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Chapitre 31 : Elian – Solitude

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Par Nathalie

Saelim demanda à Beïlan de faire porter à Elian des fruits via un rapace. Beïlan haussa un sourcil, surpris, mais s’exécuta sans discuter. Quelques instants plus tard, la jeune femme reçut la nourriture et l’accepta avec un sourire.

- Tu devrais te méfier, Elian, lança Theorlingas, un brin trop sec. Saelim est nul au lit.

- Theorlingas, gronda Beïlan.

Le nilmocelva se détourna, comme s’il n’avait rien entendu. Elian haussa les sourcils. Qu’est-ce que c’était que cette remarque ?

- Comment peux-tu savoir ça ? demanda-t-elle, mi-intriguée, mi-exaspérée.

- Les femmes elfes noires ne convoquent jamais les Tewagi dans les palais de coton. Saelim est un petit puceau. C’est Beïlan qui me l’a dit.

L’ancien roi d’Irin grimaça, mal à l’aise. Visiblement, ce n’était pas l’usage qu’il avait imaginé pour cette confidence.

- Il n’a jamais vu d’autre femme elfe que toi, poursuivit Theorlingas. Il ferait un piètre amant.

Elian se retourna vers lui, soudain glaciale.

- C’est curieux… Les elfes sont censés être au-dessus de la jalousie. Pourtant, quand j’ai passé un peu de temps avec toi, Ceïlan m’a mise en garde contre le coureur de jupons que tu étais. Et maintenant, c’est toi qui me mets en garde ? Je crois que je commence à comprendre. Vous parlez de sagesse… mais vous n’êtes pas si différents des humains.

Theorlingas baissa les yeux, sans répondre.

- Saelim, demanda Elian en se tournant vers lui, est-ce que tu me dragues ?

L’elfe noir prit le temps de réfléchir avant de répondre :

- Oui. Une relation avec toi ne me déplairait pas.

Elian hocha la tête.

- Je suis désolée. Je ne m’en étais pas rendu compte.

- Ce n’est rien, répondit Saelim, calme.

- Ce n’est pas à cause de toi. Ni ta peau, ni ton manque d’expérience, ni ta prétendue nullité au lit. Je m’en fous de tout ça. C’est juste que…

Elle se tut. Les mots restèrent coincés dans sa gorge. Comment expliquer ce qu’elle-même ne pouvait s’avouer ? Un amour interdit, brûlant, pour un elfe agonisant. Non. Elle n’était pas prête.

- Je comprends, dit Saelim. Mais je n’arrêterai pas de te draguer pour autant. Peut-être qu’un jour, tu changeras d’avis.

Elian esquissa un sourire, puis tourna les talons. La route les attendait encore. Se savoir désirée n’était pas désagréable.

Elle ne le vit pas, mais elle n’eut aucun mal à imaginer le regard noir que Theorlingas lançait en silence à l’elfe noir.

La traversée du marécage avait été épuisante. Elian avançait à grand-peine, les pieds engourdis par l’humidité, les jambes lourdes d’effort. Une fois hors des eaux visqueuses, elle demanda une pause, dégoûtée par ce contretemps boueux.

Saelim s'affaira pour allumer un feu. Theorlingas, plus silencieux, fit apparaître de la nourriture grâce à deux condors et une escouade de musaraignes disciplinées. L’un et l’autre veillaient sur elle avec un zèle presque comique.

- Ils sont attendrissants quand ils se chamaillent pour ses faveurs, commenta Beïlan, installé sur un surplomb avec Dolandar.

- Qu’est-ce qu’elle lui a dit ? demanda ce dernier.

- De qui tu parles ?

- Saelim. Il ne la courtise pas.

- On dirait bien que si, répliqua Beïlan.

- Tu as vu comment il la couve ? Depuis qu’on les a laissés seuls, juste après la fuite, il ne l’a pas quittée des yeux. J’ai cru un moment qu’ils avaient couché ensemble. Mais ce qu’elle a dit tout à l’heure m’a fait douter.

- Peut-être qu’elle lui a fait comprendre que sa couleur de peau n’était pas un obstacle. Une porte entrouverte.

