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Chapitre 1 : Elian – Guérison

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Par Nathalie

Brouillard.

Souffrance.

Peine.

Des mains qui se posaient sur elle. Elian ne voulait pas. Elle hurla. Seul le silence lui répondit. Aucun son ne sortait de sa gorge. Les mains étaient nombreuses. Elles forcèrent ses chemins de vie, suivirent ses lignes énergétiques, les obligèrent à changer de direction, les tirèrent, les poussèrent avec violence. Elian pleurait intérieurement. Elle aurait voulu qu’on la laisse tranquille, que les caresses cessent.

Elle perçut une dispute au dehors. Les mots lui échappaient mais le ton l’indiquait. Qui se battait ainsi près d’une morte ? Ne pouvait-on pas lui ficher la paix ? Son esprit ne parvint d’abord pas à donner du sens aux sons. Bientôt, il effectua les connexions adéquates. Les gens autour d’elle parlaient en lambë, la langue des elfes des bois.

Elian reconnut la voix de Ceïlan. Son visage, doux et sage, beau à en mourir, lui revint en mémoire. La première fois qu’elle l’avait vu, dans la salle de bal royale à Tur-Anion, lors du tournoi d’archerie qu’Elian avait remporté contre un Armand Thorolf menaçant.

Le monde avait disparu, ne laissant que lui. Les tambours dans son cœur avaient explosé dans son crâne. Sa respiration devenue haletante. Ceïlan. Beauté éclipsant toutes les autres.

Son esprit l’emmena vers la démonstration d’archerie en binôme face une foule en délire, mélangeant la première et la deuxième. Ses pensées filèrent vers la source d’eau, les confessions, la confiance réciproque, assez pour que Ceïlan livre quelques secrets elfiques et qu’Elian dévoile sa chevelure blonde.

Les elfes. Irin. Sa découverte de la ville en hauteur. Le miel entouré de lyma. Beïlan, le roi, l’ancien roi, son frère, son demi-frère, le fils de Khala, le roi des elfes noirs, l’ancien roi. Elian l’avait tué, prenant sa place, la donnant à… comment s’appelait-il déjà ? Tout était flou. Sélim ? Non. Saelim ! C’était ça. La douleur dans son épaule droite, incommensurable, illimitée, partout et la mort qui se refusait.

L’œuvre de Ceïlan, sans aucun doute. Guérisseur hors pair. Capable de soigner même le pire. Beïlan le haïssait pour cela. Une plaie. Le chef des dissidents, luttant contre son propre frère ayant démis leur mère de son trône parce qu’elle refusait d’écarter les cuisses, parce qu’elle n’avait mis au monde que deux enfants… Trois, en comptant Elian.

Leur mère… L’esprit d’Elian recolla les morceaux, assembla un puzzle porteur d’une souffrance supérieure à celle de toutes les blessures qu’Elian n’ait jamais connu, au-delà de la torture infligée par Khala, au-delà de ce qu’elle ressentait maintenant. Une douleur mentale. Une douleur émotionnelle. Car si Ceïlan, Beïlan et Elian avaient la même mère, alors cela faisait de Ceïlan le frère d’Elian. Lien interdisant à jamais une relation charnelle, intime, personnelle.

Le hurlement d’Elian resta bloqué dans sa gorge. Son corps en était incapable. Ses larmes la noyèrent de l’intérieur.

On lui saisit la tête. Elian voulut repousser la main ferme. Son corps ne lui répondit pas. On la força à boire. Cela avait le goût de l’argile. Elle fut forcée d’avaler. La douleur explosa en elle. Elle perdit connaissance.

Les mains étaient de nouveau sur elle, partout, la caressant, accompagnées d’une douce chaleur. Elian grogna en pensées. Petite, les hommes aussi étaient gentils avec elle et pourtant, ce qu’ils faisaient était mal. Elian souhaitait qu’on la laisse tranquille. Comment l’exprimer dans cet état ? Elle aurait voulu pouvoir pleurer. Son corps s’y refusa.

