Il y a des saisons qui n'ont plus de nom.
On les reconnaît au goût du fer dans la bouche des poètes, à cette façon qu'ont les mères de compter leurs enfants deux fois avant la nuit, et une troisième fois au réveil, comme on recompte une monnaie dont on sait déjà qu'elle manque.
On les reconnaît à la fatigue. L'autre, pas celle que tu crois. Celle qui s'installe derrière les yeux, qui ralentit les gestes de bonté, qui fait qu'on répond ça va alors qu'on ne sait plus ce que aller veut dire.
Tout le monde est fatigué.
Tout le monde fait semblant que non.
Quelque part, toujours quelque part, un enfant dessine une maison qu'il n'habitera jamais. Il dessine une porte, une fenêtre, un soleil jaune avec des rayons, ce soleil que dessinent tous les enfants du monde, ce soleil identique de Casablanca à là-bas, à l'autre là-bas, à tous les là-bas qu'on ne nomme plus.
Quelque part ailleurs, un autre enfant dessine la même chose.
Quelque part encore, un troisième enfant ne dessine plus.
Les crayons s'usent plus vite que les promesses.
Ce n'est pas une métaphore.
C'est Mardi. C'est maintenant. C'est pendant que tu lis. Pendant que j'écris.
Et toi tu tiens ton téléphone et tu ne sais pas quoi faire de tes mains quand elles ne tiennent rien. Moi non plus. Personne ne sait plus. On a oublié les gestes d'avant les écrans, cette façon qu'on avait de regarder par la fenêtre sans rien chercher, de laisser le temps passer comme une rivière lente, de s'ennuyer ensemble sans que ce soit un échec.
La lumière ne meurt pas d'un coup.
Elle hésite. Elle clignote. Elle nous laisse le temps de chercher les bougies, de nous souvenir où on avait rangé les allumettes, d'apprendre par cœur le visage de ceux qu'on aime avant le noir total.
Nous. On. Les hommes. L'humanité.
Ces mots larges où se cacher.
L'époque.
On dit l'époque comme on dirait la météo, quelque chose qui nous tombe dessus, dont on n'est pas responsable, qu'on subit derrière la vitre.
Mais l'époque, c'est nous.
L'époque, c'est l'accumulation de nos petites lâchetés douces.
Pas méchantes. Jamais méchantes.
Juste... fatiguées.
Il y a une petite fille, il y a toujours une petite fille, qui demande à sa mère pourquoi le ciel tombe. La mère cherche une réponse dans une langue qui n'a pas de mot pour ce qui tombe à 3 heures du matin sur les maisons. Alors elle dit : dors. Alors elle ment le plus beau mensonge : demain.
Demain.
Ce futur qu'on conjugue comme un souvenir.
Il y aura toujours une mère, là-bas, qui mentira demain à son enfant.
Et il y a toi, ici, qui as dit demain ce matin à ta fille. Pas le même demain. Le tien est probable. Le sien est une prière.
Mais le geste est le même.
L'amour est le même.
Cette façon de protéger avec des mots qu'on sait fragiles.
Tu n'es pas si différent d'elle.
C'est ça qui fait mal.
Pas la distance, la ressemblance.
Les empires vieillissent comme les hommes : d'abord par le regard.
Ce regard qui glisse. Qui calcule avant de pleurer. Qui change de chaîne entre deux fosses communes, et commande à manger, et dort, et dort bien, parce que dormir mal serait encore une forme d'attention, et l'attention est une dette qu'on a cessé d'honorer.
On.
Toujours on.
On parle de là-bas.
Mais ici aussi quelque chose se défait.
Les vieux meurent dans des chambres où personne ne vient.
Les jeunes cherchent des raisons de rester.
Les mots liberté, vérité, justice traînent dans les musées du langage, entre honneur et parole donnée.
On ne les utilise plus qu'entre guillemets, avec un petit sourire, comme des oncles embarrassants qu'on invite encore par politesse.
Et l'écran, cet œil qui ne dort jamais, nous connaît mieux que nos mères. Il sait quand on est triste. Il sait quand on est faible. Il sait exactement quoi nous montrer pour que l'on reste, encore un peu, encore un scroll, encore une heure volée à ceux qu'on aime et qui dorment dans la pièce d'à côté.
Je sais, je fais pareil.
On m'a dit : il faut garder espoir.
L'espoir. Ce mot usé jusqu'à la corde des pendus. L'espoir qu'on distribue comme un médicament sans principe actif.
Non.
Ce qu'il faut garder, c'est la rage propre. La rage qui ne brûle pas les maisons mais les mensonges. Qui épelle les noms que les algorithmes noient.
Belle phrase, non ?
Tu l'as peut-être même relue.
Stop.
Tu as remarqué ce qui vient de se passer ?
Tu lisais un poème. Tu étais ému. Tu étais du bon côté? celui qui lit, qui ressent, qui sait. Tu te préparais à partager, peut-être. À mettre un cœur. À te sentir humain sans rien faire d'humain.
Le piège fonctionnait.
Alors maintenant, on arrête.
Pas "on".
Toi.
Tu as bien lu.
Toi avec ton écran. Ton café refroidi. Ton insomnie confortable.
L'enfant qui dessine, tu l'as vu. Entre deux. Entre deux quoi, tu ne sais même plus. Une notification, une story, un scroll.
Tu t'es dit : terrible.
Tu t'es dit autre chose.
Tu as scrollé.
L'enfant est toujours dans ton cortex.
Il n'a jamais atteint ton estomac.
