné.
« Qu’est-ce qui peut causer une telle réaction ? »
« Que sont ces extracteurs ? »
« Ces sensations… J’ai envie de vomir… »
« C’est horrible… Et pourquoi n’y a-t-il que des hommes ? »
Sobui se leva, concentrant l’attention de la pièce.
« Écoutez ! Ce qu’on vit est déjà assez infernal comme ça, pas besoin d’en remettre une couche ! Essayons de nous serrer les coudes plutôt. Ne serait-ce que pour le petit gars qui nous a rejoints récemment. »
Personne ne dit mot, l’assentiment était lisible sur tous les visages. Le Bovidé regardait ses pieds, assis au bord de sa couchette, voûté et effondré. Sobui prit place à côté de lui et passa un bras autour de ses épaules.
« Allez, mon vieux ! Ressaisis-toi !, lui chuchota Sobui. Te laisse pas abattre.
— Comment fais-tu, toi ?, demanda l’homme, dont tout l’être semblait hurler d’une douleur qui n’était pas physique.
— Aucun d’entre nous n’a eu d’enfance facile, mais la mienne était… vraiment dure, répondit Sobui, après un instant de réflexion. Je sais ce que ça fait d’être perdu dans les ténèbres, alors quand je vois quelqu’un sur le point de se faire avaler… Je retrouve un peu de courage pour l’aider.
— Tu es un type bien, Tu ne mérites pas tout ça.
— Personne ne le mérite.
— Dis… Est-ce qu’on peut rester comme ça, un moment… S’il te plaît ? »
Pour toute réponse à la demande enrouée du Bovidé, Sobui resserra son étreinte. Malgré son cynisme précédent, ce malheureux était broyé par la souffrance. Sobui souffrait aussi, néanmoins, comme il l’avait expliqué, une détermination inébranlable au fond de lui le retenait, et lui donnait la force de masser doucement l’épaule de quelqu’un, qui avait besoin de réconfort. Son compagnon d’infortune finit par le remercier, le libérant, bien qu’à regret, et s’allongea avec l’espoir de fuir la réalité dans un sommeil sans rêves. Sobui s’agenouilla sur son lit. Malgré son cœur lourd, il essayait de faire le vide et de relâcher chaque fibre de son corps ; comme s’il essayait de méditer. À peine commençait-il à dériver qu’il fut ramené par la porte de la cellule, laissant entrer un Canidé au poil noir. Cela attira l’attention de tous. Mais quelque chose clochait. Démarche chaloupée, jambes flageolantes, regard hagard et entrejambe avec une teinte violacée. Révolte et empathie prirent le contrôle de ses muscles ; à peine la porte fermée, il se jeta vers le nouvel arrivant, de même que le Bovidé qu’il avait réconforté et Médélo. Le Bovidé passa dans son dos et souleva l’inconnu, les mains sous ses aisselles, tandis que Sobui et Médélo attrapèrent chacun une jambe en veillant à les maintenir écartées. Ils le transportèrent et le déposèrent sur une couchette vacante, avec autant de précaution que s’il s’agissait d’un nouveau-né. Médélo, qui était monté sur le lit pour poser sa jambe, lui prit la main et l’interpella en frottant vigoureusement le dos de celle-ci :
« Hé ! Reste avec nous ! C’est fini. On est là. »
Le Canidé cligna faiblement et tourna la tête vers le Reptilien avec un petit sourire :
« Je ne me suis évanoui que deux fois. »
Le rire ténu qui lui échappa avait tout de nerveux et rien de joyeux. Une larme quitta le coin de son œil.
« C’est terminé, murmura Sobui. Nous sommes avec toi. Tu m’entends ? Tu es avec nous. Tous. »
Du coin de l’œil, il pouvait voir que c’était le cas. Certains voulaient clairement détourner les yeux. Mais ils étaient là.
« Merci, les gars, dit l’homme aux cheveux de jais, avant de reprendre, la mâchoire tremblante : Ça va recommencer, pas vrai ? J’y repasserai forcément, hein ?
— N’y pense pas, coupa le Bovidé en apposant une main sur son front. Essaie de te reposer. »
Il hocha la tête en fermant les paupières sur ses iris embués. Sobui fit signe à l’attroupement derrière qu’il pouvait disposer. Celui-ci ne se fit pas prier ; certains s’étaient retenus de trembler. Les trois quittèrent le chevet du Canidé qu’après s’être assurés qu’il était bien endormi. Chacun regagna sa place et tout le monde se morfondait en silence. Sobui méditait tant bien que mal pendant ce qui parut une éternité, quand la luminosité baissa légèrement et qu’un Félidé prit la parole :
« Dites, vous ne trouvez pas qu’ils le retiennent vraiment longtemps ?
— Le petit gars ?, releva Médélo. C’est déjà arrivé, mais pas aussi tard, en effet.
