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Chapitre 42 : Narhem – Alignement

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Par Nathalie

Au début de l’été, les deux hommes prirent la route. Officiellement, Khala allait visiter les pêcheurs ; il s’arrêta bien chez eux, le temps d’échanger quelques paroles, puis repartit vers le nord. Narhem lui remit les vêtements qu’il avait dérobés à son intention, ainsi qu’une dague de métal noir. L’arme, lourde et solide, rassura Khala sur la sincérité des promesses faites.

Alors qu’ils contournaient une ferme d’orge, Khala rompit le silence :

- Narhem… dis-moi… as-tu déjà connu une femme ?

- Oui, répondit celui-ci. Plus d’une fois.

Khala baissa la voix, presque honteux :

- Apprends-moi. Ce sera sans doute la seule occasion de ma vie. Je ne veux pas que tout se termine dans le ridicule. J’aimerais qu’elle garde au moins un souvenir digne de moi… que « elfe noir » ne soit pas pour elle synonyme de maladresse.

Un sourire adoucit le visage de Narhem. Son ami lui inspirait à la fois tendresse et pitié. Il acquiesça sans hésiter et lui transmit ce qu’il savait : gestes, attention, façons d’écouter un corps. Mais il savait bien qu’entre les mots et l’acte s’ouvrait un gouffre qu’aucune leçon ne pouvait combler.

Il ne pouvait pas davantage pour lui.

Ils campèrent près de Tur-Anion jusqu’à l’arrivée de la délégation elfique. En début de soirée, la reine s’éloigna pour passer la nuit dans les jardins. Khala se redressa et la suivit dans l’ombre. Narhem les perdit de vue derrière les cyprès.

Il resta seul, assis près du feu mourant, à guetter. Chaque craquement dans les buissons le faisait sursauter. Son cœur battait comme s’il attendait le verdict d’un dieu. Si Khala échouait, tout tombait à l’eau.

Le pas vif de son ami résonna sur le gravier. Khala surgit avec un sourire si éclatant qu’il en paraissait enfantin.

- Elle a adoré, lança-t-il, haletant, comme ivre d’euphorie.

- J’en suis ravi pour toi. On rentre, trancha Narhem.

- Non, répliqua Khala, les yeux brillants. J’y retourne demain soir.

Narhem grimaça. Le but était d’engendrer un héritier, non de s’enticher d’une reine. Mais il ne protesta pas. Ariane repartirait bientôt à Irin ; l’amourette s’éteindrait d’elle-même.

Le soir suivant, Khala disparut de nouveau dans les jardins. Cette fois, il revint presque aussitôt. Ses traits s’étaient durcis, son sourire envolé. Ses poings tremblaient, ses lèvres saignaient comme s’il les avait mordues jusqu’au sang. La rage et la peine se mêlaient sur son visage.

- Que s’est-il passé ? demanda Narhem, interloqué.

- On rentre, gronda Khala d’une voix cassée.

Il ne parla plus du voyage entier. Narhem ne sut jamais ce qui avait eu lieu dans ces jardins. Il n’insista pas. Le résultat comptait, rien d’autre.

- Je te laisse, dit Narhem quand ils atteignirent le lac Lynia. J’ai d’autres obligations. À partir d’ici, tu ne risques plus rien. Je reviendrai quand l’enfant saura marcher et parler. Avant cela, il ne sert à rien.

Khala acquiesça, et Narhem prit congé.

Il gagna Eoxit, s’assura du bon ordre de son royaume et prodigua présents et faveurs à ses orcs. Puis il retourna à Falathon, consolida les liens fragiles qui s’y nouaient, étendit son influence pas à pas.

Le temps s’écoula comme une rivière en crue. Les saisons défilèrent, les années s’empilèrent. Narhem se dispersait sans cesse, happé par chaque nouveauté comme un enfant devant un jouet. Il profita d’un troubadour pour s’initier à la guimbarde, découvrit le secret des cerfs-volants, apprit à purifier le sucre et à le parfumer de cannelle. Un marchand lui montra comment dresser des perruches à répéter quelques mots ; un moine lui enseigna les rudiments de la calligraphie.

Il fut un temps obsédé par l’art de coiffer les cheveux. Dans une échoppe citadine, il apprit à tresser, nouer, piquer des épingles, lisser des mèches rebelles, inventer des chignons compliqués. Il s’entraîna si longtemps qu’il devint meilleur que certaines professionnelles, au point qu’on venait parfois lui demander conseil.

Il repartit vers d’autres curiosités. Il tenta la fauconnerie, souffla le verre jusqu’à briser une dizaine de cannes, observa la fabrication des encres, sculpta des figurines d’argile. Chaque découverte l’emportait un instant, puis le laissait derrière elle, insatisfait, prêt à sauter vers la suivante.

Quand il songea enfin à revenir vers Dalak, l’enfant qu’il avait imaginé encore au berceau était depuis longtemps adulte.

