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Chapitre 3 : Elian – Concepts fondateurs

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Par Nathalie

Devant Elian s’étendait une cascade. Autour d’elle, plusieurs bassins naturels fumants laissaient échapper une vapeur douce, preuve de la chaleur de l’eau. Un bain chaud… Elle soupira d’aise rien qu’à l’idée. Son corps en avait besoin. Son esprit aussi.

Le lieu était désert. Avait-il demandé aux éventuels baigneurs de s’éloigner ? Elian n’osa pas poser la question.

- Celui-là est mon préféré, dit Theorlingas en désignant un bassin plus en retrait, à l’abri des regards.

Elian s’en approcha, puis se tourna vers son guide et planta ses yeux dans les siens.

- Quoi ? demanda-t-il, décontenancé.

- Retourne-toi, que je puisse me dévêtir ! lança-t-elle, agacée.

Il émit un rire léger, surpris. Mais en la voyant sérieuse, il détourna les yeux, sans insister. Elian se sentit stupide. Isolée. Étrangère dans un monde qui aurait dû être le sien. Elle ravala ses larmes.

Quand elle entra dans l’eau, la chaleur l’enveloppa, apaisant ses muscles tendus. La douleur à l’épaule revint, fulgurante. Elle laissa échapper un frisson. La plaie n’était pas belle : gonflée, blanchâtre, suintante. Elle l’effleura du bout des doigts, puis baissa les yeux. L’eau était claire. Elle aperçut son reflet… et resta figée.

Deux oreilles pointues perçaient la surface, fines, délicates, indiscutables. Son cœur s’emballa. Lentement, elle leva les mains pour les toucher. Leur forme lui semblait à la fois étrangère et intime. Ses doigts tremblaient.

- Sais-tu ce qui s’est passé ? murmura-t-elle.

- Quand ça ? répondit Theorlingas sans se retourner.

- Pourquoi j’ai été blessée… par le métal noir ?

Un silence.

- Puis-je me tourner vers toi ? demanda-t-il.

- Oui, souffla-t-elle. Je suis dans l’eau.

Il s’assit au bord du bassin, face à elle. Ses yeux ne quittaient pas les siens, ou bien allaient furtivement vers la blessure, jamais ailleurs.

- Pour être honnête… personne ne comprend vraiment ce qu’il s’est passé. Laellia n’a pas aidé. Tu… tu as parlé en elfe noir. Une langue que nous ne connaissons pas. J’étais avec les dissidents sur les murailles, je servais d’espion. Les animaux nous livrent beaucoup d’informations sans qu’on les remarque.

Elle acquiesça.

- Tu étais à la merci du roi des elfes noirs. Puis… il est tombé. On ne sait pas pourquoi. Ensuite, tu as laissé l’un d’eux s’approcher. Il t’a blessée. Et pendant qu’il avait le dos tourné, une flèche t’a transpercée à l’épaule.

Elian passa la main sur sa plaie. Une flèche.

- L’elfe noir est entré dans une rage terrible. Il a cherché le tireur. Sans le trouver, je crois… Les leurs ont levé le camp, sont repartis. Rien de tout cela n’a de sens pour nous.

- Quelqu’un… a dû tenter d’accomplir la promesse de leur allié. Il a profité de l’ouverture, souffla Elian.

Elle secoua la tête. Il ne la lâcherait jamais. Elle ne pouvait vivre sous la menace constante. Il fallait qu’elle sache. Qu’elle le trouve. Qu’elle le stoppe.

Mais à qui poser les bonnes questions ? Retourner à Dalak était impensable. Quant à Beïlan, il s’était volatilisé.

- Merci, murmura-t-elle.

- Je crains de ne pas t’avoir été très utile, grommela Theorlingas.

- Tu viens de m’apprendre que Saelim a tenu parole. Je ne lui ai pas cédé le trône en vain. J’ai eu raison de lui faire confiance. Et pour moi… c’est immense.

Theorlingas baissa les yeux. Un léger trouble traversa ses traits avant qu’il ne reprenne :

- La flèche… Elle est restée longtemps dans ton épaule. Trop longtemps. On a mis du temps à te rejoindre. Et à comprendre. Tu étais… comme morte. C’était effrayant. Je n’ai jamais rien vu de tel. Ta peau… translucide. On voyait au travers. Tes yeux étaient devenus blancs, ainsi que tes cheveux. Tu ne répondais plus… à rien. On pensait t’avoir perdue.

Il marqua une pause, presque gêné d’en dire autant.

