side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 33 : Elian – Ingérence

visibility 0
article 1,9k
Par Nathalie

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Majesté.

Elian se tourna vers l’elfe qui venait de prononcer ces mots, premiers qu’on lui adressait depuis des lunes.

- Armand Thorolf arrivera au zénith, annonça l’elfe.

- Que la lune et le soleil guident tes pas… ?

- Etithaël, se présenta-t-il.

- Quel est ton rôle à Irin ?

En dehors de baiser, pensa Elian qui avait compris qu’il s’agissait là de l’activité principale des habitants de la cité verte.

- Je suis nilmocelva. Les oiseaux m’ont informé de l’arrivée du roi de Falathon.

- Armand n’est pas roi, répliqua Elian avant de remercier Etithaël qui remonta en haut des arbres.

Elian fit en sorte que les jumelles soient propres, nourries et endormies au moment où Armand arriva. Dolandar sortit des arbres pour ordonner à l’escorte du faux roi de rester sur place. Le chef de la brigade gronda mais Armand le fit taire et accepta volontiers de s’avancer seul, prouvant ainsi la confiance qu’il avait en les elfes.

Elian salua Armand dès qu’il fut sous les arbres.

- Bien le bonjour, Thorolf, lança Elian.

Parler ruyem à Irin sonnait faux. Armand grimaça à l’absence de titre dans la salutation.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Elian, répondit Armand Thorolf dans un lambë atroce.

La reine nota l’absence réciproque de titre. Un prêté pour un rendu, rien de bien surprenant.

- En ruyem, c’est mieux, indiqua Elian.

- Cela fait bien longtemps, lança Armand en souriant. Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis qu’une apprentie de Moheel a refusé de m’accorder la victoire à un tournoi d’archerie.

Elian hocha la tête. Il lui semblait qu’une éternité avait passé depuis cet évènement. Entre temps, l’un comme l’autre était devenu roi. Mais l’un des deux était un usurpateur. Elian savait que l’échange ne serait pas simple.

Armand regarda ostensiblement son gros ventre et sourit. Il ne posa aucune question et Elian lui en sut gré. Elle n’avait guère envie d’en discuter.

- Je vous ai fait venir ici seul afin de m’assurer de ne pas être entendue, annonça Elian. Je conçois que votre sécurité rapprochée vous manque, mais ces derniers temps, difficile de savoir avec certitude où va la loyauté d’un garde ou d’une dame de compagnie.

Tandis qu’ils marchaient sous les arbres, Armand resta silencieux et fit la moue.

- Les jumelles Eldwen sont en vie, bien à l’abri ici, à Irin, annonça Elian.

- Quoi ? s’exclama Armand en cessant de marcher. Nous les cherchons partout et… elles sont… chez les elfes. Pourquoi ?

Elian choisit de ne pas répondre à la question. Moins elle en révélait et mieux cela serait.

- Je n’ignore pas que cela fait de vous un usurpateur sur le trône de Falathon, indiqua Elian.

Armand frémit et tiqua, regardant autour de lui, cherchant des gardes restés à l’orée du bois.

- Ceci n’était pas une menace mais une simple constatation, indiqua Elian, un énoncé de faits. Je ne vous accuse de rien, bien au contraire. Vous avez pris le pouvoir en toute innocence. D’ailleurs, vous l’auriez également pris si les jumelles étaient toujours à Falathon, en tant que régent et non roi, c’est tout.

Armand acquiesça, content que la reine des elfes semble au courant des lois falathens.

- Quelqu’un a tenté de tuer les jumelles, rappela Elian. Des mercenaires ont été payés pour attenter à leur vie le jour-même de leur naissance et ce n’est pas vous.

Armand referma la bouche qu’il avait ouverte pour se défendre, ce qui n’était maintenant plus nécessaire.

- Vous les rendre maintenant serait dangereux.

- Je n’ai été victime d’aucune tentative de meurtre, d’aucun complot, annonça Armand. Ma famille n’a jamais été inquiétée.

- J’en suis ravie pour vous, assura Elian, mais l’agresseur de Bran et des jumelles reste là, quelque part, attendant le bon moment pour frapper.

