- Maman ?
Elian se retourna. Elle venait à peine de poser le pied sur le sol d’Irin.
- Oui ?
- Est-ce que les elfes noirs baisent mieux que les elfes des bois ?
Elle haussa les sourcils. Ils parlaient de tout, même de sexe. Mais pas ici. Pas à Irin. Elle jeta un coup d’œil aux lianes translucides qui serpentaient dans l’air. Pas un bruissement. Mais à Irin, le silence n’était jamais vide.
- Qu’est-ce qu’ils t’ont promis ? demanda-t-elle. J’espère que c’était alléchant.
Lorendel écarquilla les yeux, faussement innocent.
- Je ne vois pas ce que tu veux dire.
- Moi, je vois très bien. Jete manque ? Tu veux savoir pourquoi je pars tous les ans…
Il détourna les yeux, pris.
- Tu m’abandonnes, asséna-t-il.
- Non. Tu joues sur les sentiments. Ce n’est pas très elfique, ça.
- Je t’aime, déclara Lorendel en ruyem.
- Moi aussi, répondit Elian dans la même langue.
Un instant de silence.
- Alors pourquoi tu me laisses ? reprit-il en lambë.
- Parce qu’apparemment, m’occuper de toi fait de moi une reine humaine.
- Et depuis quand tu te soucies de ce qu’ils pensent ?
Elian sourit. Voilà une réplique digne de lui.
- Bon. Pour calmer les fantasmes : non, je ne couche pas à Dalak.
Elle croisa les bras.
- Les elfes noirs ne croisent presque jamais de femmes. Elles vivent recluses dans des palais de coton. Alors quand je suis arrivée… disons qu’ils étaient maladroits. Ils ont fini par trancher : pas de sexualisation. Ni fantasme, ni rejet. Je suis l’une des leurs, ni plus, ni moins.
- Même avec Saelim ? demanda Dolandar depuis une branche voisine.
Il s’occupait de Lorendel à Irin. Sa proximité ne surprit pas Elian.
- Je le croise à peine. Il n’y a plus de roi à Dalak. Les experts gèrent la cité ensemble, en cercle. Saelim siège comme expert Tewagi, c’est tout.
- Les anciens ne l’acceptent toujours pas comme roi ? s’étrangla Dolandar. Tout ça… pour rien ?
- Pas pour rien. Les anciens n’écoutent plus une petite voix lointaine, c’est déjà ça. Mais ils refusent aussi de le reconnaître comme souverain. Statu quo. Et je précise : aucun des trois anciens n’est expert. Ils ne cherchent pas à régner à sa place.
Dolandar baissa la tête, les mâchoires serrées. Elian soupira. Elle non plus ne comprenait pas ce jeu figé.
- Et Beïlan ? souffla Dolandar.
- Quoi Beïlan ?
- Il est tout le temps avec toi quand tu reviens.
- Il me raccompagne, rendant la traversée retour des terres sombres extrêmement agréable, là où les pêcheurs à l’aller ne m’adressent jamais la parole et m’ignorent.
- Et vous ne baisez pas ?
- Non, assura Elian. Il m’a séquestrée et a torturé ma meilleure amie. Il a pris le trône à ma mère pour le compte d’un ennemi qui a tenté à plusieurs reprises de me tuer. S’il vient un jour, mon pardon sera long à obtenir.
- Tu lui as sauvé la vie, rappela Dolandar.
- Nul ne mérite de vivre ça, gronda Elian. De plus, Ceïlan a survécu grâce à lui. Nous nous sommes entraidés.
Il soupira d’aise. Elian fut satisfaite. Elle avait visiblement réussi à rassurer les angoisses des elfes masculins.
- Que vas-tu faire à Dalak si tu n’y baises pas et que les hommes te parlent à peine ?
- D’une part, j’essaye de nous rapprocher d’eux. Nous serons bien contents de les trouver lorsque ça nous tombera sur la tronche.
- Quoi donc ? demanda Dolandar, surpris.
- Ce n’est pas possible d’avoir des œillères comme ça, maugréa Elian. Vous vous rendez bien compte qu’il y a toute une organisation, là, dehors, qui veut nous exterminer ? À leurs yeux, nous sommes une espèce sale et impure, au point de vouloir créer un poison capable de nous tuer nous et pas les humains. Ces gens ont de l’argent, énormément d’argent, la capacité à commander les elfes et les orcs, n’ont pas hésité à assassiner deux rois de Falathon, à enlever et torturer la sœur du roi et essayer de tuer la future reine encore bébé. Lorsqu’ils décideront qu’il est temps de nous attaquer, nous serons peut-être bien contents d’avoir quelques alliés. Les elfes noirs sont doués en combats rapprochés et nous à distance. Nous sommes complémentaires. Nous avons un ennemi commun. Une alliance serait bénéfique aux deux. Le moment est le plus adéquat pour nous rapprocher.
