Clovaris attendait, assis nonchalamment devant l’entrée de la grotte. Il n’avait pas grand-chose à faire de toute façon. Ses protections étaient déployées ; rien ne sortirait sans son aval. Toute tentative de les forcer déclencherait des contre-mesures qui oblitéreraient la menace. Il contempla le ciel un moment. Il aurait été incapable de pointer les différences avec celui qu’il voyait de son bureau, tellement ses recherches l’absorbaient. La faune ayant succombé à la vague de l’après-midi, la nuit était plongée dans un mutisme irréel.
Des bruits de pas dans son dos le tirèrent de sa rêverie. Une Canidée approchait timidement. Il jeta un coup d’œil rapide au camp ; tous les membres de l’expédition, rassemblés autour d’un feu, les observaient. Ils étaient censés dormir, mais aucun ne trouvait le sommeil, sans surprise. Personne ne voulait affronter la solitude qui les attendait dans leur tente, quitte à attendre le matin dans la danse hypnotique des flammes. Il resta au sol mais pivota pour regarder l’arrivante sans faire prendre un angle peu naturel à son cou.
« Euh… Excusez-moi, maître… euh…, balbutia-t-elle maladroitement, révélant malgré elle que sa présence était moins le fruit de sa volonté que d’un tirage au sort.
— Clovaris.
— Maître Clovaris, est-ce que… qu’on…
— … risque rien ? », termina-t-il, exaspéré.
Elle lui adressa le plus léger hochement de tête qu’il eût vu, comme si elle avait peur de bouger. Il soupira :
« Non, vous ne risquez rien. Même Dogurõ et Gorodal ne peuvent pas sortir si je le décide. »
Elle ne cacha nullement son soulagement. Son aplomb retrouvé la poussa à le questionner davantage :
« Et eux ?… Vous pensez que ça va aller ?
— La pire chose qu’ils pourraient croiser serait des rémanences. Faciles à bloquer, c’est le même fonctionnement qu’une vague psychique. D’expérience, une menace physique n’aurait jamais survécu aussi longtemps, répondit-il d’un ton monotone et désintéressé.
— Donc… Tout va bien ?
— Oui, tout va bien. »
Qu’est-ce qu’il détestait les questions aux réponses évidentes. Ses recherches lui manquaient déjà. La Canidée voyait très bien qu’elle l’importunait ; aussi, sa mission accomplie, elle abrégea :
« Je vois… Merci, maître Clovaris… Bonne nuit ! »
Elle commençait déjà à s’éloigner avant d’avoir fini de parler. Il se replongeait à peine dans ses pensées qu’une voix, venant de la grotte, l’en tira aussi sec. Un jappement de surprise derrière lui fit comprendre que la jeune femme l’avait aussi entendue.
« Clovaris ! Oh hé !
— Dogurõ ? Vous avez déjà fini ?
— Oui, rien à signaler. Même pas un fantôme dans cette tombe.
— Et l’appel que vous suiviez ? Ça a donné quoi ?
— Quoi ? Ah ! L’appel ! Fausse alerte. »
Clovaris plaqua une main contre la bouche de la Canidée, qui était revenue, avant qu’elle ne prît la parole. L’incompréhension furtive dans la voix de Dogurõ en mentionnant l’appel n’avait pas échappé à l’Inrim. Il continua sur le ton de la blague, cachant ses soupçons :
« Vous avez dû tellement vous ennuyer ! C’est bien connu : le passé parle…
— … Oui, c’est vraim-…
— Finis ma phrase, coupa Clovaris, catégorique.
— … quand les morts s’expriment ? »
L’atmosphère vibra et grésilla quand il réarrangea et réimbriqua les barrières, rajoutant et reliant des couches pour multiplier la puissance destructrice de réaction. Il s’adressa à la Zoomorphe déconcertée à côté de lui :
« Retourne auprès des autres et déployez une barrière mentale au cas où.
— Que se passe-t-il ?
— N’as-tu pas compris que c’était un piège ? », la tança-t-il vertement.
Le ton de Clovaris la fit reculer puis prendre ses jambes à son cou pour rejoindre le camp. Ce qui s’apparentait à une fumée noire se rua dans sa direction ; ses protections contre-attaquèrent impitoyablement avec des salves d’Énergie, claquant comme des éclairs assourdissants. L’assaillant se retira immédiatement à bonne distance du rempart invisible, tourbillonnant dans l’antre rocheux avant de s’apaiser.
« Mmm. Fâcheux. »
La voix détachée qui s’était exprimée était une femme. Clovaris s’approcha de ses défenses, nullement inquiété par la brume de l’autre côté.
« C’est la première fois que je vois une rémanence si intense qu’elle en a gardé une conscience.
— Serait-ce un compliment ? C’est trop gentil, chou !
— Qui êtes-vous ?
— Si je te révélais tous mes secrets tout de suite, où serait le plaisir ?
— Que voulez-vous ?
— Quelle froideur ! Mais ce n’est pas pour me déplaire. Je veux jeter un œil à ces beautés, là-bas.
— Hors de question. Vous appartenez à un temps révolu ; restez dans votre tombeau et laissez les Zoomorphes tranquilles.
— Les Zoom-… »
La voix s’étrangla puis elle lâcha un cri aigu d’excitation. L’ombre s’agitait comme si elle sautillait de joie.
« Ils ont survécu ! Ils se sont reproduits tous seuls ! Maman est si fière ! Si fière ! Si fière ! Si fière ! »
Clovaris, éberlué, ne savait pas comment réagir. Les volutes se collèrent à la barrière malgré les étincelles de semonce qu’elle décochait. La femme se fit insistante :
« Laisse-moi les voir, chéri.
— Non.
— Ils sont le fruit de mon amour.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Sans moi, ils n’auraient jamais existé.
— Leur existence est due à l’évolution, pas vos délires, sombre folle !
— Folle ?, s’étouffa-t-elle, estomaquée. Tu oses me dénigrer et parler d’évolution dans la même phrase ? Quel toupet !
— L’évolution est le travail de la nature, et elle seule !
— Oh, c’est ce que tu crois ? Tu es bien sûr de toi, jeune ignare ! »
Elle soupira et reprit d’une voix calme et douce :
« Mais je te pardonne, trésor. Tu as clairement besoin d’amour, et je suis sûre que tu comprendras un jour que tout peut en bénéficier.
— C’est quoi, votre problème, à parler sans arrêt d’amour ?
— Un problème ? Non, mon chou. Une solution. »
La brume se dissipa dans le rire amusé et résonnant de la voix, laissant Clovaris confus avec les Zoomorphes terrorisés.