- Qu’elles nous arrivent au moment où Althaïs aura saigné n’est pas une bonne solution non plus, rétorqua Armand. Une reine de Falathon ne peut décemment pas apparaître de nulle part sans rien connaître de son royaume.

- Assurément, approuva Elian. Mais l’apparition de deux jumelles bébés ne passera pas inaperçu. J’aimerais laisser le temps faire son œuvre sur les yeux, les oreilles et les pensées. Tout comme je ne souhaite pas une guerre, ni entre Falathon et Irin, ni interne à votre royaume. Vous semblez remporter l’adhésion des nobles. C’est une bonne chose. Althaïs, le moment venu, pourra épouser votre fils Rouk, légitimant l’arrivée de votre famille sur le trône.

Armand se radoucit. L’idée lui plut.

- Un mariage royal arrangé n’est pas dans nos coutumes, maugréa Armand.

- Il n’est pas coutume non plus que le grand-père soit assassiné par une dague de métal noir, le père empoisonné, et la fille sauvée in extremis par des elfes des bois.

Armand lui concéda ce point.

- Confiez-les moi lorsqu’elles auront atteint l’âge de raison. Je les amènerai à Braat, à l’ouest. Elles seront élevées auprès de mes fils et des filles de ma maison.

- Vous n’avez que des fils, fit remarquer Elian.

- Ça changera. Une alliance solide se prépare, annonça Armand, mi-sourire aux lèvres. Les suivantes sont souvent plus âgées que les jeunes nobles dont elles s’occupent, de toute façon. En attendant, élevez-les en essayant de leur apprendre le ruyem, au minimum, et quelques valeurs humaines, si possible.

Elian fit la moue. Cela ne serait guère facile dans cet environnement mais elle comptait bien faire de son mieux. Armand continua.

- Je les amènerai à la cour. Elles recevront la même éducation que mes filles. C’est courant. Cela n’attirera pas l’attention. Elles feront cela sous un faux-nom, les protégeant ainsi des convoitises et leur permettant de grandir loin de toute cette agitation. Lorsqu’Althaïs saignera, son identité réelle sera dévoilée, l’union avec Rouk aura lieu et je lui donnerai ma couronne.

Elian hocha la tête. Le plan était bon, à condition de faire confiance à Armand.

- Je prendrai soin d’elles, promit Armand comme s’il venait d’entendre les doutes pensés par la reine des elfes. Je préfère que mon nom soit synonyme de roi par lignée directe que de cette manière fort peu convenable qui me vaut le faux titre de roi.

- Gouvernez avec sagesse, proposa Elian. Faites au moins honneur à ce titre que vous ne devriez pas porter.

- Je ferai en sorte de le mériter. Afin de permettre un meilleur lien entre nos deux peuples, je vous invite officiellement au mariage de mon neveu Frédéric avec la duchesse Anaïs Salind.

- Votre neveu est de sang royal. Comment peut-il épouser quiconque sans l’anneau d’Elgarath ?

- On s’en fout, grogna Armand qui semblait entendre cette question pour la millième fois. Ce n’est qu’un symbole d’un passé révolu. Bran a confié cet anneau à sa sœur, qui est morte plutôt que de révéler son emplacement. Elle a parfaitement bien rempli sa mission. Une journée a été décidée en commémoration de cet acte de dévotion ultime. L’anneau est perdu à tout jamais. La vie continue. Cette babiole ne sert à rien, de toute façon.

Elian cligna plusieurs fois des yeux puis sourit. Un poids de moins sur ses épaules. Elian refusa poliment l’invitation puis le faux roi humain retourna dans son palais et Elian retrouva les jumelles, rassurée de les voir encore endormies.

Le ventre d’Elian s’alourdissait, tirait sa peau, courbait son dos. Marcher jusqu’au village devenait épreuve. Mais elle n’avait pas le choix : les jumelles devaient manger.

Ce jour-là, elle arriva à l’orée de la forêt les lèvres gercées, le souffle court. Elle s’appuya contre un tronc, les yeux clos. Un gémissement lui échappa.

- Elian ? Ça va ?

Ceïlan venait de surgir des feuillages, souple et silencieux comme un chat. Le liquide transparent tiède qui s’échappa entre les cuisses d’Elian répondit à sa place.