- Elle a dit qu’elle ne s’était même pas rendu compte qu’il la draguait.

- Elle a dû dire ça dans un autre contexte, sans mesurer les conséquences.

- Non… il y a autre chose, insista Dolandar. Il est trop… attentionné. Ce n’est pas juste de la politesse.

- Il a changé d’avis. Ça arrive. L’amour fait des miracles.

Dolandar grimaça. En contrebas, Elian eut la même expression, sans qu’il le voie.

- C’est vrai ? demanda-t-elle en amhric à Saelim, à voix basse.

- Quoi donc ?

- Que je suis la première femme elfe que tu voies ?

- Je ne me souviens pas de mes premières années aux palais de coton. Alors oui. Tu es la seule, confirma-t-il.

- Je trouve ça triste.

- C’est ainsi que vit notre peuple. Les femmes sont rares. Elles vivent à l’écart, recluses. Elles mettent au monde nos enfants dans le plus grand secret. Nous ignorons tout de leur condition, de leur durée de vie. De temps à autre, elles appellent des reproducteurs. Parfois, des enfants sortent des palais. Nous leur portons leur nourriture. Rien d’autre ne filtre.

- Qu’est-ce qu’ils racontent ? demanda Dolandar.

- Ils discutent du mode de vie des elfes noirs. Lâche-la un peu, souffla Beïlan, agacé.

- Ça ne te manque pas ? demanda Elian à Saelim.

- Bien manger ? Si. Beaucoup, avoua-t-il avec un demi-sourire.

Elle rit.

- Non, je parlais du reste. Du plaisir. De faire l’amour.

- Je ne crois pas. Je ne sais pas ce que ça fait. Alors comment cela pourrait me manquer ?

Elle hocha la tête. Cela avait du sens. Quelque chose dans la façon dont il l’avait dit, paisiblement, la toucha. Depuis les hauteurs, la voix de Beïlan résonna :

- Tu sais qu’ils ne se branlent même pas ? Pas entre eux, pas tout seuls. Rien. Le désert. Des ascètes du plaisir !

- Tu penses que c’est plus glorieux de passer ses journées à chercher un trou où planter ton engin ? répliqua Saelim, sans hausser le ton.

Le silence lui donna raison. Elian ne savait pas si Saelim exagérait ou non, mais l’absence de protestation trahissait un certain embarras dans les hauteurs. Elle baissa les yeux vers le feu.

- Tu me dragues vraiment ? Ou tu fais semblant ? murmura-t-elle.

- Je te désire vraiment, répondit-il.

Elle détourna le regard, rougissante, les joues brûlantes malgré la fraîcheur du soir. Le feu crépitait. Elle sentit la chaleur de ses paumes contre ses genoux, le tissu de son pantalon encore humide. Sa gorge se serra, sans qu’elle sache pourquoi.

- Mais, ajouta Saelim, comme l’a rappelé très élégamment Theorlingas, tu es la seule femme que j’aie jamais vue.

Cette fois, elle éclata de rire.

- Tu comptes leur dire ? demanda-t-il après un instant.

Elle baissa les yeux. L’envie de répondre se heurta à la peur. Ou peut-être à la lassitude.

- Tu peux leur faire confiance, indiqua Saelim.

Elian leva la main, toucha son oreille, puis montra du doigt le rocher. Là-haut, un silence suspect. Il était évident que Beïlan écoutait. Elle soupira. Saelim haussa les épaules et s’éloigna sans insister.

Elian resta près du feu un moment, les yeux perdus dans les flammes. Elle pensait à Ceïlan. À Saelim. À la solitude, aux regards, à ce qu’on cache.

Elle dormit longtemps. Puis ils reprirent la route.

- C’est moi ou son état empire ? demanda Dolandar à voix basse.

Un peu en retrait, Elian avançait d’un pas traînant, les traits tirés, soutenue par Beïlan qui jetait des regards inquiets.

- Elle tient de moins en moins, répondit Theorlingas sans le regarder. J’essaye d’apprendre à Beïlan à chanter pour elle, mais ça ne suffit plus.