- C’est Ceïlan qui t’a maintenue en vie. Sans lui…

Elian sentit son cœur bondir. Une chaleur familière, incontrôlable, remonta dans sa poitrine. Elle le revoyait, penché sur elle, luttant contre la mort. Elle eut envie de le revoir. De le remercier. De le serrer contre elle. De l’embrasser.

Non.

Non.

Elle chassa ces pensées d’un revers mental violent. Ceïlan était son frère. Ce genre de désir n’avait pas lieu d’être. C’était mal. Impensable. Inacceptable.

Elle s’obligea à revenir à Theorlingas. Lui, au moins, ne partageait aucun lien de sang avec elle. Ariane n’avait eu que deux fils : Beïlan et Ceïlan. Le nilmocelva n’était pas son parent. Elle était libre avec lui.

Son cœur ne battait pas plus vite en sa présence. Il n’y avait pas de feu. Mais il était doux, respectueux. Elle se sentait bien. Apaisée. Et c’était peut-être suffisant.

- Tu me la rends doucement, dit-elle, un peu plus bas.

- C’est un travail d’équipe, répondit Theorlingas, le regard posé sur elle.

- Je croyais que tu détestais Ceïlan, fit-elle remarquer, mi-curieuse, mi-provocatrice.

- Il y a un différend entre nous, oui. Mais je sais reconnaître ses qualités.

Elian sourit. Un sourire trop calme, trop maîtrisé pour être spontané. Elle s’approcha de Theorlingas et sortit à demi de l’eau, laissant glisser sur sa peau les gouttes tièdes. L’elfe ne détacha pas son regard d’elle, comme s’il craignait que le moment ne lui échappe. Elle posa ses lèvres sur les siennes. Il répondit aussitôt, avide et tendre à la fois.

Sans un mot, il entra dans l’eau, encore vêtu, comme si rien d’autre ne comptait que ce baiser. Ses gestes restaient doux, respectueux, attentifs. Il la caressait comme on effleure quelque chose de sacré. Elian ne bougea pas. Elle le laissa faire, le laissa croire.

Mais dans sa tête, tout se brouillait. Ce n’étaient pas ses mains qu’elle sentait, pas sa bouche, pas son souffle. Ceïlan. Encore lui. Toujours lui. Le frisson contre sa peau, c’était celui de Ceïlan. Les lèvres, la langue, le corps contre le sien… Ceïlan. Et quand Theorlingas s’unit à elle, elle ferma les yeux. Pour ne pas le voir. Pour le remplacer.

La honte lui coupa le souffle. Elle trahissait tout à la fois. Theorlingas, en lui mentant. Elle-même, en cédant. Ceïlan, en projetant sur un autre un désir qu’elle refusait d’accepter.

Et pourtant, elle ne l’arrêta pas. Pas tout de suite.

Il gémissait à demi, perdu dans son plaisir. Ses mains tremblaient. Il haletait contre sa gorge. Puis son corps tressaillit, et elle le sentit jouir en elle, sans qu’elle ait rien partagé de cet élan.

Alors, seulement, elle le repoussa avec douceur, du plat de la main sur le torse.

- Arrête… murmura-t-elle.

Pas de colère. Pas de honte dans la voix. Juste une fatigue immense.

Surpris, Theorlingas s’écarta. Il cligna des paupières, la regardant avec une inquiétude sincère.

- Je t’ai fait mal ? demanda-t-il.

- Absolument pas, répondit-elle aussitôt.

Déjà, des éclats de rire fusaient entre les arbres, cristallins et moqueurs. Elian sursauta.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, en scrutant les feuillages.

Theorlingas grimaça, mal à l’aise.

- Tu n’as pas eu de plaisir…

Elian se raidit. La remarque la frappa comme une gifle.

- Et donc ? lança-t-elle, glaciale.

- Je… je n’ai pas su t’en donner, balbutia-t-il, le regard fuyant. Je suis désolé…

Un autre rire jaillit, suivi d’un murmure à peine dissimulé. Elian sentit la colère l’envahir.

- Ils se moquent de toi ?! s’étrangla-t-elle.

Theorlingas baissa les yeux. Elle comprit qu’elle avait vu juste. L’injustice la frappa de plein fouet. Une pensée traversa l’esprit d’Elian. Une pensée qui lui donna la nausée.

- Tu veux dire que non seulement les femmes elfes doivent baiser à longueur de journée, sans jamais dire non, mais qu’en plus elles doivent prendre leur pied à chaque fois ? Et sourire ? Et remercier ?

