Depuis quelques jours mon compagnon a un comportement étrange. Nous nous connaissons depuis presque un an maintenant et je crois pouvoir dire que le coup de foudre a été réciproque. Lui me dit qu'il a été conquis par mon sourire angélique et moi j'ai toujours eu un faible pour les grands bruns aux yeux sombres. Notre histoire ressemblait à un conte de fée et jusqu'à il y a peu, aucune une ombre n'était venue obscurcir ce tableau.
Impatients comme peuvent l’être deux jeunes amoureux, nous nous sommes très vite installés dans la maison qui borde la forêt, non loin de la falaise qui domine la mer. Bien qu'en vente depuis de nombreuses années, la vieille bâtisse n’avait pas encore réussi à trouver acquéreur. Qui donc de nos jours aimerait vivre si éloigné de toute civilisation ? Moi même j’ai mis un certain temps avant de m’habituer aux bruits de cette nature sauvage et j’avoue n'avoir encore jamais osé m’aventurer seule dehors une fois la nuit tombée, ce qui fait d’ailleurs bien rire Samuel, mon compagnon. Lui pense que les humains sont bien plus à craindre que les bêtes sauvages.
Mais depuis deux semaines Samuel a changé et notre petit nid douillet a perdu de son charme. Ce sont ses sautes d’humeur surtout qui me surprennent. Lui, habituellement si prévenant, devient de plus en plus hargneux et ses réactions sont parfois si violentes que je me demande s’il s’agit bien du même Samuel que j’ai rencontré à l'écomusée du pays de Caux.
Ce soir nous nous nous sommes si vertement disputés que j’ai décidé d’aller me réfugier dans la minuscule chambre d’amis que nous avons aménagée au grenier. Il manque encore une vitre à la lucarne qui tient lieu de fenêtre, mais ce soir il fait doux et j’ai envie d’être seule. Je m’allonge sur le lit et allume la petite lampe de chevet qui se trouve sur la table de nuit. Je suis triste à l’idée que, peut-être, je me suis encore trompée et en colère contre cette sempiternelle impatience qui me précipite dans des histoires d’amours impossibles. J’entends d’ici ma mère «Tu vois, si tu m’avais écoutée, si tu avais pris le temps, si tu avais réfléchi, mais non, mademoiselle n'en fait toujours qu'à sa tête...». Pour me calmer je tournicote entre mes doigts mes longs cheveux blonds. Comment une relation qui semblait sans nuages pouvait-elle se dégrader si rapidement ? Les villageois avaient peut-être raison : cet endroit est maléfique. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, c'est probablement la raison pour laquelle cette maison est restée si longtemps inhabitée.
Dehors, la nuit est claire. La Lune, énorme montgolfière alanguie, flotte au-dessus de la cime des arbres. Sa lumière blanche, aiguë, éclaire les alentours de son éclat perçant ; elle allonge les ombres, creuse les reliefs, aiguise les arrêtes des rochers de la plage. Par la petite lucarne, je peux voir la pelouse fraîchement tondue de notre maisonnette presque aussi nettement qu’en plein jour. Songeuse, je tente de me remémorer l’objet de notre dispute quand, brusquement, ma lampe s’éteint. Manquait plus que ça ! Maudit disjoncteur !
Heureusement que la lune est pleine et le ciel dégagé. Je m’habitue lentement à l’obscurité lorsque tout à coup, j’entends un énorme bruit au rez-de-chaussée.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? »
Le bruit est suivi de grognements et de jurons. C'est Samuel. M’est avis qu’il est toujours en colère et cette panne ne va rien arranger. Raison de plus pour rester là.
« Lise ! Où te caches-tu ? »
Je ne réponds pas.
« Lise ! Réponds, s’il te plaît ! »
Une note d’angoisse perce dans sa voix. Bizarrement ça me réjouit.
« Bien fait ! Voilà ce que c’est que d’être désagréable »
Je tends l’oreille, mais Samuel se tait à présent.
La lumière ne revient toujours pas. Je n'aime pas le noir. Je regarde par la lucarne la grosse Lune ronde et épanouie. Placide, elle semble indifférente aux agitations terrestres. Sa clarté me rassure, mais l'arrivée d'un épais nuage l'engloutit peu à peu et absorbe toute lumière. Je me penche par la lucarne et réussit tout de même à distinguer le perron de l’escalier. Soudain, Samuel apparaît dans mon champ de vision, il court, tourne sur lui-même, lève les yeux vers la lucarne. Vite, je recule à l’intérieur.