- Saelim ? Crache le morceau, lança Dolandar, les sourcils froncés.

L’elfe noir haussa un sourcil moqueur. Il ne s’arrêta même pas de marcher.

- Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? insista Dolandar, le ton plus pressant.

Saelim s’immobilisa, pivota, les bras croisés sur la poitrine.

- Elle cherche à qui donner sa confiance, répondit-il. Si je trahis la sienne maintenant, elle ne me parlera plus. Et ce sera pire. Tu veux des réponses ? Va lui parler. Directement. Comme elle l’a fait avec moi.

- Elle ne me dira rien. Elle ne me fait pas confiance.

- Elle n’apprécie pas l’hypocrisie, ni les magouilles dans le dos. Montre-lui que tu la respectes. Quand elle a eu une question, elle est venue me la poser. Pas de détours, pas de jeu. Elle a été franche. Tu devrais essayer.

Dolandar resta figé un instant. Il acquiesça à contrecœur, d’un signe de tête raide, puis ordonna une pause.

Il s’approcha d’Elian, s’accroupit en face d’elle. Elle respirait difficilement, recroquevillée sur elle-même, le front moite. Il attendit qu’elle daigne lever les yeux.

- Je veux te protéger, dit-il. Mais tu refuses de me laisser t’approcher. Dis-moi : qu’ai-je fait pour mériter cette défiance ?

Elian soutint son regard. Longtemps. Le silence entre eux se tendit comme un fil prêt à rompre. Elle n’avait pas envie de parler. Il ne comprendrait pas. Et à quoi bon ? Juste pour raviver les plaies ?

- Tu sembles faire davantage confiance à Saelim, poursuivit-il. Pourquoi ?

- C’est sa couleur de peau qui te dérange ? grogna-t-elle sans détour.

- Non. Je veux juste savoir comment… gagner ta confiance.

- Et pourquoi je te la donnerais ?

- Qu’ai-je fait pour ne pas la mériter ?

Elle le fixa avec une intensité glaciale.

- Combien de temps as-tu été dissident ? Et pourquoi ?

Dolandar pâlit. Il ne s’attendait visiblement pas à cette question.

- Je n’ai jamais été dissident, répondit-il.

Un tic nerveux passa sur le visage de Theorlingas, trop bref pour être un éclat de rire. Il détourna les yeux, bouche serrée.

- Bien sûr, murmura Elian, ironique. C’est à Irin que tu as reçu ton épée et ta dague ? C’est là qu’on t’a appris à t’en servir ?

- Non, à Falathon.

- Donc tu es sorti d’Irin. Tu étais dissident.

- Ceïlan aussi est sorti. Il a été envoyé par la reine en tant qu’ambassadeur auprès du roi falathen. Tu le considères dissident ?

- Oui.

Elle se souvenait très bien de ses mots.

- Il était même leur chef.

- Les dissidents ne forment pas une armée hiérarchisée, rétorqua Dolandar. Ce sont des esprits libres.

- Arrête de me prendre pour une conne.

Il ne répondit pas tout de suite. Son visage s’était refermé.

- Je ne considère pas Ceïlan comme un dissident, reprit-il. Pas dans le cadre d’une mission royale. C’est ainsi que je vois les choses.

Elian hocha lentement la tête. Soit. C’était sa vision.

- Ce qui veut dire que moi non plus, je ne l’ai jamais été, ajouta-t-il. C’est Ariane qui m’a envoyé dehors. Pour une mission.

Ses mots firent mouche. Elian se redressa, plus alerte.

- Quelle mission ?

- Te protéger.

Elle cligna des yeux. Une onde de froid la traversa.

- Quoi ?

- Ta mère t’a éloignée pour te sauver. Ta présence menaçait Beïlan. Il aurait pu…

- Jamais je n’aurais fait de mal à une femme elfe ! s’indigna Beïlan derrière eux.

- Tu l’as enlevée, séquestrée, torturée.

- J’ai enlevé la comtesse d’Anargh ! Je ne savais rien de sa nature elfique !

