side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 46 : Narhem – Impasse

visibility 0
article 1,9k
Par Nathalie

Narhem perçut les cris et accourut sur les murailles, aux côtés des soldats humains, rapidement rejoints par les elfes, toujours éveillés. De là, il aperçut Khala avancer. Depuis quand était-il revenu ? Où était-il parti ? Le roi noir avait intérêt à avoir de bonnes raisons… ou des arguments solides.

Il poussait devant lui une adolescente elfe, le corps couvert de sang, à peine capable de se tenir debout, les mains attachées dans le dos. L’enfant n’intéressa pas Narhem. Son regard se fixa sur le soldat elfe noir traînant Laellia Eldwen. La gardienne de l’anneau était là !

Narhem observa attentivement son ami : Khala semblait sur le point d’égorger les deux femmes sous les yeux des Falathens et des elfes. Comment avait-il pu capturer une femme elfe ? Narhem l’ignorait, mais il admira la précision du roi noir. Tuer une elfe troublerait profondément leurs pairs.

Soudain, un doute le saisit. Ces elfes noirs, malgré leur nombre réduit, tenaient solidement la ville. Avec Bran hésitant à commander, ils pouvaient peut-être l’emporter. Trois mille elfes contre Falathon ? Non, pensa Narhem. Impossible. Et pourtant… il n’en aurait pas mis sa main à couper, même si elle repousserait.

- Elian ? s’exclama Ceïlan, à quelques pas.

Elian… répéta Narhem, le cœur battant, en observant la fillette. Ainsi c’était elle, l’épine dans son pied : une gamine à l’agonie, une loque ensanglantée… et Khala s’apprêtait à lui trancher la gorge. Tant mieux. Narhem esquissa un sourire, puis grimaça en voyant Laellia. Les deux amies mourraient ensemble, et cela, il ne pouvait le permettre. Il avait besoin de Laellia vivante pour obtenir l’emplacement de l’anneau d’Elgarath. Que faire ?

- Laissez-moi vous présenter Elian, fille d’Ariane, lança Khala en ruyem.

Narhem frissonna. « Fille d’Ariane » ? Elian, comtesse d’Anargh, était une elfe des bois, la fille de la reine qu’il avait contribué à destituer. Apparemment, il n’était pas le seul à ne pas saisir.

- C’est vrai, dit un elfe en lambë. J’ai vu Elian sortir du ventre d’Ariane. Je l’ai protégée de nombreuses années et confiée aux humains selon la volonté d’Ariane. J’ai… échoué dans ma mission. Comment t’es-tu retrouvée ici, Elian ?

- Dolandar confirme que cette fille est bien l’une des nôtres !

La nouvelle se répandit sur la muraille plus vite que le vent. Narhem sentit la rage l’envahir. Ariane avait joué parfaitement son rôle, cachant l’existence de sa fille avec une habileté déconcertante.

- Elle m’a déjà annoncé la bonne nouvelle, mais elle va le redire, n’est-ce pas, Elian ? cria Khala, sûr de lui.

- Je réclame le trône d’Irin ! répondit la jeune fille, sa voix forte tranchant le sang qui couvrait son corps.

Narhem, stupéfait, ne s’attendait pas à une telle audace. Khala semblait confiant, beaucoup trop. Il fallait prévenir l’allié. Sans réfléchir, Narhem sauta du haut des remparts. Ses jambes se brisèrent et la guérison fut trop lente à son goût. Elles finirent par se ressouder, lui rendant sa capacité à courir. Il traversa sans difficulté le camp, tous les yeux étant captivés par le drame qui se jouait au pied des murailles.

- Tuez-la !

- Qui donc ? demanda un ancien.

- Cette… Elian ! Cette insolente qui ose se dresser contre moi !

- En tuant Khala, elle s’est hissée sur le trône…

- Je suis le roi ! s’écria Narhem, sa colère grondant comme un orage.

- Nous le savons, répliqua l’ancien, mais le reste de notre peuple ignore encore ton autorité.

- Saelim discute avec elle. Elle semble écouter ses paroles, indiqua un autre ancien, la voix calme depuis la porte de la tente.

- Peu importe. Tuez-la.