« Mais qu’est-ce qu’il fiche dehors, à tourner comme un beau diable ? »
Son attitude m’inquiète vraiment. Depuis quelques jours, je ne l’ai jamais vu si nerveux, si prêt à bondir à la moindre remarque de ma part. Je décide de redescendre.
Tout en tatonnant, je pose un pied sur la première marche et commence à descendre avec précaution. Alors que je me trouve encore à moitié chemin, la lune se remet à briller et éclaire une grande partie du salon. Ses rayons argentés transperçent les fenêtres, inondant le sol et le mobilier de leur lumière crue. Je descends lentement, sans faire de bruit. Ces rais de lumière tranchent avec les recoins obscurs de la pièce et lui donnent un aspect étrange. Les arêtes des meubles semblent plus fines, plus acérées, les contrastes plus marqués. Je frissonne. Les histoires des villageois me reviennent en mémoire. « Si vous voulez un conseil, restez donc chez vous les nuits de pleine Lune et fermez bien vos portes. Il se passe de drôles de choses parfois dans la forêt et aux abords de la falaise. " Personne ne m'a jamais précisé lesquelles. Il faut dire que Samuel n’aime pas trop parler avec les "vieux fous" du village.
Arrivée au rez-de-chaussée, j’entre dans la cuisine et comprends soudain pourquoi le bruit avait été si fort. Le buffet en noyer de ma grand-mère gît sur le carrelage, portes écartelées, vitres brisées, tiroirs pendants.
« Mais qu’est-ce qu’il lui a pris ? Il est devenu complètement dingue ! »
Je regarde autour de moi. Malgré la lueur de la lune, il fait encore trop sombre ici. Pourtant, quelque chose brille sur la table. Je m'approche. Ce sont les clefs de la porte d'entrée, ce qui m’arrache un large sourire. Samuel est bloqué dehors. Ce qui m’amuse surtout, c’est que c’est lui qui avait insisté pour que nous fassions installer cette porte avec fermeture sécurisée.
Tout à coup, une ombre se plaque contre la fenêtre ? C'est Samuel. Du moins, je crois. La Lune, juste au-dessus de lui, n’éclaire que le sommet de son crâne. Á la place de ses yeux je ne distingue que deux ombres noires, deux orbites immensément vides. Juste au-dessous, un trou béant à la place de sa bouche. Surprise, je recule dans l’ombre tant cette image est effrayante. De chaque côté de sa tête apparaissent maintenant ses mains. Elles forment une visière pour lui permettre de voir à l’intérieur. Samuel a toujours eu les mains extrêmement fines, mais là, on dirait de longues griffes acérées. Sans réfléchir, je m’accroupis derrière la table. La peur s’empare de moi, une peur incontrôlable, profonde, la même peur que lorsque j’étais enfant et qu’il me fallait descendre à la cave en pleine la nuit.
Samuel cogne contre le carreau. Je ne reconnais plus l’homme aimé. Celui-ci est... monstrueux. – Lise, ouvre-moi !
Sa voix est rauque, gutturale.
Je ne bouge pas, ne respire plus et reste là, à fixer cette tête horrible.
Samuel frappe contre la vitre de plus en plus fort. Il va finir par la casser.
Un autre nuage recouvre l’astre nocturne. Comme un mauvais présage. L’obscurité est dense. Je ne vois plus Samuel. Où est-il passé ? Son attitude n'est pas normale, il me fait peur. Mon cœur pulse si fort que le sang me martèle les tempes. Ma respiration se fait courte.
J’entends un bruit de verre brisé. Je me relève pour voir. Samuel a réussi à casser la vitre de la porte fenêtre et essaie de passer la main au travers. Je vois ses longs doigts se faufiler lentement par l’ouverture. Je comprends qu’il cherche la poignée.
« Non, il ne faut pas ! »
Alors que je cherche de quoi le repousser dehors, je croise son regard. Les éclats de la lune s’y reflètent, accentuant sa folle colère.
– Lise, ouvre ! Ouvre, ou je casse cette porte !