- Comment va ton fils ? demanda Narhem après les salutations d’usage, la voix souple.

- À merveilles, répondit Khala. Que veux-tu savoir ?

Narhem eut un sourire bref. Toujours cette façon d’aller droit au but… Le Tewagi maniait la hache avec plus d’aisance que les détours de conversation.

- Si Ariane venait à mourir, qui monterait sur le trône ?

Khala se figea. Son sourire s’éteignit, remplacé par une gêne maladroite. Il cligna des yeux comme s’il cherchait ses mots au fond de sa mémoire.

- Euh… aucune idée, finit-il par admettre.

Narhem le fixa, son regard perçant réduisant les excuses possibles à néant. Il avait prévenu qu’un jour viendrait où il poserait des questions, et ce jour-là, il n’accepterait rien d’autre que des réponses.

- Je ne crois pas que les elfes eux-mêmes le sachent ! protesta Khala en haussant la voix. Ariane est la première reine. Avant elle, ils vivaient en petits groupes nomades. Personne n’a jamais songé à… à ce genre de succession. Pourquoi veux-tu savoir ça ?

- Parce que je ne veux pas qu’ils soient entraînés dans une guerre qui n’est pas la leur, répliqua Narhem d’un ton ferme. Je n’ai aucun désir de leur nuire. Au contraire, je veux qu’ils demeurent neutres lorsque vous marcherez sur Falathon.

Il laissa passer un instant de silence, assez pour que ses mots s’ancrent comme un serment.

- Tu veux mettre Beïlan sur le trône, conclut Khala en fronçant les sourcils.

- Ton fils, je présume.

Khala hocha la tête.

- Oui. C’est ce que je souhaite. Sauf que j’ai cru comprendre que seules les femmes pouvaient prétendre au pouvoir. J’ignore comment se fera le choix, ni laquelle s’imposera.

Khala, embarrassé, baissa les yeux.

- Je ne sais pas non plus. Si aucune n’accepte… peut-être le trône restera vacant. Beïlan nous rendra bientôt visite. Je lui poserai la question.

Narhem s’accorda un léger sourire, tolérant ce délai.

- Très bien. J’attendrai.

Il s’installa dans le calme de Dalak, laissant Khala s’agiter dans son rôle de chef, tandis que lui observait, silencieux, pensif, déjà absorbé par ses prochains calculs.

Narhem aperçut Beïlan approcher. Sa chevelure blonde et ses yeux bleus tranchaient avec le décor sombre de Dalak. Aucun elfe noir ne lui lança d’insulte, pas même un regard hostile. Certains allèrent même jusqu’à le saluer. Cette absence de rejet surprit Narhem. Quelle étrange tolérance…

Quelques instants plus tard, comme si la terre elle-même l’avait absorbé, la pâleur de Beïlan s’effaça. Sa peau s’assombrit, son visage prit les traits de ses frères Tewagi. Seuls ses vêtements continuaient de le distinguer. L’effet était saisissant.

À la tombée de la nuit, Narhem rejoignit Khala sous sa tente. Le père et le fils avaient discuté toute la journée. Narhem espéra que son second lui apporterait les réponses voulues.

- Si toutes les femmes refusent, alors un homme peut se présenter. Mais si une fille se lève et réclame la couronne, c’est elle qui l’obtiendra.

- Il faut s’assurer qu’aucune d’elles n’en ait envie, conclut Narhem avec calme.

Khala fronça les sourcils.

- Comment veux-tu faire ça ?

- Dis-moi, ton fils est-il bien intégré à Irin ?

Khala hésita.

- Pas autant qu’il le voudrait. Les elfes des bois n’apprécient pas ses disparitions fréquentes. Quitter Irin arrive, oui, mais pas avec cette régularité. Cela dit… quand il y est, il se fond parmi eux. Il agit comme un vrai forestier.

Narhem hocha la tête.

- Parfait. Alors je veux qu’il commence à parler. Pas à crier tout de suite, non… D’abord en confidence, puis en rumeur, enfin en accusation.

- Parler de quoi ?

Narhem planta son regard dans celui de Khala.

- De ce que tout le monde pense, mais que personne n’ose dire : qu’il est intolérable que la reine n’ait enfanté qu’une seule fois.

- Deux, rectifia Khala. Beïlan a un frère cadet.

Un éclair passa dans les yeux de Narhem. La nouvelle le prit par surprise, mais il sut aussitôt l’utiliser.

- Deux ? Alors elle s’est offerte une fois, à un seul elfe. Deux fils, et rien de plus. Pour une reine, c’est dérisoire. C’est suffisant pour alimenter la rancune.

Il fit une pause, ses mots s’imprégnant dans l’esprit de Khala.

- Je veux que les chuchotements deviennent reproches, que les reproches deviennent cris, que les cris deviennent gestes. Je veux que la reine soit isolée, humiliée, rejetée.