Dolandar et Beïlan se jaugèrent, chacun raide, la mâchoire contractée. Puis Dolandar détourna les yeux, le souffle court.

- Ariane savait qu’elle allait mourir. Si tu étais restée à Irin, tu aurais fini comme elles, comme les autres femmes. Silencieuse. Soumise. Tu ne te serais jamais dressée contre Beïlan.

Elian sentit sa gorge se serrer.

- Tu veux dire qu’elle m’a abandonnée pour me forcer à prendre le trône ?

Elle tourna la tête vers Beïlan. Tous deux créés pour un rôle. Tous deux rejetés par ceux qui les avaient façonnés. Juste des pions.

- Et toi ? reprit-elle. Tu étais censé me protéger ?

Dolandar hocha la tête.

- Elle ne t’aurait jamais laissée partir seule. Il fallait quelqu’un pour attester de ton identité. Je t’ai vue naître. C’est moi qui t’ai menée à cette famille de forains.

Elian sentit le sol se dérober sous elle.

- Et où étais-tu quand ils ont été massacrés ? cracha-t-elle. Où étais-tu quand des hommes ont tenté de poser leurs mains sur moi, de me prendre…

Dolandar voulut parler. Elle ne le laissa pas.

- Où étais-tu quand on me montrait comme une bête de foire ? Quand je risquais ma vie chaque nuit ? Quand Beïlan m’a enlevée ? Quand Khala m’a tailladée comme un animal ? Quand il a pressé sa dague contre ma gorge ?

Elle tremblait. Chaque mot lui coûtait une décharge de douleur. Dolandar ouvrit la bouche.

- Je…

- Va-t’en. Dégage.

Elle ne cria pas. Sa voix était rauque, étranglée, tranchante.

Dolandar recula. Il se releva sans un mot, les traits figés, puis s’éloigna, lentement, la tête basse.

Elian se plia en deux, prise d’un haut-le-cœur. Elle vomit sur le sol, dans un mélange de bile, de rage et de vide.

Saelim s’accroupit près d’elle.

- Tu ne peux pas continuer comme ça, murmura-t-il en amhric. Ce n’est bon ni pour toi, ni pour le bébé.

- Bébé ? répéta Beïlan, l’oreille dressée. Elian est enceinte ?

La question claqua dans l’air. Un silence glacé s’abattit. Dolandar se figea. À quelques pas de sa reine, il se retourna.

- Désolé… Je ne pensais pas qu’il entendrait, souffla Saelim.

Elian ne lui en voulut pas. Elle n’avait plus l’énergie. Noyée dans son chagrin, elle se moquait de ce qui pouvait encore la heurter. Sa mère ne l’avait pas rejetée parce qu’elle n’était pas assez bien. Elle l’avait rejetée pour des raisons froides, politiques. Elle n’était qu’un pion. Un instrument. Son titre de reine la brûlait comme jamais.

Et Dolandar… ce protecteur absent.

Elian éclata en sanglots. Un flot incontrôlable, hoqueté, douloureux.

Theorlingas s’installa derrière elle, l’attira contre lui. Son torse l’accueillit avec une tendresse grave. Il se mit à fredonner une berceuse, lente et apaisante. Il ne forçait rien. Il offrait. Elle disposait.

Dormir ? Échapper à la peine, à la colère, à la rage ?

Elle posa une main sur son ventre. Ce corps épuisé avait besoin de repos. Et ce bébé. Cet être minuscule et innocent qui n’avait rien demandé. Elle ne se voyait pas le perdre. Elle l’aimait déjà. Pour lui, elle accepta. Elle se laissa glisser vers le sommeil, portée par la voix douce du nilmocelva.

- Elle dort, annonça Theorlingas.

Dans ce sommeil sans rêve, Elian entendait encore. Incapable de répondre, engourdie. La douleur s’effaçait. Son esprit glissait sur des vaguelettes paisibles. Son corps, enveloppé de coton, ronronnait de soulagement.

- On fait quoi ? demanda Saelim.

- Je vais faire venir une charrette, répondit Beïlan.