- Je m’en charge, annonça un ancien en saisissant un arc et une flèche. Et tant que j’y suis, je pourrais aussi m’occuper de la sœur du roi humain.

- Non ! hurla Narhem, les yeux flamboyants. Surtout pas ! J’ai besoin qu’elle vive !

- Très bien, répondit l’ancien, surpris par cette violence inhabituelle chez un roi si habituellement stoïque.

- Saelim vient de revendiquer le trône, indiqua l’ancien à la porte.

- Je suis le roi ! cria Narhem, plus fort encore.

- Souhaites-tu que nous le proclamions ouvertement ? demanda un autre ancien d’une voix posée et mesurée.

Narhem inspira profondément, sentant la tempête intérieure se calmer. La rage ne lui servirait à rien. Il ferma les yeux un instant, méditant sur ses prochaines directives.

- Saelim ordonne le retour à Dalak.

- Alors que vous êtes en train de gagner ? dit Narhem en serrant les poings. Il est… stupide…

- Convaincre les jeunes que tu es le roi ne va pas être aisé. Ils ignorent tout de toi, rappela l’ancien.

Narhem hocha la tête, puis esquissa un léger sourire.

- Répandez la nouvelle avec subtilité. Insinuez que Saelim ne mérite pas ce trône, que le vrai roi est toujours vivant, que Khala n’était qu’un prête-nom. Jamais ma véritable identité ne doit être révélée.

- Nous nous en chargerons avec soin, assurèrent-ils à l’unisson.

- Je reviendrai régulièrement à Dalak pour suivre l’évolution et transmettre de nouvelles instructions.

L’ancien à la porte annonça :

- Elian a été blessée par une flèche de métal noir à l’épaule droite.

- Parfait, murmura Narhem. Qu’elle crève dans la souffrance. Vous avez vos ordres. À bientôt à Dalak.

- À bientôt, Majesté, dirent les anciens ensemble, tandis que Narhem s’éloignait, le cœur noir et la pensée affûtée.

Il avait une gardienne d’anneau à torturer.

Les elfes noirs regagnèrent Dalak, guidés par Saelim, qui, bientôt, subirait la réprobation des anciens. Les elfes des bois disparurent vers Irin, traînant Elian, toujours agonisante, avec eux. Qu’elle crève là-bas, pensa Narhem. Un poids de moins. Il allait pouvoir se concentrer sur Laellia.

La princesse fut ramenée au palais et prise en charge avec soin. Elle restait faible, presque invisible derrière les médecins et les gardes. Bran, profondément choqué par l’enlèvement et les tortures infligées à sa sœur, avait ordonné une surveillance constante, confiée aux meilleurs soldats du royaume.

Narhem se heurta à l’impossibilité d’approcher Laellia. Dix pas, pas un de moins. L’escorte ne laissait personne passer. La princesse tentait, en vain, de persuader son frère de relâcher cette surveillance. « Les elfes noirs sont partis, il n’y a plus de danger », répétait-elle, inlassablement, mais Bran ne cédait pas. Trop de peur. Plus jamais.

Narhem fulminait. Comment arracher le secret de la gardienne sans jamais la toucher ? La réponse était là, si proche et pourtant hors de portée. La frustration le rongeait.

Un message d’Eoxit le sortit de sa torpeur. Le nord n’écrivait vers lui qu’en cas d’extrême urgence. Lui-même tenait ses agents informés en continu, de façon à pouvoir, une fois l’anneau en sa possession, marcher sur Falathon et Dalak.

« Un elfe noir a été surpris fouinant dans vos appartements au château de Bellast. Il est enfermé au donjon. Que devons-nous en faire ? »

« Un elfe noir… » répéta Narhem en pensée. Voilà qui témoignait d’un talent certain : n’importe quel Eoxan se serait jeté sur lui à vue. Pourquoi fouiller ses appartements ? Comment un elfe noir avait-il pu remonter jusqu’ici ? Était-ce un ancien ?

À quoi bon rester obstinément à Tur-Anion ? Bran ne céderait ni aujourd’hui, ni demain. Dans dix ans, en revanche… Narhem hocha la tête. Un peu de patience serait plus profitable. Se retirer à Eoxit lui offrirait du temps ; un moment de calme suffirait à affaiblir la vigilance autour de la gardienne.