Le silence retomba, d’un coup. Un silence compact, gêné. Theorlingas ouvrit la bouche, la referma. Son trouble disait son ahurissement.

- Tu préférerais que cela leur soit désagréable ? murmura-t-il, le regard perdu. Qu’elles en souffrent ? Tu nous en veux de nous assurer de leur bien-être ?

Elian resta figée. À court de mots. Une colère froide coulait sous sa peau. Ce n’était pas le plaisir qui posait problème. C’était l’obligation. Le devoir de jouir. Le devoir d’aller bien. Pas le droit d’être brisée. Pas le droit d’être ailleurs. Il fallait produire du plaisir.

- J’apprécie ton aide, mais pas comme ça. Plus jamais.

Elle se détourna, le cœur battant trop fort, pour masquer ses larmes. De rage. De solitude. Elle sortit de l’eau sans se retourner.

- Je voudrais m’habiller, dit-elle sans croiser le regard de Theorlingas. Comment je me sèche ?

- Je vais te montrer, répondit-il en quittant le bassin à son tour.

Il s’arrêta à un passage entre deux rochers. Ses cheveux se soulevèrent, agités par un souffle invisible. Elian s’approcha, sceptique. Lorsqu’elle sentit le courant d’air chaud glisser sur sa peau, elle ferma les yeux. Quelle caresse délicieuse. Elle en oublia presque la scène d’avant.

Une fois sèche, elle enfila le bas. La matière glissa contre ses jambes comme une onde tiède. Pas de couture, pas de fermeture. Une seconde peau. Le tissu se modelait à elle, souple mais ferme, épousant ses formes sans les contraindre. Une sensation de légèreté, de maintien - une armure invisible.

Theorlingas lui tendit le haut. Elle accepta son aide sans un mot. Son épaule protestait au moindre geste. Il ne toucha que ce qu’il fallait, ni plus, ni moins. Les manches épousèrent ses bras, l’enserrant comme une promesse. La température de son corps s’harmonisa. Ni froid, ni chaleur, juste… l’équilibre.

Il lui passa la tunique, le dernier voile. Puis il sourit, discret. Elle ne répondit pas.

- Tu es magnifique.

Elian n’esquissa pas un sourire. Le compliment glissa sur elle, sans l’atteindre. Il aurait pu être adressé à une autre. Cela n’aurait rien changé.

Elle effleura son bras, comme pour vérifier que cette peau, ce tissu, lui appartenait bien. Les vêtements la transformaient. Elle se sentait… complète. Comme si elle avait enfin rejoint un corps qui aurait dû être le sien depuis toujours.

Et c’était ça, le plus cruel.

Une vague de tristesse monta. Brute, profonde. Elle l’écrasa de toutes ses forces. Pas maintenant. Pas ici.

- Je vais te montrer quelque chose, dit-il avant qu’elle ait pu souffler un mot.

Elle aurait préféré qu’il se taise. Juste un instant de silence. Elle se sentait vidée. Chaque fibre d’elle criait la fatigue, physique, nerveuse, jusqu’à l’os.

Elle se força. Ce n’était pas le moment de le blesser, pas après tout ça. Il voulait bien faire. Elle se tint droite, le regard éteint, et attendit.

Theorlingas se pencha, ramassa sa ceinture de cuir et la lui attacha autour de la taille. Il attrapa sa dague, soigneusement rangée dans son fourreau - Elian ne savait même plus quand elle l’avait récupérée.

Elle le regarda faire et réalisa un détail qui jusque-là lui avait échappé : il ne portait pas d’arme.

Pas de couteau, pas même un bâton. À Falathon, ça aurait été suicidaire. Là-bas, même les enfants avaient une lame à la ceinture.

Mais ici… ici, c’était la norme. Theorlingas lui avait dit que les elfes n’avaient pas d’acier, qu’ils échangeaient leurs teintures contre des pointes de flèches, rien de plus.

Pas de dagues. Pas d’épées. Pas d’usage.

En ce moment, c’était elle l’anomalie. Elle seule brillait de métal, tranchante, étrangère. Et pourtant… vivre sans lame, c’était impensable. Foraine, voleuse, tueuse - le vide à sa ceinture l’aurait rendue folle.

Elle ne l’arrêta pas quand il lui prit sa dague. Même blessée, elle le savait : s’il tentait quoi que ce soit, il n’aurait aucune chance. Une main lui suffisait.

Face à elle, Theorlingas posa la lame contre son propre avant-bras, juste sous le coude. Il appuya, pas trop fort, puis fit glisser le tranchant. Elian sursauta.