- Je pense que tu surestimes le danger, annonça Dolandar.
- Bran pensait la même chose et il est mort le soir-même après avoir levé son verre dans sa propre salle à manger royale. Lors de ce souper, Ceïlan a été empoisonné et il y a fort à parier que mon verre et le tien, pour ce qu’on en sait, contenaient le même produit.
Dolandar cilla avant de retrouver un visage neutre.
- Quelle est l’autre raison pour laquelle tu vas à Dalak ?
- J’essaye d’entrer dans les palais de coton.
- Les femmes elfes noires ne sont pas très accueillantes.
- Jusqu’ici, elles m’ont toujours refusé l’entrée.
- Pourquoi veux-tu y aller ?
- Parce que je pense qu’elles détiennent une partie de la solution. Mais je ne peux pas en être certaine tant que je ne suis pas entrée.
- La solution à quoi ?
- À notre lente extinction.
Dolandar haussa un sourcil. Elian continua :
- Tu sais combien de bébés naissent à Irin chaque année ?
- Deux, parfois trois.
- Voilà. On a environ quarante femmes, donc chaque elfe met au monde un enfant tous les vingt ans.
- C’est à peu près ça.
- Ce n’est pas assez. Vu notre espérance de vie et notre effectif - trois mille deux cent trente-trois hommes, je les ai comptés -, il faudrait au moins le double pour compenser les morts naturelles.
- Un elfe meurt rarement autrement, fit remarquer Dolandar.
- Tu crois ça ? Quand Ceïlan m’a confié les affaires d’Irin, il m’a dit qu’il y avait deux mille elfes ici, et presque autant chez les dissidents. Quatre mille en tout. Aujourd’hui, il n’en reste que trois mille deux cents. Où sont passés les autres ?
- Ils sont restés en dehors d’Irin.
- Peut-être. Ou alors ils sont morts. Huit cents elfes disparus, Dolandar. Et ça n’inquiète personne ? Moi, si. Un elfe sur trois qui sort d’Irin ne revient pas.
Il frissonna.
- Je n’empêche personne de quitter la cité. Je comprends que certains étouffent ici. Moi-même… Mais ce que je ressens, c’est surtout de la peur. Peur d’arriver trop tard. Peur que ceux qui nous traquent soient déjà trop puissants.
Dolandar croisa les bras.
- Et Dalak, les palais ? Quel est le lien ?
- J’ai interrogé tous les elfes noirs que j’ai pu. Selon leurs récits, trois à quatre enfants naissent chaque année dans les palais. Hors années de désastre, bien sûr.
- Trois ou quatre ? C’est plus que chez nous.
- Peut-être. Ça dépend du nombre de femmes. S’il y en a quatre-vingts, elles font comme nous. S’il n’y en a que dix, alors elles sont bien plus fertiles.
- Dix ? Tu exagères.
- Vu les conditions dans lesquelles elles vivent, ce ne serait pas si surprenant. Et encore, je ne parle ici que des garçons. Il doit bien naître des filles aussi.
- Tu penses qu’il pourrait y avoir quatre ou cinq naissances par an à Dalak ?
- Si nous atteignions un tel taux, notre peuple cesserait enfin de décliner.
- Que tentes-tu pour amener les femmes à t’ouvrir leurs portes ? interrogea Lorendel, intéressé.
- J’améliore leur quotidien et j’espère qu’elles me remercieront en m’invitant à visiter leur domaine. Pour le moment, ça n’est pas une franche réussite. J’ai amélioré leur vie mais elles me ferment tout de même l’accès. Elles sont craintives et je les comprends mais je ne désespère pas. Un jour, peut-être… En attendant, nous avons besoin d’alliés sur lesquels nous reposer. Je vais bientôt me rendre en Trolie afin de nouer des relations durables, je l’espère.
- Tu comptes… aller en Trolie ? s’étouffa Dolandar.
- J’ai demandé l’autorisation aux elfes noirs d’abord. Après tout, les Troliens les ont chassés de leurs terres. Les experts de Dalak n’ont pas vu de raison de s’offusquer d’une alliance entre les elfes des bois et les Troliens. Je vais donc m’y rendre pour la fête de la mousson. J’y suis attendue.
