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Ils se réceptionnèrent sans effort. Leurs deux passagers expirèrent doucement, ayant visiblement retenu leur souffle durant la chute. Après avoir déposé la Félidée, Gorodal sachant qu’elle et surtout le Bovidé ne possédaient pas sa vision s’affranchissant de la lumière, il alluma sur le champ un orbe lumineux pour les éclairer. Ou pas. Il réessaya plusieurs fois, en vain ; l’Énergie se dissipait instantanément. Il jeta un œil à Dogurõ, son regard lui fit comprendre qu’il avait fait le même constat. Sa bouche articula silencieusement une phrase que Gorodal lut sur ses lèvres :

« Ça, c’est une première. »

Ils reportèrent leur attention sur celui et celle qui seraient leurs guides et, paradoxalement, les plus aveugles du quatuor dans cet endroit. Miòna se concentrait pour injecter de plus en plus d’Énergie dans un unique essai, celle-ci s’évaporant d’autant plus vite. Tovirigo, lui, multipliait les tentatives infructueuses ; pour lui, l’obscurité était totale et sa nervosité mal dissimulée le poussait inconsciemment à accélérer la cadence. Puis la lumière fut, émanant directement du corps de Dogurõ. Elle éclairait alentour sur une courte distance, suffisamment faible pour que la silhouette étincelante de l’Inrim n’éblouît pas les Zoomorphes.

« On peut se servir de l’Énergie tant qu’elle reste confinée dans nos Corps, expliqua Dogurõ. Je viens de le découvrir. »

Fort de cette révélation, Gorodal chercha à l’imiter et y parvint dans la seconde qui suivit. Ils étaient deux à briller désormais, dispensant une oasis rassurante au groupe. Les deux élèves luttèrent pour stabiliser le flux sous leur peau. Malheureusement, l’exercice s’avérait hors de portée.

« Maîtres… Nous n’y arrivons pas, déclara Tovirigo, partageant son air penaud avec Miòna.

— Ce n’est pas grave, les rassura Gorodal. Laissez-nous nous en charger. Il est hors de question de nous séparer de toute façon.

— Comme quoi, c’était la bonne décision de laisser Clovaris dehors. On va devoir se reposer sur notre Puissance Physique et c’est le plus faible de nous trois dans ce domaine. En même temps, il risque de le rester, à ne soulever que des livres… »

Dogurõ avait parlé à la cantonade, et comme il l’espérait, la réponse ne se fit pas attendre.

« T’as jamais pris une encyclopédie dans la tronche ? Ça peut s’arranger ! »

Si prévisible. L’exclamation outrée sonnait plus comique que menaçante à cause de la réverbération des lieux. Elle eut l’effet escompté de détendre un peu l’atmosphère, procurant aux deux Zoomorphes une inexplicable impression de sécurité. Si leurs gardiens se permettaient de plaisanter ainsi, c’était qu’il ne pouvait rien leur arriver de grave. Du moins, ce fut ce qu’ils pensèrent naïvement.

« Je passe devant, Gorodal assure nos arrières. Vous restez entre nous deux. Vous allez nous guider vers l’appel que vous avez entendu. Si vous sentez du changement, prévenez-nous immédiatement. »

Ils acquiescèrent en silence. Le groupe se mit en marche, sans lenteur mais avec prudence. En route vers le couloir de l’autre côté du hall, Gorodal, bien qu’aux aguets, en profita pour étudier les caisses de chaque côté. Détail qui le frappa et auquel il n’avait pas prêté attention en haut, bon nombre d’entre elles possédait une rangée de petites ouvertures circulaires en haut des panneaux latéraux. Et une porte avec judas. La seule déduction à laquelle il arriva fut qu’il s’agissait de cages, couplée à la désagréable intuition qu’elles étaient piles à la bonne taille pour enfermer des personnes. Une ancienne prison ? Peut-être. Il décida d’attendre d’en voir plus pour corroborer sa théorie avant d’en parler, sans se douter que Dogurõ arrivait à des conclusions similaires. Cependant, ses quelques souvenirs retrouvés poussaient ce dernier à envisager d’autres possibilités.