Rien. Le tissu n’avait pas bougé.

- Incroyable, souffla-t-elle, bouche bée.

- Les ronces, les fougères, le vent… Cette matière résiste à presque tout.

Elle hocha la tête. Ce tissu était exceptionnel. Les elfes la déstabilisaient. Primitifs sur bien des aspects, mais d’une finesse déroutante sur d’autres. Un peuple de contradictions.

- C’est toi qui gères les araignées qui produisent ça ?

- Oui mais pas que. Je suis maître nilmocelva. Je supervise les nilmocelva d’Irin. Je chante pour les araignées, certes, mais c’est une activité secondaire. Je passe le plus clair de mon temps à écouter, transmettre les besoins, former les enfants qui deviendront chanteurs à leur tour.

- Transmettre les besoins ? répéta Elian, intriguée.

- Le tama est fait en partie de miel, dit-il. Ce miel nous vient d’abeilles, qui choisissent de nous céder une part de leur récolte.

- Pourquoi font-elles ça ?

- Parce qu’en échange, les nilmocelva veillent sur elles. Contre les guêpes, les ours… tous les prédateurs.

- Et ça marche ? Tu leur demandes gentiment de partir, et ils obéissent ?

- Pas toujours, bien sûr. Mais souvent, oui. Les animaux nous font confiance. Ils sentent qu’on ne leur veut aucun mal. Qu’on veille sur eux.

Elian plissa les yeux.

- Donc, il y a un chanteur pour les abeilles, un pour les guêpes, un pour les ours, un pour les écureuils… pour chaque espèce ?

- Plusieurs, en fait. Il faut couvrir toute la forêt. Et plusieurs ruches, pour fournir assez de tama. Surtout quand une petite nouvelle les engloutit par dizaines.

Elle lui lança un regard en coin. Le reproche était tendre. Elle esquissa un sourire.

- Il y a aussi des nilmocelva généralistes, poursuivit-il. Des chanteurs qui parlent à tous les insectes, leur demandant d’éviter les zones elfiques. C’est pour ça qu’aucune mouche ne tourne autour de nos fruits, que tu ne verras jamais de fourmis sur le sol, ni de moustiques lors de tes bains. Ce n’est pas qu’ils n’existent pas. Ils sont là, bien présents, nécessaires à la vie… mais ils nous contournent.

Elian sentit le frisson de la vérité. Elle n’avait jamais vu de moustique, jamais entendu une mouche bourdonner proche de son oreille. Elle n’y avait pas prêté attention. Jusqu’à maintenant.

- Et toi, tu fais quoi exactement ?

- Je transmets. Parfois, un chanteur des ours continue de protéger une ruche… longtemps après sa mort. Il a oublié. C’est mon rôle de le lui rappeler. De lui dire que l’arbre est vide, que l’ours peut passer. De coordonner, d’actualiser. Une mémoire vivante.

Elle se sentait vidée. Tout semblait trop vaste, trop dense. Ces choses-là auraient dû être naturelles, instinctives. Pour elle, tout restait à apprendre. À reconstruire.

Elle se baissa, ramassa ses brassards d’archère. Le reste de ses vêtements gisait là, déchiré, maculé de sang. Elle les ignora.

- Tu n’en as pas besoin, dit Theorlingas. Les manches te protégeront bien mieux que ça.

Elle ne répondit pas. Se contenta de se retourner, lentement. Sa main glissa contre l’intérieur de son poignet, enclencha le mécanisme. La lame d’assassin jaillit en un éclair.

- Ça offre ça aussi ?

Le nilmocelva sursauta, les yeux rivés sur l’acier.

- C’est comme ça que je l’ai tué, précisa-t-elle. La lame est allée droit dans son cœur, tranchant mes liens au passage. Le reste, c’était juste… du théâtre.

Theorlingas déglutit avec peine. Il restait immobile, fasciné, bouleversé. Sa reine, si jeune, imposait une force qui dépassait la sienne.

- Ramène-moi à ma chambre, dit-elle d’un ton sans appel.

- Bien sûr, Majesté, répondit-il avec une inclinaison sincère.

Il y avait dans sa voix une forme de respect nouveau.

Quand la porte se referma, Elian tomba à genoux. Le souffle court. Elle ne fit aucun effort pour retenir ses larmes. Elles coulèrent longtemps. Et ne changèrent rien. Le poids restait là. Inerte. Immobile. Écrasant.

Le sommeil la prit sans douceur, larmes séchées sur la peau.

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