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Chapitre 23 : Bintou - Confiance

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Par Nathalie

Bintou resta jusqu’à la fin. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à sauver. Quand elle revint, titubante, le visage creusé, les bras couverts de suie et de sang sec, Aera la détailla d’un regard inquiet.

- Tu as une mine affreuse.

- Trente-trois personnes sont venues jusqu’à nous, annonça Rethal, les bras croisés. Les villages voisins les ont pris en charge. Et là-bas ?

- Tous morts, répondit Bintou sans détour.

Un silence bref. L’ombre d’un frisson.

- Ne reste plus qu’à brûler le village, dit Aera.

Bintou leva une main. Une vague de chaleur monta, puis les flammes jaillirent, hautes, rugissantes, engloutissant la paille, le bois, les restes. Un bûcher pour les morts. Une barrière contre le mal.

Aera et Rethal fixèrent le brasier, bouche bée. D’un seul geste, elle avait fait naître un incendie dévorant. Sans incantation. Sans cérémonie.

Pendant qu’ils restaient figés, elle s’accroupit près du petit garçon.

- Bonjour, Mamou.

Il tourna vers elle un visage tordu de larmes, les yeux reflétant les flammes.

- Merci d’être resté, murmura-t-elle.

- Je n’ai nulle part où aller, sanglota-t-il. Tout est parti.

- Tu te trompes. Il y a beaucoup de familles qui aimeraient accueillir un garçon courageux comme toi. Mais si tu veux, j’ai une autre proposition. Veux-tu devenir mon apprenti ?

Rethal s’étouffa.

- Ton apprenti ? répéta-t-il, incrédule. Tu te prends pour qui ? Tu n’es même pas shaman !

Aera se raidit. Le ton de Rethal, ses mots mal choisis, heurtaient plus que les flammes.

- Tu es censée être une shaman ? demanda Mamou, le regard levé vers elle. Je ne savais pas que les femmes pouvaient…

- Il suffit d’aller voir le Mtawala, coupa Aera. C’est lui qui décide.

- Il ne la désignera jamais ! s’emporta Rethal. Une étrangère ? Jamais il…

- Bintou n’est pas une étrangère ! trancha Aera d’une voix glaciale.

- Elle a disparu pendant des années ! Où étais-tu ? cria Rethal. Qu’est-ce que tu caches ?

Bintou planta ses yeux dans les siens. Un regard fixe, dur, insondable. Et elle ne répondit pas. Le silence était plus tranchant qu’un refus.

Bintou ne parlerait pas des elfes noirs. Jamais. Ils ne voulaient pas. Ils avaient interdit qu’elle parte de peur qu’elle ne parle d’eux, ne donne envie à des envahisseurs de s’en prendre à eux. Elle tairait leur existence. Son passage à L’Jor resterait un secret à jamais enfermé en elle. Ses lèvres resteraient scellées. Nul ne saurait. Ni pour les elfes noirs. Ni pour les eoshen. Ni pour lui…

- Je veux bien, dit Mamou d’une voix douce. Devenir ton apprenti.

- C’est hors de question ! s’emporta Rethal.

Bintou ne tourna même pas la tête vers lui.

- Merci de ta confiance, Mamou, murmura-t-elle. J’aimerais te faire quelque chose… mais j’ai peur du résultat.

- Tu m’as sauvé la vie ! lança l’enfant, les yeux brillants. Tu as sauvé plein de gens de mon village. Je te donnerai tout ce que tu veux !

Bintou soupira. Elle plissa les paupières. La peur, la douleur, l’absence remontaient en vague sourde.

- Qu’est-ce qu’il y a, Bintou ? demanda Aera, attentif.

- Je veux… lui montrer son moi intérieur.

- Lui quoi ? fit Aera, interloquée.

- C’est dangereux, précisa Bintou.

- Alors ne le fais pas ! gronda Rethal. Cet enfant ne mérite pas de…

- Dangereux pour moi, pas pour lui, coupa-t-elle.