Quand ils arrivèrent au couloir, une monotonie étouffante les écrasa. Les murs à droite et à gauche à la hauteur vertigineuse ; le chemin devant et derrière ; ils étaient si homogènes et se perdaient si bien, l’un et les autres, dans les ténèbres aux yeux du Bovidé et de la Félidée, qu’ils semblaient immobiles. Cette contradiction entre leur vue, qui leur indiquait qu’ils faisaient du surplace, et leurs autres sens, qui leur assuraient qu’ils étaient au contraire bien en mouvement, commençait à leur donner la nausée quand une intersection eut la miséricorde de leur accorder un répit.

Un mur leur faisait face, laissant le choix entre la droite et la gauche. Dogurõ vit, à peine discernable, une fente verticale dans le mur, suggérant qu’une pièce se serait trouvée derrière. Avec la distance qu’ils avaient parcourue et la taille qu’il avait sondée de la structure, il comprit qu’elle se trouvait sur l’axe central du cône inversé. La courbe que décrivaient leurs deux options et l’indécision des Zoomorphes, il déduisit que la salle fermée devait être circulaire et que la suite du périple était de l’autre côté. Il trancha et prit à gauche. Son hypothèse se confirma au fur et à mesure, si bien que, quand un corridor à gauche se présenta, et il s’y engagea sans consulter Miòna et Tovirigo. Ce fut la répétition de la monotonie qu’ils avaient quittée précédemment, nausée incluse. Ce fut la paroi de l’autre côté de leur point d’entrée qui interrompit le calvaire cette fois. Le chemin bifurquait à droite et descendait doucement en suivant le bord du cône, dans ce qui semblait être une longue spirale.

Ils entamèrent leur descente, leurs pas ridant à peine l’océan de silence dans lequel ils étaient plongés. Si les Inrims tenaient en respect les crocs des ténèbres, le sol mordait les pieds des Zoomorphes d’un froid inhospitalier et d’une froideur hostile, à travers leurs fines sandales renforcées. Cela ne contribuait pas à réduire leur malaise, surtout que leur escorte foulait cette même surface de leurs pieds nus dans une totale indifférence apparente. D’apparence seulement, car, si la température était le cadet de leurs préoccupations, leurs sens et leur vigilance restaient en alerte afin de parer à toute situation.

Un étage se profila enfin. La spirale s’interrompit sur un grand intervalle plat avant de reprendre un peu plus loin, pour permettre un accès plus aisé à celui-ci selon toute vraisemblance. Miòna leur indiqua qu’ils devaient continuer leur descente ; néanmoins, les Inrims cherchèrent du regard le moindre indice et guettèrent le moindre son pouvant trahir une activité anormale. Invisibles aux yeux des Zoomorphes se dessinaient de grandes cloisons généreusement ornées de gravures géométriques, délimitant des espaces clos partageant cette qualité. La vision Inrime ne permit pas de percer le mystère de leur contenu. Ils ne purent que déterminer qu’ils s’articulaient en cercles concentriques. Au centre, une grande pièce circulaire où ils aperçurent une fente discrète fermée, en dessous de celle qu’ils avaient déjà croisée. En dehors de la hauteur là aussi vertigineuse du plafond, rien de notable. Le groupe reprit sa progression.

L’étage suivant se montra bien plus rapidement. Pour cause, celui-ci était plus raisonnable dans ses proportions, même si trois personnes auraient pu tenir debout sur les épaules les unes des autres sans problème. Cette fois, un long couloir menait jusqu’à cette pièce centrale déjà trop familière, le long duquel se répartissaient des pièces aléatoirement ouvertes ou fermées, toujours avec ces portes en fentes.

« C’est quoi, ces voix ?, murmura Miòna, inquiète.

— Quelles voix ?, demanda Gorodal.

— Je les entends aussi, confirma Tovirigo.

— Le passé commence à s’exprimer clairement, déclara Dogurõ. Essayez de nous résumer ce qu’elles disent.

— Elles demandent pourquoi on les a amenées ici, commença Miòna après un instant, les sourcils froncés par la concentration. Qu’elles ont toujours fait de leur mieux pour servir. Qu’elles sont prêtes à faire plus pour la récolte. Qu’elles… »

Elle s’interrompit brusquement, pâle. Tovirigo prit la relève, une pointe de tristesse perçant dans sa voix :

« Des enfants pleurent. Il y a des cris. Ils sont arrachés à leurs parents. »

Il tomba dans le mutisme à son tour. Gorodal s’approcha d’eux et posa doucement une main sur leur tête.

