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Coquelicot

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­Une fleur, petite fleur, joli coquelicot ; cueilli dans un champ vite ! vite ! Sinon ses délicats pétales rouges vont tomber. Je vais l’offrir à ma sœur, elle se marie aujourd’hui. Ce sera la plus belle de toutes les femmes, même plus que ma cousine Amélie. J’ai trouvé ce joli coquelicot dans un pré pas loin d’ici, juste avant le petit bois. C’était un champ tout fleuri, rempli de plantes et de criquets ; ils faisaient une drôle de cacophonie, un petit bruit produit rien qu’en frottant leurs pattes arrières ! Ça faisait un bourdonnement agréable pendant que je cherchais la plus belle, la plus magnifique fleur pour ma grande sœur.

J’aime bien me balader dans les hautes herbes comme ça. Ça me chatouille les mollets. Ça m’aide à m’évader aussi, à oublier.


À oublier qu’elle va m’abandonner, me laisser là, toute seule, me laisser dans cette endroit horrible que je hais, que je déteste par-dessus tout.



Il faut vraiment que je fasse attention, je ne peux pas courir en rentrant ; c’est dommage, j’ai croisé un lièvre qui m’a proposé de faire la course. Ce sera pour une autre fois…

Il y a un petit vent frais qui fait du bien. L’été est très chaud cette année, même si nous n’en sommes qu’au début. Je ne me souviens pas qu’il ait déjà fait une telle chaleur en juin. Mais ce n’est pas grave, ça fera une anecdote de plus sur le magnifique mariage de ma grande sœur ; un détail de plus pour le rendre mémorable.

Je me vois déjà lors de la noce, demoiselle d’honneur de la plus belle de toutes les mariées ; car qui d’autre que moi, je vous le demande ? Je l’accompagnerai jusqu’à l’autel, droite, sévère, mais émue et aimante. Je retiendrai mes larmes, je lui ai promis. Je serai là lorsqu’elle dira enfin oui, qu’elle mêlera son destin avec celui d’un autre qu’elle a choisi, celui qui la rendra heureuse, aujourd’hui et jusqu’à ce que la mort les sépare. Et même au-delà.


Cette pourriture, ce rat, cette raclure qui me l’arrache, qui me la prend alors que nous étions destinées à rester ensemble, à ne compter que l’une sur l’autre. Il me la prend, alors que je suis sienne et qu’elle est mienne ; que nous nous appartenons l’une à l’autre et à personne d’autre. Nous ne lui devons rien, certainement pas notre bonheur.


Je vois notre maison au bout du chemin. Nous n’avons jamais habité dans le village mais je en sais pas trop pourquoi ; ma grande sœur ne me l’a jamais dit… Mais ce n’est pas grave puisque je vis avec elle. Elle est toujours là pour moi, toujours ! Et je ne lui ai pas dit, mais je lui ai promis en secret que, moi aussi, je serais toujours là pour elle. Jusqu’à la fin de ma vie, et même après !

Je suis enfin arrivée, et mon joli coquelicot n’a pas perdu un seul pétale ! Je suis sûr que ma grande sœur sera très contente ; j’espère juste qu’elle n’est pas partie. Il ne faut surtout pas qu’elle parte, elle n’est pas encore prête !

Je passe là porte, j’entre dans notre maison ; je suis là grande sœur, mais elle ne me répond pas. Elle parle peu ces derniers-temps, je ne sais pas pourquoi… Heureusement, quand je rentre dans sa chambre, elle est dedans, elle n’a pas bougé depuis la dernière fois que je l’y ai vue. Allez, va-t-en petit scolopendre, laisse donc me sœur en paix, elle doit se préparer pour son mariage, et je dois lui donner mon joli coquelicot…


*

— Si j’vous dis, elle était juste ici ! Elle marchait en fixant la fleur qu’elle avait dans les mains, elle r’gardait rien d’aut’. Elle m’glace le sang c’te gamine. Y a quequ’chose qui cloche, j’vous l’dis !