- Tu parles aux véhicules, maintenant ? lança Dolandar, moqueur.

- Non. Mais aux chevaux, oui, répliqua Beïlan, d’un ton calme et un brin condescendant.

Dalak. Falathon. Khala. La torture. Le lac. Cette charrette venue seule. Bien sûr qu’il pouvait le faire. Dans sa torpeur, Elian se sentit stupide. La solution lui avait échappé. Pas encore habituée aux elfes, elle avait oblitéré l’évidence.

Elle entendit bientôt le grincement familier des roues. Elle resta endormie. Elle aurait pu se réveiller, mais ne le voulut pas. Elle choisit de faire confiance. À Saelim, à Beïlan, à Theorlingas. Ils la portèrent, l’installèrent dans une couverture douce.

- Saelim, Theorlingas, vous partez en évitant les ennuis. Saelim, écoute Theorlingas. Il est le maître nilmocelva à Irin. Sa compétence avec les animaux est indéniable. S’il te dit d’aller à droite, tu y vas, dit Beïlan.

- Tu ne viens pas avec nous ? comprit Saelim.

- Dolandar et moi allons à Irin. À pied, on sera plus rapides.

- Je ne la quitterai pas, grogna Dolandar. Je dois…

- La protéger pour qu’elle devienne reine, oui. Message reçu, le coupa Beïlan. Mission accomplie. Elle l’est. Ta nouvelle reine veut sauver Ceïlan. Si je me rends seul à Irin, ils me jetteront dehors.

- Je confirme, ajouta Theorlingas.

- Et Theorlingas ne peut pas quitter Elian, indiqua Beïlan.

Quant à Saelim, il serait accueilli par des flèches, comme la dernière fois.

- Elle va mal, confirma Theorlingas. Je fais ce que je peux. Ce n’est plus assez. Elle a besoin de guérisseurs. Elle a besoin de Ceïlan.

- Tu veux la protéger ? Viens avec moi, conclut Beïlan.

- Je peux tout aussi bien y aller seul, siffla Dolandar.

Il ne voulait pas se retrouver seul avec Beïlan. C’était évident.

- Je suis nécessaire pour confectionner le poison. Probablement aussi pour l’antidote. Je dois venir. Saelim pourra les protéger.

Un silence pesant suivit. Puis un soupir.

- Prenez soin d’elle. Et surtout, choisissez des chemins sûrs, ordonna Beïlan d’une voix rauque.

Les pas des elfes s’éloignèrent, discrets, absorbés par la forêt. Puis le grincement reprit. Elian s’enfonça, plus profondément encore, dans ce cocon de sommeil.

Une chaleur douce lui caressa la peau. Une énergie vibrante, presque vivante, glissa le long de son échine, s’insinua dans chaque muscle, chaque veine. Elian inspira. Son torse se souleva avec lenteur, comme si ses poumons reprenaient enfin leur droit. Depuis combien de temps retenait-elle sa respiration ? Une main posée sur son épaule pulsait de force et de vie. Elle ne résista pas. Elle accueillit.

Ceïlan.

Le bonheur la submergea sans prévenir. Il était vivant. L’antidote avait fonctionné. Tout cela, toute cette souffrance, n’avait pas été vain. Il la touchait. Son odeur d’herbe fraîche et d’humus l’enveloppa, si familière, si rassurante. Le désir monta en elle, timide d’abord, puis plus dense, presque fiévreux. Chaque battement de cœur résonnait comme une promesse de renouveau.

Elle aurait pu s’abandonner. Elle le voulait. Mais un souffle de lucidité s’éleva.

Elle repoussa sa main et, en même temps, cet amour interdit. Sa conscience remonta à la surface, écarta la torpeur. Elle ouvrit les yeux. Ceïlan la regardait. Un air dépité alourdissait ses traits. Sa mâchoire tendue, la courbe parfaite de ses lèvres, ses cheveux blonds tirés avec soin… Chaque détail d’autant plus insupportable qu’elle les aimait. Follement.