Khala acquiesça, le regard sombre.

- Ainsi, aucune femme n’osera jamais briguer le trône après sa mort.

- Exactement. Alors, ton fils se proposera. Et il ordonnera aux elfes de rester neutres, quand vous envahirez Falathon. Aucun arc ne se lèvera contre vous.

Narhem dissimula un sourire. Les elfes des bois resteraient à l’écart d’un conflit qui ne les concernaient pas, évitant des morts inutiles. Falathon tomberait sous la puissance des Tewagi. Une fois Falathon en sa possession, plus rien n’empêcherait Narhem d’envahir la zone avec ses armées eoxannes. Préparées, elles anéantiraient les Tewagi. Égorger les femmes, les enfants et les vieillards serait une formalité.

- Il sera fait selon ta volonté, dit Khala d’un ton résolu. Oui… le plan pourrait fonctionner.

Narhem hocha la tête, satisfait. Son allié avançait, pas à pas, sur le chemin qu’il lui avait tracé, sans voir qu’il menait à sa propre déchéance.

Narhem retourna à Falathon où il demeura quelques temps. Il grimpa les échelons, parvenant à se faire inviter au tournoi d’archerie de Tur-Anion, ravi à l’idée de pouvoir y admirer Ariane.

Quelle ne fut pas sa surprise en voyant arriver un elfe seul en lieu et place de la reine ! Renseignements pris : il s’agissait de Ceïlan, l’ambassadeur des elfes, remplaçant la reine devenue trop vieille pour supporter le voyage. Narhem sourit. Son grand âge annonçait une fin proche. Narhem courut ordonner à ses orcs de commencer à réaliser la trouée dans la forêt au sud du comté d’Anargh, corrompit le duc en place pour que nul ne s’oppose aux actes en cours, puis rendit visite à Khala.

- Nous sommes prêts. L’attaque se fera au moment où tu le souhaiteras.

- Comment ça ? s’étrangla Narhem, qui n’était pas prêt. Ariane est morte ?

- Non, mais Beïlan va monter sur le trône. Il a réussi à la faire destituer. Elle lutte et se débat, mais le résultat sera inéluctable. Tout Irin réclame son départ. Elle devra abdiquer. Beïlan se proposera de prendre le trône et tout le monde le lui laissera. Ils veulent passer leurs journées à baiser, pas à gérer les problèmes de la communauté.

- C’est… parfait…, bredouilla Narhem abasourdi, mais trop soudain.

- Tu veux que je lui demande d’annuler ?

- Non, non ! Surtout pas. Simplement, n’attaquez pas tout de suite. Les alliés ne sont pas en place. Je ne m’attendais pas à une attaque aussi rapide.

- Combien de temps ?

- Une quinzaine d’années environ.

- Cela donnera la possibilité à Beïlan de désarmer les elfes, nous assurant ainsi leur totale inaction, en conclut Khala.

Narhem lui lança un regard interrogateur.

- Ne t’inquiète pas. Je gère, lui répondit Khala.

Narhem sortit sa dague et dans la terre composant le sol de la hutte du faux roi, il traça rapidement les contours du nord du lac Lynia.

- Tu es sacrément doué ! s’exclama Khala. Voilà bien une chose dont je suis incapable.

Narhem sourit. Khala était un excellent combattant et stratège. Le reste le dépassait. Narhem enficha sa dague sur le sol.

- Les armes de métal noir sont là, annonça-t-il avant de lui décrire précisément l’endroit. Tu trouveras ?

- Oui, tes indications sont parfaites, annonça Khala.

- Je vais à Falathon. J’agirai de l’intérieur.

- Tiens, dit Khala en lui tendant un petit objet en bois. C’est un appeau, précisa-t-il. Une pygargue te suivra partout où tu iras. Le rapace est dressé pour aller de toi à moi, où que nous nous trouvions.

- Tu féliciteras le dresseur ! Obtenir un tel résultat est…

- Beïlan est nilmocelva.

- Nilmocelva ? répéta Narhem.

- Il sait parler avec les animaux. Les rapaces sont sa spécialité. Les elfes d’Irin ignorent tout de son talent. Ils se fichent tellement des compétences de chacun qu’ils n’y ont jamais prêté attention.

Narhem ne répondit rien. Il trouvait cela étrange mais garda ses réflexions pour lui.

- Il peut porter des messages accrochés à sa patte.

- Tu sais lire ? s’étonna Narhem.

- Oui, dit Khala. Je me renseigne sur mes futurs ennemis.

Narhem acquiesça, impressionné.

- C’est parfait, dit-il sans cacher son admiration.

Khala hocha la tête. Narhem reprit sa dague, effaça la carte du bout de son pied puis s’éloigna, satisfait. Dans une quinzaine d’années, Falathon serait à lui. Il rugit de satisfaction. Rien ne pourrait l’empêcher d’atteindre ses objectifs. Le succès était à portée de main.

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