Rethal se figea. Bintou détourna le regard.

- Chaque fois que je fais ça, je frôle la mort, marmonna-t-elle. Et cette fois… je suis seule.

Son maître l’avait sauvée lorsqu’elle avait montré son moi intérieur à Syphry. Ici, il n’y avait personne. Juste ce vide. Ce gouffre. L’absence comme un cri étouffé. La tristesse l’engloutit d’un seul coup. Il n’était plus là. Il ne serait plus jamais là.

Ses perceptions se brouillèrent. L’assemblage de Mamou s’effaça, tout comme les autres. Le shen devint inaccessible.

« Tes émotions. »

La voix de son maître résonna dans sa tête, calme et sévère à la fois. « Tu dois les contrôler. »

Le souvenir l’assaillit. Viscéral. Tranchant.

- Bintou ? souffla Aera. Tu es avec nous ?

- Qu’est-ce qu’elle a encore ? marmonna Rethal.

- Ça lui arrive souvent, répondit Aera, le regard rivé sur elle.

Bintou se mordit la lèvre. Puis elle inspira, avant de relâcher l’air dans un souffle tremblant.

- Aera, tu veux bien me préparer à boire… et à manger ?

- Manger ? répéta Aera, interloqué. Je t’ai… jamais vue manger. Euh… oui, oui, bien sûr !

Bintou savait que sans ancrage, rien ne marcherait. Un massage ne suffirait pas. Et elle n’avait pas les plantes pour un somnifère.

- Mamou, dit-elle. J’ai besoin que tu te détendes. Et que tu répètes, dans ta tête ou à voix basse, que tu es d’accord avec ce que je fais. D’accord ?

- Je ne comprends pas, avoua-t-il.

- Je sais. Mais fais-moi confiance. Je vais te montrer ton moi intérieur.

- C’est quoi ?

Bintou ouvrit la bouche. Rien ne sortit. Elle ne savait pas expliquer. Pas avec des mots d’enfant. Pas avec des mots humains.

- Peu importe, dit Mamou. C’est pas grave.

Il s’allongea sur le côté, docile. Son petit corps encore amaigri se fit paisible. Et elle l’entendit. Un murmure. Régulier. Il répétait, mot à mot, ce qu’elle lui avait dit. Il l’écoutait. Il l’acceptait.

Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un la croyait sans condition.

- Ça va aller très vite, indiqua Bintou à Aera. Si cela se passe comme les dernières fois, je vais hurler et m’écrouler. J’aurais avant tout besoin d’avoir à manger et à boire dès mon réveil.

- Pourquoi le fais-tu si c’est si dangereux ? N’y a-t-il pas un autre moyen ? s’enquit Aera.

Bintou se rappela du professeur de régénération naturelle, ancien shale ayant perdu sa capacité à projeter avant de la retrouver grâce à elle. Il tentait de les aider de son mieux. Le professeur dont Syphry et Sylenn, lassés de l’entendre débiter des âneries, se moquaient. « L’eau mouille et le feu brûle ». Aucune chance qu’elle s’y prenne de cette manière ! Elle secoua négativement la tête.

Elle activa le shen, retrouvant l’assemblage magnifique de l’enfant. Elle se détendit, prête au choc. Très vite, elle saisit le grand fil blanc voletant librement et l’accrocha à sa place dans l’ensemble.

- Elle n’a pas crié, dit Rethal. Elle respire ?

- Oui, répondit Aera.

- Comment te sens-tu ? demanda Rethal.

- Extrêmement bien ! s’exclama Mamou.

Bintou soupira d’aise intérieurement. Son corps se faisait broyer de l’intérieur. Tous ses os se brisaient, ses poumons se remplissaient d’acide pur, ses tendons lâchaient un à un, ses intestins se déchiquetaient. Cela ne l’empêchait pas d’entendre. Ses yeux clos ne voyaient cependant pas.

- Je ne me suis jamais senti aussi plein d’énergie, s’enthousiasma l’enfant. Merci Bintou ! Je… Qu’est-ce qu’elle a ?