Elle détourna le regard. Elle reconnut la lumière verte filtrée par les feuillages, la fraîcheur paisible de l’air : une chambre végétale. Elle était de retour à Irin.

- Merci, Ceïlan. Et bravo aux guérisseurs pour la confection de l’antidote.

Elle se tourna vers Theorlingas.

- Avez-vous des nouvelles de Falathon ? De Laellia ?

- Le nouveau dirigeant, Armand Thorolf, a envoyé des missives, répondit Ceïlan.

Sa voix. Elian déglutit, sans parvenir à détendre sa gorge. Elle s’obstina à garder les yeux ailleurs. Le simple fait de le voir suffisait à faire vaciller ses résolutions.

- Il s’inquiète de la disparition des jumelles royales et s’attriste de la mort de Laellia Eldwen.

Une larme coula, silencieuse. Morte. Ils ne s’étaient pas contentés de lui faire avouer ce qu’elle savait. Ils l’avaient effacée. Pourquoi ? Quel intérêt à la tuer ? Elian essuya sa joue d’un revers de main.

- Beïlan ?

- Reparti à Dalak avec Saelim, répondit Theorlingas. Ils tentent de convaincre les anciens d’abandonner cette petite voix qui a tenté d’empoisonner les femmes. Ils nous enverront des nouvelles dès que possible.

- Tu as pris des risques inutiles, gronda Ceïlan.

- Je ne suis pas de cet avis, répondit Elian. Theorlingas, tu pourrais me rapporter du tamaï, s’il te plaît ?

Le nilmocelva acquiesça sans poser de question. Quelques oiseaux livrèrent les délices en un éclair. Elle en croqua un, puis un deuxième, puis un troisième, leur goût acidulé réveillant ses sens.

Un froissement d’ailes la fit se figer. Un rapace se posa près d’elle, fier et silencieux. Il portait un message attaché à sa patte.

Elian tendit la main, hésita un clignement d’œil puis décrocha le parchemin.

- C’est Beïlan, annonça-t-elle en déroulant le message.

- Évidemment, fit Theorlingas en désignant le rapace. Qui d’autre pour dresser un oiseau avec autant d’élégance ?

- Il dit que les femmes elfes noires se portent à merveille.

- Ça ne m’étonne pas, intervint Ceïlan.

Elian fronça les sourcils. Elle tourna la tête vers lui.

- Le poison a besoin de chair elfique, expliqua-t-il. Une matière vivante. Et les terres sombres ne tolèrent pas la vie.

- Tu veux dire… que ce sont les terres sombres qui ont sauvé les femmes de Dalak ?

Elle avait du mal à y croire. Sa voix s’était enrayée.

- C’est fort probable.

- Vous leur ferez tout de même porter l’antidote, au cas où.

- Inutile, trancha une autre voix.

Dolandar s’était glissé dans l’encadrement de la porte, bras croisés, le regard sombre.

- L’antidote contient lui aussi de la chair elfe. Il ne survivra pas non plus à la traversée.

Elian serra les mâchoires. Toujours à corriger. Toujours à juger. Elle ne releva pas. Elle retourna au message.

- Les anciens ont écouté. Ils ne suivent plus la petite voix - dont ils refusent de révéler l’identité. Ils ont aussi refusé le trône à Saelim.

- Qui dirige, alors ? demanda Ceïlan.

Elian haussa les épaules. Le message ne le disait pas. Ou alors… ce n’était pas ce détail qui comptait.

La dernière ligne lui fit l’effet d’une lame sous la peau. Elle la lut sans la dire à voix haute. Puis referma le parchemin.

« Aucune femme n’a jamais été blessée par du métal noir. Nul ne connaît l’effet sur une grossesse. »

Ses doigts glissèrent jusqu’à son ventre. Elle resta là, un instant, à suivre du bout de la paume ce qu’elle ne sentait pas encore. Une question muette.

Et si cet enfant naissait avec une douleur permanente ? Si ce mal devenait sa norme ? Une brûlure sourde, constante, si ancienne qu’il ne saurait même pas la nommer ? Comme respirer. Comme exister. Une souffrance tellement ancrée qu’il n’aurait jamais l’idée qu’elle puisse ne pas être là.