- Comment as-tu pu prévenir les Troliens de ton arrivée ?
- Par message, depuis Dalak. Les elfes noirs savent écrire le ruyem, ont le matériel et Beïlan m’a fourni l’oiseau messager.
- Depuis Dalak, grogna Dolandar, dégoûté.
- Je ne peux pas le faire à Irin. Je n’y dispose pas du matériel nécessaire. Je fais avec ce que j’ai.
- Je peux venir ? demanda Lorendel. S’il te plaît, maman !
- Bien sûr. Ça te permettra de revoir les jumelles, sourit Elian.
- Katherine y sera ? s’enthousiasma Lorendel.
- Elles y vont tous les ans, indiqua Elian. C’est un rendez-vous classique entre les Troliens et les Falathens. Je n’ai pas prévenu Thorolf de ma présence là-bas afin de ne pas alerter nos ennemis. La Trolie étant neutre, le risque d’y croiser un membre de la communauté nordiste est minime. Dolandar, tu m’accompagnes ?
- Non, répondit le protecteur d’un ton sifflant et méchant.
- Quoi ? s’étouffa Elian qui s’attendait à la réponse inverse.
- Tu ne m’as jamais demandé de t’accompagner à Dalak.
- Parce que je ne risque rien là-bas !
- Tu admets que te rendre en Trolie est dangereux, lança Dolandar, ravi d’avoir obtenu la réponse désirée. N’y va pas. Envoie un émissaire.
- Un émissaire ? ricana Elian. Tu veux dire un elfe qui, dès le bout des orteils hors d’Irin, devient un dissident, libre de faire ce qu’il veut, de dire ce qu’il veut ?
- Je t’ai déjà dit que…
- Que tu estimes qu’un elfe n’est pas dissident s’il sort d’Irin sur mission royale. Cela ne reflète pas l’avis général et certainement pas celui de Ceïlan qui m’a dit exactement l’inverse.
Un silence. Dolandar pencha la tête, les sourcils froncés avant de tiquer.
- Ils confirment qu’ils ne sont pas de mon avis, admit-il à contrecœur.
Elian le fixa. Allait-il changer d’avis, l’accompagner ?
- Tu n’y vas que pour revoir les jumelles ! accusa Dolandar.
- Non ! s’écria Elian, la voix plus forte qu’elle ne l’aurait voulu. J’y vais pour nous trouver des alliés.
Dolandar ricana, sans joie.
- Ce n’est qu’un prétexte. Tu brûles d’envie d’y aller, de découvrir un nouveau peuple, de vivre de nouvelles aventures.
Un frisson lui parcourut l’échine. Elle se raidit, serra les poings. Il avait touché juste, bien sûr. Elle en rêvait, de ces terres inconnues, de ces visages nouveaux, de ce monde vaste qu’on lui interdisait. Mais l’admettre reviendrait à lui donner raison. Hors de question.
- Je ne t’accompagnerai pas, répéta-t-il, les mâchoires serrées. J’en ai assez de courir derrière une gamine qui croit tout savoir.
Il tourna les talons, laissant derrière lui une bouffée de flagrance d’humus et de champignons.
Lorendel, figé, ouvrit la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Elian resta droite, les yeux grands ouverts, la gorge nouée. Un battement, puis un autre. Elle inspira, doucement. Ne pas pleurer. Pas maintenant.
Une silhouette se détacha de l’ombre.
- Je veux bien venir avec toi, moi.
Theorlingas. Toujours discret. Toujours là. Elle hocha la tête.
- Je te remercie.
Le lendemain, l’aube s’étira sur un Irin silencieux. Personne ne vint. Ils partirent à trois.
- Un lait de chèvre, une cruche de vin et une chope de bière, demanda Elian à la première auberge.
Lorendel se jeta sur la chope de bière, les yeux brillants, la bouche couverte de mousse. Elian le regarda, sourire au coin des lèvres, attendrie. Theorlingas restait droit, immobile, les mains posées sur la table, comme s’il patientait pour un conseil de guerre. Il ne touchait pas à son verre de vin. Il ne disait rien.
Elian ne s’étonnait plus de son silence. Il avait accepté d’accompagner Lorendel sans un mot, sans même chercher à échanger un regard avec l’enfant. Aucun geste. Aucune question. Cela devait suffire, sans doute. Chez les elfes, on n’attendait pas davantage. Pourtant, malgré elle, une aiguille s’enfonça dans sa poitrine. Juste un peu. Assez pour faire mal.