Nouvelle dispute dehors. Des voix masculines s’affrontaient. Ceïlan et d’autres. Les mots s’envolaient sans faire sens dans son esprit embué de souffrance. Elle souhaitait le calme et la tranquillité. L’ambiance explosive près d’elle lui déplaisait. La dispute cessa.

Elian s’apaisa. Elle se permit un petit sourire et ouvrit les yeux. Cela lui valut d’être saisie et forcée d’avaler un liquide : un goût de moisissure et de sang, une pâte tiède qui s'accrochait à sa langue. Elle se promit de ne plus jamais montrer signe de conscience. Elle voulait seulement qu’on la laisse en paix.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, dit une voix masculine près d’elle.

Elian eut envie de sourire mais se retint. Lorsqu’elle indiquait qu’elle était éveillée, on la forçait à avaler cet immonde liquide nauséabond. Pas question !

- Je sais que tu es consciente, indiqua-t-il d’un ton malicieux. Puisque tu ne veux pas ouvrir les yeux, fort bien. Ce sont donc tes oreilles que je vais satisfaire.

Pendant quelques instants, il ne se passa rien puis un chant retentit près d’elle, un piaillement d’oiseau. Comme il était beau ! Doux et puissant, joyeux et libre, virevoltant et pétillant. Elian ne put résister à sa curiosité. Elle ouvrit les yeux pour découvrir une petite mésange commune, juste à côté d’elle, qui lui offrait un spectacle privé. Elle avait la poitrine rebondie comme une goutte de soleil, et chaque trille sonnait comme une perle qui tombait dans l’eau.

Un peu en retrait, un elfe silencieux, immobile. Blonds aux yeux bleus, comme tous les membres de son peuple, il portait l’habit elfique typique, moulant, adapté, résistant, vert avec des teintes de jaune et de violet. Son corps fin lui offrait l’agilité nécessaire à se mouvoir dans la forêt. Il était beau sans être extraordinaire. Rien de comparable avec Ceïlan.

Elle détourna le regard. Ceïlan serait à jamais un mirage, une zone interdite, un rêve d’adolescente ignorante, un fantasme irréalisable, à enfouir à mille lieux sous terre, à endormir, à bannir, à anéantir.

Elian se concentra sur le récital donné par le volatile, appréciant les trilles, les pépiements, les ondulations. Le concert terminé, Elian, épuisée, replongea dans le sommeil, le sourire aux lèvres.

- Je t’avais ordonné de ne pas l’approcher ! s’écria Ceïlan faisant sursauter Elian dans son sommeil tranquille.

- Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi, répliqua la voix masculine ayant salué Elian quelques instants plus tôt.

Elian plissa des yeux. Elle voulait être entourée de calme et de tranquillité, pas de conflit.

- Pardon, Majesté, dit la voix masculine. Je me retire.

Elian sentit la main de Ceïlan se poser sur son épaule meurtrie.

- Non, parvint-elle à articuler.

- Je fais cela pour t’aider, indiqua Ceïlan d’une voix douce.

- Je ne veux pas, murmura-t-elle dans un souffle.

- Ta guérison en dépend. Il faut…

- La reine a dit non, gronda une voix masculine qu’Elian n’avait jamais entendue.

- Elle n’est pas en état de… commença Ceïlan.

- Retire ta main.

La voix était ferme, autoritaire et menaçante. Enfin, le contact cessa. Elian soupira d’aise et s’endormit, heureuse de se sentir protégée. Elle ne savait pas par qui. Cela n’importait pas pour le moment. Plus tard, elle demanderait. Plus tard, elle remercierait. Le sommeil serein dans un cocon de sécurité l’engloutit.

- Que la lune et le soleil guident tes pas.

Elian ouvrit les yeux. Le sourire de l’elfe élargissait un visage harmonieux. Il était revenu. Elle le savait avant même de le voir - l’odeur douce d’écorce chauffée, toujours la même, flottait dans l’air. Pas d’oiseau aujourd’hui. Elle eut un petit soupir, presque déçue.

