Boulevard d’Anfa, feu rouge. On regarde par la vitre.
Rien.
Une trace de doigt. Une mouche écrasée. Le souvenir d’une mouche. Le souvenir du souvenir, déjà un mensonge.
À l’intérieur de rien : la liste des courses oubliée, le visage d’un mort, la chanson coincée depuis l’enfance, le mot qu’on cherche, plus tout le reste.
Le vide est un mille-feuilles qui transpire.
Le feu passe au vert. Le rien continue.
On roule. On rumine.
Le vide est un riche déguisé en clochard pour passer inaperçu. Il a tous les comptes. Il fait la manche. Personne ne lui donne rien — il a déjà tout. C’est pour ça qu’il insiste.
Rentré chez soi. Frigo ouvert. Trente aliments. Aucun ne va.
Il manque exactement ceci : ce que vous ne savez pas que vous voulez. L’enquête sans suspect. Le procès sans accusé. La faim sans nom.
Le frigo, à cette heure, est un autel. On y prie la chose qu’on ne saurait nommer. On referme. On rouvre. Toujours rien. C’est-à-dire : toujours autant.
On referme pour de bon. On commence à compter, parce qu’il faut bien faire quelque chose des présences absentes.
La chambre d’enfant à 3 h du matin.
Le 0 sur la balance, qui pèse une tonne.
La case « autres » dans les formulaires.
Le silence après « je t’aime ».
Le silence d’avant, qui est pire.
Le bip du micro-ondes quand il n’y a personne.
Les trois points qui clignotent puis s’évanouissent.
Le mot qu’on cherche, planqué derrière la langue.
Le vide-poches, qui n’a jamais été vide une seule seconde.
Le vide-grenier, plein de défaites.
Le vide juridique, plein de liberté.
Le grand vide, plein de soi.
On s’arrête là, par charité.
Le lendemain, un ami appelle.
— J’ai fait le vide en moi.
— Tu as fait l’inventaire des absents.
Il a souri comme on sourit aux mendiants philosophes. Puis il est rentré chez lui faire le vide une seconde fois, par sécurité.
Et c’est là qu’on s’aperçoit.
Le vide qui n’existe pas existe assez pour qu’on en parle.
On en parle, donc il existe.
Or il n’existe pas.
Donc on ne parle pas.
Et pourtant ce texte continue.
Quelqu’un ment.
Ce n’est pas moi.
C’est vous, qui n’avez toujours pas lâché.
Pendant qu’on s’enfonce dans ce raisonnement boiteux, Maya, sept ans, traverse la cuisine.
— Papa, c’est quoi, rien ?
— L’endroit où tout n’est pas encore.
— C’est nul comme réponse.
J’ai noté. Pour un livre.
Le livre s’écrit dans le vide qu’elle a laissé en sortant, en claquant la porte d’un rien suffisamment plein pour faire trembler les murs.
Reste à avouer.
Tout à l’heure, j’ai prétendu regarder par la vitre, boulevard d’Anfa. Il n’y avait pas de vitre. Il n’y avait pas de boulevard. Personne pour regarder.
Et pourtant le regard a duré une heure.
C’est ça, le vide.
Ça déborde.
Ça mouille la moquette.
On éponge avec un poème.