- Hé ! La danse de l’ours ! Maman ! S’il te plaît ! Viens danser avec moi ! s’exclama Lorendel.
Elian grimaça. Elle était habillée comme tous les siens : tunique blanche, pantalon moulant, ceinture de cuir noir à la taille, lame courte glissée contre la hanche. Rien d’extravagant. Et pourtant, chaque œil dans l’auberge semblait fixé sur elle.
- S’il te plaît, répéta Lorendel, avec cette moue trop grande pour son visage.
Elle soupira, leva les bras. Tant pis pour les regards. Elle traversa la salle, attrapa les mains de son fils, et ensemble, ils se mirent à tourner, légers, riant plus qu’ils ne dansaient. Le plancher grinçait, les tables s’écartaient, des mains frappaient en cadence. Pendant quelques instants, Elian oublia jusqu’à son nom.
D’auberges en marchés, Elian partagea des journées pleines de chaleur avec Lorendel. Le jeune homme disparaissait souvent dans une chambre, un recoin ou derrière des buissons. Il appréciait la compagnie des humaines qui venaient, nombreuses. Les elfes étaient rares. Theorlingas refusa poliment chaque demande, sans oublier de gratifier Lorendel de regards noirs.
- Que de temps perdu, maugréa-t-il alors que Lorendel venait encore de disparaître.
- Nous sommes largement dans les temps, répliqua Elian. Laisse-le profiter. Tu devrais faire de même.
- Tu es en danger. Je ne quitte pas tes côtés.
Elian leva les yeux au ciel. En cas d’attaque, le nilmocelva ne servirait à rien. Incapable de se battre au corps à corps, il ne pourrait que la gêner. Son arc, il le portait non monté, comme tous les archers. Elian trouvait ridicule l’attitude de Theorlingas.
- La fête de la mousson est demain, annonça-t-elle lorsqu’apparurent les coupoles rouges et bleues de Gjatil, la capitale de la Trolie. Nous sommes pile à l’heure. Ce voyage a été très agréable, dit-elle à Lorendel en souriant.
- Je t’aime, maman, répondit l’enfant en ruyem.
Theorlingas, en arrière, manqua un pas. Un frisson passa sur sa nuque. Elian le vit. Il baissa les yeux, raide. Chez les elfes, on ne disait pas ces mots. On ne les pensait même pas.
- Je suis heureux de retrouver Althaïs et Katherine, dit Lorendel.
- Adelaïde et Caroline, le reprit Elian. Ce sont leurs noms ici. Adelaïde de Farth et Caroline Pomly. Ne te trompe pas, surtout.
- J’ai compris, répondit Lorendel. Adelaïde et Caroline, c’est joli aussi.
Elian sourit. À mesure qu’ils s’approchaient du palais, les rues devenaient plus denses, les étals débordaient de sucreries, de colifichets et de tissus chamarrés. Mais quand l’escorte impériale les rejoignit, les rires se turent. Les habitants s’écartèrent. Les sabots résonnèrent sur la pierre.
Elian grimaça.
- Vous n’avez pas fait les choses à moitié, impératrice ! lança-t-elle, moqueuse.
Sur leur chemin, ils avaient croisé des cracheurs de feu, des charmeurs de serpents, des dromadaires tressés de fleurs, des pyramides de gâteaux brillants de miel.
- Bienvenue, dit Fatima M’Jora, drapée dans une soie violette. Notre peuple est heureux d’accueillir pour la première fois des elfes des bois. Nous sommes honorés, Majesté.
Elian s’inclina. Elle répondit avec les mots qu’on attendait. À l’autre bout de la salle, Lorendel riait déjà avec Althaïs et Katherine, toutes deux arrivées en avance. Elian détourna les yeux. Elle souriait, disait ce qu’il fallait. Mais au fond d’elle, une voix hurlait : Laissez-moi partir.
Enfin libre de ses mouvements, Elian s’éclipsa et rejoignit les jumelles.
- Bien le bonjour, Adelaïde, dit-elle en s’adressant à la plus grande des deux, une jeune femme fine, élancée, la chevelure rousse en cascade et les yeux aussi verts que ceux de sa mère.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, nourrice, répondit Althaïs dans un lambë impeccable.
- Tu apprécies la Trolie ?
- J’adore ! s’exclama Althaïs sans hésiter. C’est un endroit merveilleux. Ici, homme ou femme, ça ne compte pas. Si tu sais manier une lame, tu peux tout obtenir.
Son regard s’était allumé. Rien d’étonnant : depuis toute petite, Althaïs courait après les épées, pas les poupées. Physiquement, elle était l’image de sa mère - mais le feu, lui, venait de son père.