Bintou sentit qu’on la secouait.

- Aidez-la ! hurla Mamou.

- Elle a dit qu’elle aurait besoin de manger et de boire à son réveil, indiqua Rethal.

Bintou entendit des bruits de pas s’éloignant puis rien.

- Elle respire toujours ? demanda Rethal après un long moment.

Pas de réponse. Bien sûr qu’elle était en vie ! La douleur le lui rappelait méchamment. Comme elle aurait aimé avoir un eoshen près d’elle. Un contact et hop, fini. Elle avait trop pris l’habitude de cette facilité. Cette souffrance, cependant, ne valait pas la Nech’i kwasi de son maître. Bintou y avait survécu. Elle savait qu’elle vaincrait ici encore. Sa régénération naturelle était haute.

- Tenez !

- Mamou ? Tu as trouvé ça où ? s’exclama Aera.

- Au village. J’y retourne pour en ramener davantage !

- Au village ? répéta Aera d’un ton ahuri.

- C’est impossible, dit Rethal. Il ment. Nul ne peut faire l’aller et retour aussi vite alors un môme aussi petit…

- Et il aurait trouvé tout ça où selon toi ? répliqua Aera.

Bintou se sentit soulevée. Un liquide froid et sucré pénétra sa bouche. Malgré la mâchoire déboîtée et l’œsophage en feu, elle se força à avaler. Son corps lui envoya une sensation de bien-être, disparaissant presque aussitôt pour être remplacée par une douleur atroce. Elle en voulait encore. Heureusement, cela recommença.

- Elle avale ? demanda Rethal.

- Oui. Viens m’aider au lieu de glander !

- Je monte la garde, répliqua Rethal.

Aera ronchonna et continua seul à prendre soin de Bintou. Elle entendit des bruits de pas s’approcher. Précipités, désordonnés. Un souffle court, haletant.

- Mamou ? Mais… bredouilla Aera.

- Elle a déjà tout avalé ? s’étrangla Mamou.

Bintou aurait souri si elle en avait capable. Douce ironie que d’être de l’autre côté.

- J’y retourne ! s’écria l’enfant, déjà reparti.

- Mamou ! Attends ! Ne…

Aera s’arrêta de parler. Il nourrit encore Bintou. La douleur s’éloignait. Son corps commençait à revenir. La nourriture cessa de toucher ses lèvres et Bintou ouvrit les yeux, juste à temps pour voir Mamou arriver en courant. Son visage ruisselait de sueur, ses bras chargés de victuailles tremblaient mais il souriait, radieux.

- Merci, Mamou. Reste là. Je finirai en méditation.

- En quoi ? dit l’enfant.

Bintou avala tout ce qu’il lui avait apporté puis se mit en tailleur avant de dire :

- Tu devrais essayer. Maintenant que je t’ai montré ton moi intérieur, tu peux méditer, toi aussi.

- Moi aussi je médite, répliqua Aera.

- Non, le contra Bintou avant de fermer les yeux et de contacter son moi intérieur.

Toute souffrance disparut. Elle ne retrouverait pas tout de suite son plein potentiel, mais au moins, elle se sentait bien.

Sa régénération naturelle à son apogée, elle ouvrit les yeux. Mamou méditait, immobile. Aera et Rethal dormaient. À l’aube, ils découvrirent un bon repas et un feu qui crépitait.

- Merci, Bintou, dit Aera.

- De rien. J’ai besoin que vous soyez en forme… pour me guider.

- Te guider ? répéta Aera.

- Vers le Mtawala, précisa-t-elle. Je ne sais pas où il se trouve, moi !

Aera hocha la tête, Rethal la secoua.

- Tu vas devenir officiellement une shaman ? Et moi ton vrai apprenti ? s’écria Mamou en émergeant de sa méditation.

Bintou lui adressa un clin d’œil, son sourire complice accroché aux lèvres. L’enfant rayonna de bonheur.

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