— Le renforcement a beau ne pas être spécialement douloureux, ce n’est pas agréable non plus, surtout à son âge.
— D’ailleurs, vous lui donnez combien ?
— Je crois l’avoir entendu dire qu’il a quatorze ans, intervint le Bovidé.
— Il faudra qu’on lui explique, un jour, ce qui arrive quand les adultes passent à… Enfin, vous voyez… »
Le Félidé faisait des signes de tête vers l’homme de jais, assoupi. Sobui alla à l’encontre de ses tripes quand il ouvrit la bouche :
« Je veux bien m’en occuper. Laissez-moi le temps de trouver les mots pour le lui dire. »
Médélo allait rétorquer lorsque la porte s’ouvrit, faisant entrer un garçon Lupidé blond.
Démarche chaloupée. Jambes flageolantes. Regard hagard. Visage ruisselant de larmes et de douleur. Entrejambe avec une teinte violacée.
Les pensées de Sobui se figèrent d’horreur alors que la tristesse, la colère, le désespoir et la rage s’engouffraient en lui comme un barrage cédant. Il y eut un moment d’immobilité choquée, avant que tous ceux en état de se lever ne se précipitassent auprès du jeune traumatisé, les mots et les corps se bousculant :
« Pas lui ! Non ! Non !
— L’extracteur sur un gamin ! Les monstres !
— Comment ont-ils pu ?!
— Ils ne pouvaient pas laisser les gosses tranquilles ?! »
Le brouhaha devenait inintelligible et les yeux du garçon en détresse passaient frénétiquement d’un visage à l’autre.
« STOP ! »
L’interjection de Sobui, qui était resté légèrement en retrait, fit s’abattre le silence et tout le monde se tourna vers lui.
« Laissez-le respirer, s’exprimer… »
Un chemin se forma pour le laisser passer. Les regards voulaient agir, mais ne savaient pas comment ; ils étaient résignés. Sobui s’agenouilla devant le Lupidé juvénile.
« Petit gars… Ranio… »
Les yeux de Ranio cessèrent leur va-et-vient pour se focaliser sur lui. Il prit son visage tremblant dans ses mains ; les larmes s’écoulaient le long de ses bras. Ce contact, cette chaleur à l’opposé de toute la froideur qui les entouraient, sembla délier la langue du garçon dans un mélange de mots et de jappements, qui faisaient sens à l’oreille de Sobui :
« Je ne veux pas me réveiller ! Il y aura encore la machine !
— Non, c’est fini. Tu n’es plus dans l’extracteur. Le cauchemar est terminé.
— Je… Je suis… Vous êtes bien réels ? », hoqueta Ranio en touchant les mains de Sobui.
Sobui l’étreignit, caressant sa tête avec douceur. Un instant plus tard, les jambes de l’enfant cédèrent et il explosa en pleurs et en cris sur l’épaule de Sobui, ne se calmant qu’une fois sa voix devenue rauque et ses yeux secs. Quand vint l’heure de se coucher, Sobui refusa les propositions des autres de le relever au chevet du garçon, recroquevillé en boule et prostré sur sa couchette, serrant sa main contre lui comme un doudou. Cependant, il les remercia aussi chaleureusement que possible. L’ambiance était morose lorsque la cellule plongea dans l’obscurité. Sobui était incapable de trouver le sommeil, allongé à côté de Ranio qui sanglotait en dormant.
« Sobui ? »
Le Bovidé lui tenait visiblement compagnie dans l’insomnie.
« Qu’est-ce qu’il y a, Taluavo ?
— Je t’ai dit que j’ai une fille, tu te souviens ? Siliova.
— Oui, je me souviens. Ils l’ont transformée, elle aussi. En Canidée, c’est ça ?
— Oui, je l’ai croisée dans un couloir, donc j’en suis sûr.
— Et alors ? Où veux-tu en venir ?
— Eh bien… Elle va avoir treize ans… Je ne sais pas ce que subissent les femmes, mais… Je veux dire… C’est déjà assez ignoble de faire subir l’extracteur aux garçons. Ils ne vont pas infliger l’équivalent aux jeunes filles, hein ?… Sobui ? Sobui ? »
Sobui ne pouvait pas répondre ; ses mâchoires étaient soudées. De fureur. De dégoût. De haine. De nausée. Avant que tout ne fondît au blanc, une pensée se fit entendre, saturée de ressentiment :
« Qu’est-ce qui les en empêcherait ? »
L’accalmie n’apporta aucun soulagement aux explorateurs…
« Ils ont torturé des gens, des enfants… Je voudrais les massacrer ! »
« C’est pire que tout ce que j’imaginais. Je crains deviner la suite. »
« Bande d’enfoirés ! C’était un gosse ! ASSEZ ! ##### »
« ## LAISSEZ-MOI SOR- ### -NE VEUX PLUS SAV- #### AAAAH ! #### »
…mais l’Histoire n’a cure de ménager ses témoins.