Je décide de quitter le salon et me précipite à l’arrière de la maison. Et si jamais il réussit à entrer ? Il faut que je sorte d'ici, c'est la seule solution. Je vais m’enfuir par la fenêtre de notre chambre, prendre la voiture et filer au village. J’attrape au passage mon sac à main sur la commode, enjambe le rebord de la fenêtre et saute sur la pelouse. Derrière moi, j’entends des coups répétés contre la porte du salon. Samuel hurle. Son cri n’a cette fois plus rien d’humain. Je ne sais pas si c’est la lune qui m'influence de cette façon, mais ma peur monte d’un cran et se mue en véritable panique. Toutes ces histoires folles qu’on raconte au village, ces choses bizarres qui se passent les nuits de pleine lune... Et si c'était vrai ?
Je n’ai plus qu’un objectif, mettre le plus de distance possible entre cet « homme » et moi.
Je contourne la maison à pas de velours en retenant mon souffle, mais le gravier du perron crisse sous mes semelles. Je m’arrête et tends l’oreille. Rien. Dans ce silence, j’ai l’impression que les battements de mon cœur peuvent s’entendre à des kilomètres à la ronde. Je m’approche lentement du garage. Tout doucement, j’ouvre la portière de notre voiture et sans bruit, me glisse sur le siège du conducteur. Ouf ! Je vais m'enfuir loin de ce cauchemar pour ne plus jamais revenir. Je cherche fébrilement les clefs dans mon sac à main. Elles n’y sont plus ! Je renverse le contenu du sac sur le siège passager et y farfouille nerveusement. Non, ce n'est pas possible !
– C’est ça que tu cherches, ma chère Lise ?
Je sursaute violemment. L’angoisse me paralyse. Samuel a ouvert ma portière. Avec un sourire étrange, il balance entre ses doigts mon trousseau de clefs. Elles cliquettent et brillent sous les rayons lunaires. Sans plus réfléchir, je bondis violemment hors de la voiture en le bousculant de toutes mes forces et m’enfuis à travers le parc. Il me poursuit, crie quelque chose que je ne comprends. Peu importe. Je cours à perdre haleine. J’ai mal au côté, mais je continue, droit devant. Juste derrière moi, je perçois son souffle rauque qui se rapproche. Si je continue par-là, je vais bientôt atteindre la falaise et je n’aurai aucune possibilité de lui échapper. Je bifurque brusquement et m'élance vers la forêt. C’est mon seul espoir.
Sans ralentir, je franchis la barrière des arbres et m’enfonce dans les taillis. Les branches me griffent le visage et ralentissent ma course. Je ne sais même pas où aller. Samuel n’est pas loin, sa course est puissante, son rythme et son souffle sont réguliers. Pas étonnant, Samuel est coureur de fond. L'an passé, il était douzième au Marathon de New- York. Moi, je m'essouffle, je sue, je bave et surtout, je perd de la vitesse. Je n'en peux plus. J'ai de plus en plus de mal à continuer au milieu des arbres et des ronces. Tout à coup, après avoir poussé une sorte de hurlement, Samuel agrippe mon pull. Je m'arc-boute et tente encore d'avancer, mais sa force est démesurée, il me retient et m'oblige à m'arrêter. À moitié étranglée, j'obtempère. Épuisée, je me penche pour mieux reprendre mon souffle. Samuel relâche un peu sa prise. Aussitôt, je me retourne et lui griffe le visage. Ses yeux sont agrandis par la surprise, mais moi, je vois surtout ses dents qui scintillent sous l’éclat des rayons lunaires. Il grogne et me saisit par le poignet. J'essaie de le frapper encore, mais il esquive et raffermit sa prise. Désespérée, je me débats de toutes mes forces et réussit à me dégager. Puis, je m'enfuis à nouveau.
Instinctivement, je reviens vers la maison. Mon souffle est court et chaque inspiration me brûle les poumons. Samuel n'est pas loin derrière et gagne à nouveau du terrain. Enfin, j'atteins la pelouse, je la traverse, dépasse le perron et m'engage sur l'allée. J'entends ses pas qui crissent derrière les miens. Je réfléchi à toute vitesse. Il faut que je prenne le chemin qui mène au village, c'est ma seule chance. Mais, alors que je me dirige vers le portail, Samuel se jette sur moi et me plaque contre le sol à la manière d’un joueur de rugby. Je m’effondre contre les cailloux de l’allée. J’ai mal à mes jambes qu'il écrase de tout son corps. Sans que j'ai pu réagir, il me retourne et me gifle avec une violence inattendue. Je crie, et tente encore de m'échapper.