« Il n’est pas trop tard pour faire demi-tour. Vous n’avez pas rejoint cette expédition pour rentrer avec des cauchemars. »

Tovirigo porta son regard sur son amie ; il attendait à nouveau sa décision. Pauvre idiot au grand cœur. Durant ces jours passés avec eux, Gorodal avait très bien remarqué la transformation des sentiments du jeune gaillard pour la mince rouquine. Et pourtant, malgré les changements dans leurs mœurs, il continuait de rester dans les coulisses de la vie de la jeune femme. Celle-ci regarda longuement le sol en réfléchissant, puis elle donna sa réponse :

« Je continue. C’est une occasion unique d’en savoir sur notre passé perdu. Je m’en voudrais de la laisser passer. »

L’assurance supposée par ses propos ne se retranscrivait pas dans sa voix. Elle essayait encore et toujours de paraître forte.

« On a commencé, autant aller jusqu’au bout. »

La réponse de Tovirigo n’était pas une surprise. Miòna l’observa brièvement ; ce fut suffisant pour ne plus laisser de doutes à Gorodal. Deux idiots. Il aurait voulu les obliger à remonter, mais son côté Inrim l’en empêchait ; ce serait les déshonorer de remettre en question leur détermination. Il retira ses mains, à regret.

« Puisque vous restez, où devons-nous aller ensuite ?, demanda Dogurõ, toujours tourné vers le couloir.

— Il faut descendre, répondit Tovirigo.

— J’aimerais juste jeter un œil aux premières pièces ouvertes, ça ne prendra qu’un instant. »

Il s’éloignait à peine quand Gorodal vit une forme diaphane venir dans leur direction. Dogurõ ne semblait pas la voir et la traversa sans ralentir. Gorodal comprit la nature de la chose à laquelle il faisait face, et à en juger par l’absence de réactions des Zoomorphes, il était le seul à la voir. Elle avait forme humaine, sans trait distinctif. Elle était voûtée, la tête basse, les mains tenant son entrejambe. Elle traînait des pieds ; de brusques saccades indiquaient qu’une main invisible la bousculait parfois pour qu’elle avançât. Arrivée à sa hauteur, elle se retourna légèrement, relevant à peine la tête, et il entendit une voix d’homme, intimidée et misérable, implorant :

« S’il vous plaît… Laissez-moi un vêtement… Même un pagne… »

L’homme gémit quand il fut projeté au sol et s’étala de tout son long. Le bourreau invisible en avait visiblement assez, car l’homme était traîné par le bras, sans ménagement ni égard pour ses cris de douleurs et ses tentatives de se relever.

« Aïe ! Pardon, maître ! Je– Aah ! Je ne serai plus in– Aïe ! Aaaah ! Je ne serai plus ingrat ! Piti– Aaaah !… »

La voix mourut en échos en même temps que la silhouette se dissipa devant la descente vers l’étage inférieur.

« Même matériel, même agencement… Toutes identiques. Ça ressemble à des salles d’auscultation, mais pourquoi y en a-t-il autant ?, disait Dogurõ presque pour lui-même en revenant, puis il vit Gorodal, l’air interdit, les yeux tournés vers la spirale : Gorodal, qu’est-ce qu’il y a ?

— J’ai vu un fantôme. »

Il raconta la scène à laquelle il avait assisté. Dogurõ paraissait perdu dans ses pensées, les sourcils froncés :

« Avec cette table centrale et les appareils autour, je croyais qu’il pouvait s’agir d’une aile médicale, mais ça n’a aucun sens en prenant en compte ce que vous avez vu et entendu, tous les trois !

— Je pense que nous savons où risque de se trouver la réponse. », s’énonça Gorodal.

Ils se tinrent devant la suite de leur descente, voilée par des ombres soudainement plus menaçantes, comme si elles cachaient farouchement un secret. Ils s’y enfoncèrent malgré tout, les uns un peu plus vigilants, les autres un peu plus tendus.

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