La décision fut prise. Il rentrerait chez lui, et, de là, il pourrait interroger personnellement cet elfe noir. Le plan se dessinait enfin.

Lorsqu’il arriva au château de Bellast, personne ne se précipita pour l’assaillir de questions. Tous connaissaient la règle : vous vous étiez passé du roi pendant des années, vous pouviez attendre. C’est le roi qui venait à vous, pas l’inverse.

Narhem convoqua un conseil, découvrit les nouveaux avec une bienveillance calculée, répondit à plusieurs questions, proposa quelques solutions, régla quelques problèmes. La nuit fut plaisante et agitée, remplie de douces interactions aux plaisirs partagés.

Le lendemain, il rendit visite à ses orcs restés à Eoxit. Les animaux l’accueillirent avec une joie manifeste. Narhem félicita les dresseurs, puis se dirigea vers les donjons : il avait des réponses à obtenir.

Devant le prisonnier, il sourit. Sa présence ici n’avait rien d’étonnant. À sa place, lui aussi aurait cherché des réponses.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Beïlan, dit Narhem dans un lambë impeccable, avant d’ajouter en amhric : à moins qu’il ne faille te souhaiter des nuits sombres… Je n’ai jamais trop su en ce qui te concerne.

Beïlan frissonna. Qu’un humain maîtrise les deux langues elfiques et connaisse son identité le déstabilisait.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

- C’est moi qui pose les questions, trancha Narhem. Comment Laellia s’est-elle retrouvée entre les mains des elfes noirs ?

Un sourire se dessina sur les lèvres de Beïlan, gonflé de fierté.

- Khala me l’a reproché, mais pendant la guerre, j’ai quitté le trône d’Irin.

Narhem haussa un sourcil. Khala avait raison d’en être irrité.

- J’étais bien plus utile à Tur-Anion, poursuivit Beïlan. Déguisé en elfe des bois, je circulais librement dans la cité humaine, je pouvais observer, écouter, tendre l’oreille sans éveiller les soupçons.

Narhem dut admettre que le raisonnement se tenait.

- C’est ainsi que j’ai découvert que Laellia Eldwen gardait l’anneau d’Elgarath, cet objet que vous convoitez.

Un pli barra le front de Narhem.

- L’assassinat d’Arthur de Baladon m’a facilité la tâche. Enlever la donzelle devint un jeu d’enfant. Je l’ai conduite à Dalak.

- Pourquoi si loin ? demanda Narhem, surpris.

- J’y avais déjà enfermé Elian. Vous m’aviez dit qu’elles étaient amies. Comme sa vie ne vous intéressait pas, je comptais briser la comtesse - sans savoir qu’il s’agissait de ma sœur - pour forcer la princesse à parler.

Narhem serra les mâchoires. Le plan était irréprochable. Trop même. Son instinct hurlait de faire taire Beïlan, mais son esprit ne pouvait nier la finesse de la manœuvre.

- Et Laellia ?

- Khala m’a interrompu avant même que je commence, maugréa Beïlan. Il m’a incendié, puis reconnu Ariane en Elian. Cette découverte l’a rendu fou.

Narhem fronça les sourcils. Quelle blessure cachée liait Khala aux jardins de Tur-Anion pour qu’il haïsse autant l’ancienne reine ?

- Alors il a changé de plan, reprit Beïlan. Laellia pour contraindre Bran, Elian pour museler les elfes.

Narhem eut un battement de silence. Une stratégie brillante. Trop brillante pour qu’il puisse la rejeter à haute voix.

- Sauf qu’Elian l’a déjoué. Khala est mort. Elle a confié le trône à Saelim.

Narhem garda ses pensées pour lui. Non, je suis le roi. Son regard se posa sur Beïlan, désormais inutile. Le tuer ? Le garder ? Il pourrait encore servir… peut-être.

Narhem observa la geôle : simple, pourvue d’une meurtrière haute, bien mieux qu’une oubliette. Il ferma les yeux un instant, puis sortit sans un mot. Ses ordres étaient clairs : porte close, personne n’entre, pas de nourriture, pas d’eau. Les elfes n’en ont pas besoin. Que Beïlan ne songe pas à se plaindre : il subirait des conditions bien meilleures que celles qu’il lui avait été imposées.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.