Elian ferma les yeux. Elle était en vie. Ceïlan aussi. Et pourtant, rien n’était gagné.

- Il faut qu’Armand Thorolf soit mis au courant de la présence des jumelles ici, annonça Elian.

- Il faut surtout les faire partir d’ici, répliqua Dolandar.

La gorge d’Elian se serra.

- Ils ont tué leur grand-père, leur père, leur tante. Ils ont tenté de les assassiner dans leur berceau. Elles ont besoin de protection.

- Elles n’ont rien à faire à Irin. Ce sont des humaines. Leur place est à Falathon.

- Ils les chercheront, répliqua Elian. Ils vont s’en prendre à elle. Armand Thorolf n’a pas la moindre idée de l’ampleur du mal, de leur pouvoir, de leur puissance.

- Il suffit de le lui dire.

- L’arrivée soudaine de deux bébés filles attirerait l’attention. Mieux vaut laisser passer un peu de temps, qu’elles se fassent oublier. Nul n’imaginerait des humaines à Irin. C’est ce qui les sauvera.

Laellia était morte par sa faute. Elian devait bien ça à son amie : prendre soin de ses nièces. Elle donnerait sa vie pour elles. Un moyen de trouver la rédemption.

- Je n’irai pas à Tur-Anion, annonça Ceïlan.

- Les nourriciers refuseront de s’en occuper, dit Dolandar en même temps.

Un silence suivit. Elian trancha :

- Dolandar ?

- Les nourriciers ne s’occupent déjà des humaines que du bout des doigts. Ils les nourrissent… et c’est tout.

Elian sentit sa gorge se serrer. Si elle voulait que les jumelles restent là, elle allait devoir s’en occuper elle-même.

- Ceïlan ?

- Je ne retournerai plus jamais là-bas, annonça-t-il. J’ai… levé… mon verre. Plus jamais.

Elian acquiesça. Elle comprenait. Les humains avaient perdu sa confiance.

- Il suffit d’envoyer un message, répliqua Elian. Apportez-moi une plume, du papier et de l’encre.

- Elian, le lambë ne s’écrit pas, rappela Ceïlan. Nous n’avons pas de papier, d’encre, de plume, de crayon… rien de tout cela. Je sais lire et écrire parce que j’ai appris à force de vivre auprès des humains, mais le matériel n’existe pas ici.

Elian ferma les yeux de dépit. Elle se sentait perdue. Même les choses simples devenaient compliquées.

- J’ai… vraiment… besoin de parler avec Armand Thorolf. Me rendre à Tur-Anion est inenvisageable.

Ceïlan confirma d’un hochement de tête.

- Il faut qu’il vienne, annonça Elian.

- Un humain à Irin ? s’étrangla Dolandar. Tu n’y penses pas !

- Il restera au sol, précisa Elian.

Dolandar fronça les sourcils. Le compromis restait difficile à avaler.

- Comment lui transmettre ma cordiale invitation ?

- Un elfe doit s’y rendre en personne pour porter tes mots, indiqua Ceïlan. Je te trouverai un volontaire. Que doit-il dire ?

- Elian, reine des elfes des bois, invite cordialement Armand Thorolf à venir se promener avec elle sous les arbres d’Irin.

Ceïlan grimaça. Habitué aux humains, il savait que le message serait à la fois bien et mal pris. Bien par l’invitation exceptionnelle et mal par l’absence de titre. Elian ne pouvait cependant pas l’appeler « le roi Armand Thorolf » alors même qu’il portait ce titre tel un usurpateur. La vraie reine de Falathon gazouillait près des nourriciers.

- L’elfe volontaire devra se montrer insistant tout en restant poli. Cette invitation ne saurait recevoir de refus. J’ai vraiment besoin de lui parler. Il doit venir.

- Je m’assurerai que le messager a bien compris, promit Ceïlan avant de sortir.

Elian regarda son frère s’éloigner. Son cœur battait la chamade. Le savoir en vie la couvrait de bonheur. Ne pas pouvoir satisfaire son envie de le toucher, de le caresser, de l’embrasser déchiquetait son âme.