L’elfe désigna le plafond du menton. Elle suivit son geste. Des milliers de papillons multicolores formaient une mosaïque mouvante, et leurs battements d’ailes synchronisés faisaient frissonner la lumière. Époustouflant. Elian ne put détacher les yeux du ballet vivant, trop court malgré sa longueur.

- Maintenant, il faut se nourrir. L’esprit seul ne suffit pas.

L’elfe lui tendit un verre. Elian fit la moue.

- Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

L’elfe renifla le verre puis annonça :

- Je dirais de la pomme, de la cannelle et un peu d’orange.

- C’est immonde, indiqua Elian.

- Ton palais est peut-être endommagé, je ne sais pas, dit l’elfe en buvant une gorgée. Moi, je trouve ça délicieux.

Son épaule droite n’étant pas disponible, Elian tendit son bras gauche et attrapa le verre. Son regard tomba sur son bras d’archer contenant sa lame d’assassin cachée. Elle lui avait sauvé la vie. Souvenirs désagréables. Tant celui-là que l’attaque surprise de son ancien propriétaire, un jour de pluie. Mise à prix. La tête d’Elian valait de l’or. Quelqu’un la voulait morte. Qui ? Pourquoi ? Seule certitude : le rapport avec les elfes noirs. Khala connaissait l’identité du commanditaire. Les morts ne parlent pas.

- Où est Beïlan ? demanda-t-elle.

Il se figea. Le verre plein suspendu dans sa main, ses yeux posés sur elle, immobiles. Un battement de cil, rien de plus.

Il mit quelques instants à répondre, comme s’il cherchait ses mots - ou qu’il avait oublié comment parler.

- Aucune idée. Il n’est pas reparu et s’il le faisait, l’accueil ne serait pas aimable.

Dommage, pensa-t-elle. Elle ne voulait ni le voir, ni l’écouter. Elle voulait l’interroger. L’essorer. Lui extorquer chaque bribe de vérité. Il savait des choses, elle en était sûre. Peut-être qu’il connaissait le nom de celui qui avait mis sa tête à prix.

Elle avisa le verre dans sa main. Sa gorge sèche et ses lèvres gercées donnèrent raison à son interlocuteur : même si c’était mauvais, elle devait se sustenter.

À peine Elian essaya-t-elle de se redresser pour boire qu’une douleur intense partit de son épaule droite pour irradier dans tous son torse avant de remonter vers le crâne. Le verre tomba, son contenu se répandant sur le sol et Elian hurla de douleur. L’elfe ne dit rien. Il ramassa le verre, le remplit de nouveau puis attendit. Elian se calma.

- Je voudrais m’asseoir, grogna-t-elle.

L’elfe ne bougea pas. Ne dit rien. Ne fit rien. Pourtant, une liane venant du plafond avança vers Elian, tel un ver, se tortillant, sursautant, se rétractant avant de reprendre son chemin, jusqu’à atteindre le lit. Elle l’attrapa. Se hissa. Chaque mouvement déclenchait une vague de douleur, mais elle réussit. Assise. Seule. Une victoire minuscule, mais précieuse.

- Merci.

- C’est Ceïlan qu’il faut remercier, précisa-t-il.

Elian lui lança un regard interrogateur.

- Chacun ses compétences. Celle-là ne fait pas partie des miennes.

Ceïlan parlait aux plantes. Il avait demandé à celle-là de fournir cette accroche, de pousser de cette manière. Elian ne parvint pas à l’en remercier. Penser à lui faisait trop mal. Elle avait besoin de se changer les idées.

Elle prit le verre et le but en faisant la moue.

- C’est vraiment immonde.

- Je ne sais pas pourquoi, avoua-t-il.

- Je peux avoir du lyma au cœur de gelée royale ?

- Du tamaï, indiqua l’elfe.

- Si tu le dis.

- Au miel, c’est du tama. Au cœur de gelée royale, du tamaï.

- Du tamaï, alors, merci.