- Le travail… il a commencé ? souffla-t-il, la voix étranglée.

- Des contractions... depuis deux jours.

Elle s’agrippa à l’écorce alors qu’une onde brûlante remontait le long de ses reins.

- Je peux atténuer la douleur, proposa-t-il en s’approchant.

Elle fit un pas en arrière. Le contact de ses mains ? Ce regard-là, posé sur elle dans ce moment ? Intolérable. Ceïlan se figea, comme pétrifié. Puis il recula, le visage vidé.

- Chez nous, la mise au monde est la première cause de mort des femmes, dit-il d’une voix rauque. Laisse-moi t’aider.

- Tu as dit qu’il y avait d’autres guérisseurs à Irin. Six, je crois ?

- Oui.

- Ce sont leurs mains que j’accepterai. Pas les tiennes.

Il hocha la tête sans discuter. Un battement plus tard, il s’était déjà fondu dans les feuillages. Elian, les yeux brouillés, aurait voulu l’appeler. Lui dire de rester. De lui tenir la main.

Sa conscience le lui interdit.

Frère. Pensée déviante. Interdite.

Les guérisseurs arrivèrent. Ils la soutinrent. L’installèrent. La douleur diminua, sous l’effet de leurs gestes et de leur chant. L’un d’eux, penché entre ses jambes, annonça :

- L’enfant descend bien. Il déborde d’énergie.

Dans la nuit, Elian tint contre elle un petit corps humide et chaud.

- Lorendel…

Le nourrisson trouva instinctivement le sein. Elian, guidée par les soignants, l’aida, le regard flou de fatigue.

- Je vais le laver, proposa l’un des nourriciers.

- Non. C’est moi qui le ferai.

Il hésita, mais recula. Dans un bain tiède, Elian frotta le dos de son fils.

- Tu es si petit… Les jumelles étaient bien plus lourdes.

Un nourricier lui apporta des vêtements elfiques pour son fils. Elian l’habilla et le coucha près d’elle. Elle nourrit les jumelles puis sombra en méditation, lovée dans le silence d’Irin.

Quelque chose bougea près d’elle. Elle rouvrit les yeux. Un elfe se penchait sur Lorendel.

- Que fais-tu ?

La voix était froide comme l’acier. L’elfe sursauta.

- Je suis nourricier. C’est mon rôle.

- Ne le touche pas.

- Pardon ?

- Ne. Le. Touche. Pas. Aucun de vous. Jamais.

Il recula, le regard dur, sans répondre, et disparut dans la canopée, emmenant sa désapprobation avec lui.

Au lever du soleil, Katherine et Lorendel se tenaient la main. Althaïs avait roulé plus loin, le visage paisible. Elian les observa, la gorge serrée.

Elle ôta sa tunique elfique, glissa Lorendel contre sa poitrine, bien arrimé dans le harnais prévu depuis des cycles. Elle passa sa tenue noire.

Les jumelles dans les bras, elle rejoignit le village.

Sur la place, elle les déposa. Althaïs, à quatre pattes, scrutait le monde. Katherine pleurait dès qu’un passant s’approchait.

- Trois petits ? s’exclama une vendeuse de légumes. Eh bien ! Tu as du courage !

- Il le faut, répondit Elian. Je commence à diversifier leur nourriture. Vos légumes, combien ?

- Pour toi ? Rien. Prends ce dont tu as besoin.

Une chaleur monta en Elian, douce, rare.

- J’ai sept enfants, moi. Je sais ce que c’est. Laisse-moi les garder pendant que tu respires un peu. Je leur ferai goûter la purée.

Elian hésita. Puis regarda les jumelles. Althaïs tapotait un sol mouillé. Katherine suçotait un morceau de tissu.

- Volontiers.

- Et le petit ? Je peux aussi...

Elian raffermit sa prise sur Lorendel.

- Pas lui. Personne.

La vendeuse hocha la tête, sans insister. Elian grimpa au sommet du moulin. De là-haut, elle apercevait la scène : rires, bras tendus, éclats de voix. Les enfants jouaient. Lorendel dormait, bercé par sa respiration. Elian s’autorisa un soupir.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.