- Qu’as-tu donc de si important à lui dire ? demanda Dolandar.

- Qu’il est un usurpateur. Il pense que les jumelles sont mortes.

- Pourquoi ne pas le lui laisser croire ? répliqua Dolandar. Pourquoi veux-tu absolument mettre les jumelles sur le trône ? Après tout, Thorolf sera peut-être un bon roi. Il suffit de donner les jumelles à une gentille famille et elles vivront une belle vie tranquille de…

- Foraines ? cingla Elian en jetant un regard noir à Dolandar.

Le soi-disant protecteur grimaça, serra les dents puis annonça :

- Le peuple n’approuve pas ton invitation du roi des humains sous nos arbres.

- Ton avis ne reflète pas celui de tout un peuple. Évite d’extrapoler sans savoir.

- Je n’extrapole pas, répliqua Dolandar. Je ne fais que te répéter ce qu’ils disent.

- Ce qu’ils disent ? Comment ça ?

- Tous les elfes d’Irin s’expriment… ouvertement… via des chants… que tu ne sembles pas percevoir.

Dolandar lui aurait transpercé d’une dague en plein cœur que l’effet aurait été le même. Les elfes discutaient, échangeaient, via un canal de communication qui lui échappait.

- C’est pourquoi je te traduis en langage… commença Dolandar, hésitant sur la bonne manière de terminer cette phrase.

- Humain ? proposa Elian, la voix sifflante.

Dolandar ne répondit rien mais il était clair qu’il n’en pensait pas moins.

- Les nourriciers te réclament. Ils ont accepté de s’occuper des jumelles humaines parce que tu étais absente mais tu es de retour…

- Mène-moi à eux.

Elle trouva les jumelles dans un coin, posées sur des branchages brouillons, loin du cercle des enfants elfes que les nourriciers bordaient avec des chants doux.

- Elles crient tout le temps, se justifia l’un d’eux sans lever les yeux. On les isole, ça apaise les autres.

Un gémissement perça. Un petit poing frappa l’air, minuscule, désespéré. Elian s’agenouilla. Leurs visages étaient rouges, leurs paupières gonflées de larmes. Elle les prit contre elle, maladroitement, une dans chaque bras. Immédiatement, les pleurs cessèrent. L’une s’agrippa à son col, l’autre posa la joue contre son épaule.

Elle releva la tête, la voix tranchante :

- Vous ne les bercez jamais ?

Les nourriciers détournèrent le regard. L’un d’eux fit mine de réajuster une couverture. Un autre se pencha sur un enfant qui dormait déjà. Aucun ne répondit.

Elian comprit. Ces bébés n’étaient pas les bienvenus ici. Pas plus qu’elle. Les bras pleins de silence et de chaleur humaine, elle se redressa et se dirigea vers les lianes.

- Dolandar, tu peux… ?

Elle se retourna.

Vide. Il n’était plus là. Pas même une ombre. Seule.

Elle balaya les plateformes du regard. Reine, oui. D’un royaume qui ne voulait pas d’elle. Qui tolérait ses choix sans les appuyer. Qui l’observait de loin, comme une anomalie.

Elle resserra son étreinte. Les fillettes geignirent un peu, puis se calmèrent. Elle les attacha contre elle à l’aide de sa tunique et descendit les lianes.

Plus bas, elle trouva un coin tranquille, à l’abri du vent. Les bébés empestaient. Leurs vêtements, sales, déchirés, portaient les traces d’une vie sans soin, sans amour.

Elle les déshabilla, les lava dans l’eau chaude d’un bassin. Elle les sécha avec ses manches, puis retira sa tunique pour les envelopper dedans. Une à gauche, une à droite, blotties contre elle.

Elles s’endormirent. Elian resta là, immobile. Leurs souffles s'accordaient au sien. Deux vies. Deux âmes confiées à ses bras.

Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle devait faire. Au fond d’elle, une pensée surgit, légère, presque ironique : Quand le mien viendra, au moins, je serai prête.

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