L'elfe lui apporta une douzaine de boules sombres. Elian en salivait déjà à l'idée de pouvoir enfin manger quelque chose de solide. Elle n’avait pas faim, mais son corps réclamait la nourriture comme une promesse de soulagement.

- Mâche doucement. Cela fait longtemps que ton corps n’a rien avalé de solide.

Elle haussait un sourcil. Son goût devait vraiment être altéré, car bien que le goût ne fût pas désagréable, il n’était pas non plus agréable. C’était juste… neutre, sans saveur particulière. Pourtant, son corps en demandait davantage, la poussant à avaler plus vite, à ne pas se soucier de la qualité.

- Depuis combien de temps suis-je ici ? demanda-t-elle en saisissant une autre boule.

- Trois lunes, annonça l’elfe.

Trois lunes. Elle baissa les yeux et sentit une larme solitaire se frayer un chemin sur sa joue. Trois lunes. Trois longues lunes… et pour quoi ? Elle n’en avait aucun souvenir précis. Le temps s’était écoulé comme dans un brouillard.

- C’est la première fois que nous sommes confrontés au métal noir. C’est une sacrée merde, continua l’elfe. C’est d’autant plus compliqué pour nous que tu refuses les soins des guérisseurs.

Elle continua de mâcher, et dans le même instant, un flot de pensées accéléra son esprit.

Le métal noir. Voilà donc ce qui lui avait causé tant de souffrances. La douleur persistait, lancinante, tapie sous sa peau. Un poison vivant.

Elle aurait dû être morte. Les paroles de Laellia et Khala, une mort atroce en seulement quelques jours, résonnaient encore dans sa tête. Les guérisseurs elfes avaient leurs pouvoirs, mais ce métal… Ce poison dans ses veines était bien plus tenace que ce qu’elle imaginait.

Elle aurait dû mourir. Mais non, elle vivait, par miracle, ou par erreur. Elle se sentait comme une énigme, une survivante sans raison d’être. Et pourtant, ici elle était, au milieu de ce monde qu’elle n'avait jamais voulu, mais qui était devenu sa cage.

Pourquoi survivre ? À quoi bon ? Pourquoi continuer à respirer ?

Pour régner sur un peuple qu’elle ne comprenait pas ? Une société dont elle ne savait rien, avec des coutumes et des règles qu’elle n’avait pas choisies, et auxquelles elle n’avait pas de place. Elle n’avait aucune envie de gouverner quoi que ce soit, et encore moins un peuple si étranger à ses valeurs, à son histoire.

Sa mère l’avait rejetée, abandonnée au loin. Elle l’avait jugée impure, indigne de rester parmi eux. Pourquoi rester ?

Pour retrouver Laellia ? Avaient-elles encore quoi que ce fut en commun ? La princesse, sœur du roi. La reine elfe, une blague de très mauvais goût.

Pour risquer de croiser Beïlan, son propre frère, l’ayant enlevée, ayant prévue de la torturer pour faire parler Laellia avant de l’égorger sans remord ? Reviendrait-il ? Quel accueil lui réserverait-elle ? Elle ne savait plus.

- Tu viens ? proposa-t-il.

Elian hésita, le regardant sans vraiment croire à ce qu'il venait de dire. Venait-il sérieusement de lui proposer de se lever et de sortir ? Après tout ce qu’elle avait traversé, après tout ce qu'elle ressentait, une simple sortie semblait à des lieux de ses préoccupations.

Une voix tonitruante perça ses pensées. Ceïlan. Loin, mais si proche.

- Elle est à l’agonie et il lui propose de se lever ! gronda-t-il depuis l’extérieur. C’est du suicide ! C’est de repos dont elle a besoin pour guérir du métal noir.

Son frère. Son amoureux. Son rêve. Son cauchemar. Avant, elle aurait suivi ses conseils. Pour lui plaire ? Pour le séduire ? Pour le charmer ? Par confiance ?

- Suis-moi, proposa encore l’elfe en ignorant le maître guérisseur.