La mère qui ment "demain", elle t'a ému.
Mais tu n'as pas pensé à ta voix quand tu mens "demain" à tes enfants. Pas le même demain, non. Un demain doux. Un demain de classe, de dentiste, de week-end.
Tu as le luxe du demain probable.
Elle non.
Et cette différence — cette distance — tu la traverses comment ?
Tu ne la traverses pas.
Tu la scrolles.
Tu as bien lu le titre au début. L'Heure. Tu ne t'es pas demandé laquelle. Tu as continué. Parce qu'on continue toujours. Parce que s'arrêter pour poser une question — même une seule — c'est déjà ralentir, et ralentir c'est risquer de sentir.
Alors je vais te le dire, moi, quelle heure.
L'heure qu'il est là-bas pendant que tu lis.
L'heure exacte où quelqu'un regarde le même ciel que toi — le même, techniquement, astronomiquement le même — et voit tomber ce que tu ne verras jamais.
Cette heure-là.
Le temps que tu as mis à lire ce texte, compte-le. Trois minutes ? Quatre ? Cinq si tu as relu certains passages, si tu t'es arrêté sur la pièce fausse, sur le soleil jaune, sur demain.
Cinq minutes.
Pendant ces cinq minutes, quelque part, tu sais où — des choses ont continué. Des choses précises. Des corps précis. Des poumons précis qui ont cessé. Des yeux précis qui se sont fermés. Des mères précises qui ont cessé de mentir demain parce qu'il n'y avait plus personne à qui mentir.
Tu as lu un poème pendant que ça arrivait.
J'ai écrit un poème pendant que ça arrivait.
Mais tu n'es pas mauvais.
Je sais que tu n'es pas mauvais.
Tu portes, toi aussi, des choses que tu ne montres pas. Des deuils. Des hontes. Des nuits où tu t'es demandé si tout ça avait un sens. Tu donnes, parfois, sans qu'on te voie. Tu pleures, parfois, sans qu'on te croie. Tu fais de ton mieux avec des outils cassés dans un monde qui change plus vite que le cœur.
Ce n'est pas toi le problème.
C'est que le monde est devenu trop grand pour des cœurs de cette taille.
On nous demande d'aimer tout le monde.
On ne peut pas.
Alors on finit par n'aimer personne, ou mal, vite, en passant, entre deux urgences.
Écoute.
Il y a un bruit, là, derrière les informations. Derrière les notifications. Derrière le vacarme. Un bruit très ancien qu'on n'entend plus.
C'est le silence de ceux qui s'aiment et qui ont oublié de se le dire.
C'est le souffle de ta fille qui dort.
C'est la main de quelqu'un qui attend que tu la prennes.
Ce bruit-là est toujours là.
L'époque ne l'a pas tué.
Elle l'a juste couvert.
Je n'ai pas de solution.
Les solutions sont pour les problèmes. Et ce n'est pas un problème. C'est une condition. C'est être humain en 2025, avec un cœur de primate et des yeux branchés sur l'infini, avec des mains faites pour cueillir des fruits et des doigts qui scrollent des cadavres.
On n'est pas faits pour ça.
Et pourtant on tient.
On tient parce qu'on s'aime, mal, peu, pas assez, mais on s'aime.
La petite fille qui demandait pourquoi le ciel tombe, sa mère n'a pas de réponse.
Mais elle a ses bras.
Et les bras, c'est une réponse.
Pas une bonne réponse. Pas une réponse suffisante.
Mais une réponse quand même.
Peut-être la seule.
Alors non, je ne te dirai pas d'espérer.
L'espoir est une paresse.
Et non, je ne te dirai pas de désespérer.
Le désespoir est une autre paresse.
Je te dirai juste : reste.
Reste avec ce malaise.
Reste avec ce trop-plein.
Reste avec cette époque que tu n'as pas choisie et qui t'a choisi.
Et quand tu poseras cet écran, parce que tu vas le poser, va trouver quelqu'un que tu aimes. Regarde-le. Pas longtemps. Juste trois secondes de vrai regard, celui qui demande rien, qui veut rien, qui dit juste : je te vois, tu es là, on est là.
C'est tout.
C'est peu.
C'est tout ce qu'on a.
Il y a des saisons qui n'ont plus de nom.
Mais il y a encore des gens qui se prennent dans les bras sans raison.
Il y a encore des mères qui mentent demain avec tant d'amour que le mensonge devient vrai.
Il y a encore, quelque part, un enfant qui dessine un soleil.
Ce n'est pas de l'espoir.
C'est un fait.
Comme les bombes sont un fait.
Comme la fatigue est un fait.
Comme l'amour est un fait.
Et toi, là, maintenant, avec ton souffle, ta nuit, tes questions sans réponse
Tu es un fait aussi.
Un fait qui pourrait, demain, regarder quelqu'un trois secondes de plus.
Un fait qui pourrait, demain, dire un mot de moins et poser une main de plus.
Un fait minuscule, négligeable, sans importance —
Comme tous les faits qui ont changé le monde.
Je n'ai pas de fin.
Les fins sont des cadeaux. Et ni toi ni moi n'avons rien mérité ce soir.
Alors je te laisse ici.
Avec ta respiration.
Avec la mienne.
Avec ce texte entre nous qui ne résout rien.
Et demain, quand tu te réveilleras, tu auras oublié la moitié de ce que tu viens de lire.
Moi aussi j'oublierai la moitié de ce que je viens d'écrire.
C'est comme ça.
C'est humain.
C'est exactement pour ça qu'il fallait l'écrire quand même.