– Tais-toi ! hurle t-il. Ça suffit !
Il s'assied à califourchon sur mon ventre et tâche de me maîtriser. Je sens sous mon épaule l'arrête d'une pierre qui me meurtrit. J'essaie de toutes mes forces de me libérer, je me contorsionne et hurle comme une damnée. Samuel plaque une main contre ma bouche. Sous la lune, ses yeux brillent d’une lueur métallique. J’étouffe. Dans un dernier sursaut d’énergie j’arrive à agripper le caillou qui me tale et frappe. Une seule fois.
Samuel s’écroule. Je ne bouge plus, ensevelie sous ce poids inerte.
Au-dessus de moi, la Lune me sourit. Je vois ses ombres bleutées en forme d’yeux et sa grosse bouche ouverte. Puis, lentement, un long nuage noir vient creuser sa joue, grignote l'ombre de son nez, envahit l'autre joue ; comme un rideau de scène annonçant la fin du spectacle, il recouvre peu à peu l'astre nocturne, masquant de son voile sombre toute trace de lumière.
Dans un ultime effort, je réussis à faire basculer Samuel sur le côté. Malgré la nuit, je m’aperçois que son visage est strié de rigoles sanguinolentes. Il ne bouge plus.
– Merde !
Affolée, je me relève et cours vers la maison. La lumière est revenue.
« Maudit disjoncteur ! ».
Je pénètre dans la cuisine. Le buffet est vraiment mal en point. Ma mère va hurler.
Sous le corps supérieur du meuble, une feuille de papier couverte de la fine écriture de Samuel, dépasse. Je me penche pour la ramasser et encore toute tremblante, commence de lire :
Lise,
Depuis quelques jours, je n’ai pas été très correct.
Ces disputes me contrarient bien plus que tu ne penses. Tu as dû te demander ce qui provoquait chez moi ces colères, mais je n’ai pas eu le courage de te l’avouer en face, c’est la raison pour laquelle je t'écris : J’ai été renvoyé de ma boîte il y a maintenant plus de deux semaines. Nous n’allons pas pouvoir garder la maison. Je suis profondément désolé. Je »
La lettre s’arrête là. Je reste longtemps à contempler ces mots Tellement longtemps, qu’ils se mettent à danser devant mes yeux et se mêlent les uns aux autres comme d’agaçantes petites mouches. Brusquement, je comprends que le buffet est tombé lorsqu’il y a eu la coupure de courant. Samuel a dû vouloir attraper le bougeoir qui se trouvait au- dessus et, le vieux meuble, instable depuis longtemps, a fini par basculer. Rien à voir avec la rage meurtrière dont j'ai affublé Samuel. Cette dernière réflexion me fait l’effet d’une douche froide.
– Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que j’ai fait !
Dehors, les premières lueurs de l’aube colorent le ciel de leurs stries orangées, mais je n’arrive pas à faire autre chose qu'à rester là, debout devant le cadavre du buffet de ma grand-mère.
"Il se passe de drôles de choses parfois dans la forêt et aux abords de la falaise. »
Un bruit derrière moi me fait me retourner. Debout dans l’encadrement de la porte, Samuel me dévisage de ses grands yeux sombres. Le visage en sang, il titube, son souffle est saccadé. Lentement, il lève le bras et vient pointer son index tout contre sa tempe qu'il tapote de quelques coups brefs. La douleur lui arrache une grimace. Dans la lumière revenue, il ne me fait plus peur.
– Tu es complètement malade, ma pauvre fille !
– Je... c’est à cause de la nuit... à cause des villageois... et cette Lune... c’est elle qui...
– C'est ça, oui. C'est certainement la lune. Laisse-moi passer s'il te plaît !
– Attends, je vais te soigner.
Mais Samuel ne m'écoute déjà plus. Je le regarde monter les marches, le dos voûté et le pas lourd. J'entends ensuite le bruit de la clef tourner dans la serrure de notre chambre.
Dehors, les premières lueurs du jour éclaboussent un ciel sans nuage. Il ne reste de la Lune qu’un halo fragile qui disparait peu à peu sous l'éclat des premiers rayons solaires.