Ce pauvre homme a perdu la raison, c’est certain. Jamais elle ne me l’a décrite comme cela. Elle me disait que c’était un ange, une vraie petite boule de vie et d’énergie, toujours adorable et serviable ; toujours prête à tout pour elle, autant qu’elle l’était pour sa petite sœur… Non, je ne peux pas le croire…

— Oh ! vous m’écoutez ?

— Oui, oui, merci monsieur. Je vais aller m’enquérir de leur état ; n’ayez crainte.

Voilà qu’il me toise… Décidément, je ne peux croire qu’elle n’a vécu qu’ici. Ce village est tellement arriéré et loin de tout. Cela fait son charme, c’est certain, mais quel manque de civilité ! Bah, après tout, on ne peut leur en vouloir ; il en a toujours été ainsi.



Elle m’avait dit qu’elles n’habitaient pas dans le village-même, mais je ne m’attendais pas à ce que leur demeure soit si éloignée. Voilà une demi-heure que je marche et elle n’est toujours pas en vue ! Et ce soleil, là-haut, presque au zénith… J’espère que je serai encore présentable une fois arrivé, mais je sens l’odeur de ma propre sueur.

La chaleur est pesante, écrasante. J’aperçois enfin leur maison. Oh joie ! J’espère vraiment que j’y trouverai de l’eau fraîche, je n’en puis plus. Il me faut faire une pause. Je sors mon mouchoir afin d’éponger la sueur qui me dégouline sur le visage tout en observant le paysage qui s’offre à moi. Des champs dorés à perte de vue, une plaine couverte d’épis de blés presque mûrs. Cet endroit est vraiment magnifique. Allons, plus de temps à perdre, quelques pas et je pourrai enfin tirer cette affaire au clair.

Arrivé devant, je toque à la porte. Une fois. Deux fois. Mais pas de réponse. Je m’aperçois en posant ma main sur la poignée qu’elle est ouverte. Je toque une dernière fois par acquis de conscience, attends un peu puis rentre. L’intérieur est tel qu’elle me l’avait décrit. Lustre dans le hall, escalier principal qui permet de monter dans les chambres. Il devait s’agir d’une maison secondaire de noble. Mais trêve de curiosité, j’appelle pour voir si l’on me répond. Encore une fois, personne. Je commence à avoir un mauvais pressentiment.

Je m’avance dans le hall, m’apprête à monter les escaliers lorsque retentit tout à coup le rire d’une fillette. Ce rire me remplit de soulagement. Je me suis inquiété pour rien, sa sœur doit probablement s’occuper en haut alors qu’elle-même est partie faire une course. Serein, je monte et me dirige vers la porte d’où venait le rire avant de pénétrer dans la chambre.

*

Hihi, il est venu. Il a tenu sa stupide promesse. Mais tu vas rester avec moi, n’est-ce pas ? De toute façon, je ne te laisserai pas partir. Le voilà qui entre, il ouvre la porte de notre antre. Mais ne t’inquiète pas, jamais il ne t’emportera, hihi. Je m’occuperai de lui. Mais pas d’inquiétude, après je m’occuperai de toi, et nous serons ensemble pour toujours…

*

Face à moi, elle est allongée sur un lit, le visage paisible. Je reste sur le seuil, me maudissant de m’être inquiété pour rien.

Puis je capte un mouvement de coin de l’œil, léger, rapide, venant de sous son lit. Intrigué, je m’avance, m’attend à trouver sa sœur bien aimée. Une fois à son niveau, je m’agenouille, et la dernière chose que je vois est une horde d’insectes qui me fonce dessus, alors qu’une petite voix rieuse dit :

— Je t’ai délivrée, délivrée de lui ! Maintenant grande sœur, partons ensemble et laissons tout ici...

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