Elian se tourna vers la cadette.
- Et toi, Caroline ?
Petite, un peu ronde, les cheveux bruns attachés à la va-vite, les yeux marrons comme ceux de Bran. Mais ce n’était pas son père qu’elle rappelait à Elian. C’était Laellia. Ce visage, cette moue, cette ombre dans le regard… Trop de souvenirs douloureux.
- Je déteste cet endroit, lâcha Caroline. C’est l’horreur. Tu ne peux faire confiance à personne ici. Les gens sourient pendant qu’ils aiguisent leur lame. Tout le monde complote. Tout le monde ment. Ça m’écœure.
- Falathon aussi, contre-attaqua Althaïs, les bras croisés. Tu le vois pas parce que t’es encore trop naïve.
- Naïve, moi ? Je passe mes journées avec les filles Thorolf, tu parles d’un cadeau ! glapit Caroline en imitant un gloussement grotesque. Pitié, Elian… trouve une excuse. Une seule. Armand t’écoutera. Je t’en supplie, fais-moi rentrer à Irin.
- Non, répondit Elian sans hausser le ton. Tu restes ici. C’est ton devoir. Apprends. Observe. Profite de l’occasion.
Caroline serra les poings. L’éclat dans ses yeux trahissait sa rage. Elle se tenait droite, le menton levé, mais la voix d’Elian l’avait touchée. Encore une enfant, mais plus pour longtemps.
- Je suis là, moi ! lança Lorendel en surgissant derrière elle, déclenchant un sourire immédiat chez Caroline.
- Enfin une bonne nouvelle, grogna Althaïs. Allez, filez. Amusez-vous ailleurs.
Les deux enfants s’éloignèrent en courant, leurs rires résonnant contre les colonnades. Althaïs fendit la foule, déjà en chasse d’une nouvelle provocation.
Elian les suivit du regard, un instant suspendu.
Comme ils grandissent vite…
Elle se retourna. Theorlingas l’observait en silence, le regard impénétrable.
- Tu es tendu comme un arc, lui fit remarquer Elian. Va donc accepter la demande muette d’une des nombreuses femmes qui te réclame. Ça te détendra.
Theorlingas plissa les paupières sans bouger.
- Je suis lasse. Mon épaule me tire. Je vais méditer sur la terrasse dans la suite qui nous a été attribuée. Ta présence n’est pas nécessaire.
Theorlingas la dévisagea puis baissa les yeux en soupirant.
- Où vois-tu du danger ? insista Elian. Sous les jupes de cette rousse qui te fait les yeux doux ?
- Non, grogna Theorlingas.
- A-t-on croisé la moindre animosité le long de notre trajet ?
- Non, admit Theorlingas.
- Va te détendre, s’il te plaît. Tes sourires me manquent.
Theorlingas pinça les lèvres puis hocha la tête en soupirant. Les lèvres d’Elian s’étirèrent un court instant avant de devenir grimace. Son épaule la lançait. Elian rejoignit l’escalier proche pour atteindre les appartements mis à leur disposition.
Sa chambre l’enveloppa d’un calme familier. Elle écarta le rideau léger et s’avança vers la terrasse. Au loin, la palmeraie bruissait sous la brise du soir.
Elian s’assit en tailleur sur les dalles tiédies par le soleil. Ferma les yeux. L’air portait encore la chaleur du jour. Elle inspira. Longuement. Ralentit le rythme de ses pensées.
La méditation vint comme toujours : d’abord le souffle, puis les contours du corps, puis les liens invisibles qui l’unissaient aux feuilles, aux racines, à l’eau cachée sous la terre.
Un point de chaleur s’éveilla dans son épaule droite. En un clignement d’œil, la brûlure gagna en intensité, comme si un tison ardent s’était logé sous sa peau. Une vague d’acide la submergea. Fulgurante. Elle envahit l’épaule, remonta le cou, faucha la poitrine, descendit dans le ventre, les cuisses, les pieds. Ses membres se raidirent. Sa gorge se serra.
Un cri faillit s’échapper. Aucun son.
Son cœur battait à tout rompre. Puis dérailla. Saccades. Frappes irrégulières, comme un tambour malmené.
Chaque muscle hurlait. Une douleur brute, sourde, inqualifiable. Inhumaine. Ses doigts se crispèrent. Ses yeux roulèrent.
La pierre la reçut dans un bruit mat, sans qu’elle s’en rende compte. Le monde devint flou. Puis noir. Et tout cessa.