Elian devait s’éloigner de Ceïlan, rompre cette dépendance, monter un mur entre elle et lui, enfermer ses sentiments en cage. Cet elfe-là lui permettrait de tourner la page, de passer à autre chose.

Sortir de cette chambre lui ferait le plus grand bien. Je m’en fiche de ce que pense Ceïlan, répéta Elian en pensées, le martelant pour tenter de s’en convaincre. Elian hocha la tête. Elle voulait se lever, marcher, respirer l’air frais.

- Mon bras droit ne répond pas, indiqua-t-elle, sa voix brisée par l’effort.

L'elfe se tourna vers elle, un sourire désinvolte sur les lèvres.

- Heureusement que tu as deux bras, annonça-t-il en riant. Allez, viens.

Elle voulut répondre, mais ses lèvres restèrent closes, la douleur la forçant à se concentrer sur sa propre épuisement. Un bras paralysé, une douleur constante, le corps qui lui répondait à peine. Elle ferma les yeux, cherchant à rassembler les forces nécessaires.

Ses doigts tremblants saisirent son bras droit, qu’elle maintint contre son torse de la main gauche. Lentement, de manière presque mécanique, elle se hissa sur ses pieds. Chaque mouvement, chaque geste, semblait une épreuve plus grande que la précédente.

- De quoi ai-je l’air ? demanda-t-elle dans un souffle, la question se heurtant à la lourdeur de l’air.

L’elfe la regarda un instant, un éclat dans les yeux qui ne disait rien de bon.

- D’un cadavre ambulant, répondit-il sans ménagement.

Un soupir s’échappa d’Elian. C’était peut-être cruel, mais elle n’avait pas la force de se vexer. Elle s’était sentie morte de l’intérieur pendant si longtemps que ces mots n’avaient presque rien d’extraordinaire.

- À ce point-là ? demanda-t-elle dans un ton absent, les yeux fixés sur le sol.

L’elfe haussait les épaules, indifférent.

- Heureusement que tu ne te vois pas !

Les mots résonnèrent dans son esprit comme un écho lointain. Elle baissa les yeux et se saisit d’une mèche de ses cheveux. Ils étaient blancs. Blancs comme la neige, comme la cendre, comme tout ce qui disparaît sans laisser de trace. Elle passa ses doigts dans les mèches, presque fascinée par leur couleur irréelle, mais il n’y avait plus rien d'humain ni d’elfique dans cette couleur. Rien de vivant.

L'elfe ne fit aucun commentaire. Il se tourna et sortit sans un mot, comme si la scène qu'ils venaient de vivre était aussi banale qu'un souffle de vent. Il attendait qu’elle le suive, et Elian, dans un geste qui n’appartenait qu’à elle, le fit.

Sans un regard en arrière, sans un autre mot, elle le suivit, les pieds pesants, l’esprit ailleurs. Un cadavre ambulant, pensa-t-elle. Et pourtant, elle avançait encore.

Elle se trouvait en haut d’un arbre gigantesque d’Irin. L’air, vif et frais, chatouillait ses poumons, mais c’était aussi un parfum étrange, mêlé de terre humide et de végétation ancienne, qui imprégnait ses sens à chaque inspiration. Le vent, passant à travers les feuilles, portait une odeur de bois brûlé, de sève et de verdure. Tout était vivant, vibrant autour d’elle.

Les branches sous ses pieds craquaient, résonnant d’un son doux mais ferme, comme si l’arbre lui-même parlait à chaque mouvement. Parfois, une branche pliait sous son poids, mais il était là, toujours à l'écoute, prêt à la guider. Le vent s’engouffrait dans ses cheveux, effleurant son visage, comme un baiser glacé. Pourtant, tout semblait si lointain, comme si elle ne faisait plus qu’observer le monde sans vraiment y être.

Finalement, ils arrivèrent à un arbre encore plus grand, dont la cime semblait toucher le ciel. Là, la vue sur Irin s’étendait dans toute sa splendeur. En dessous, la vaste forêt se tissait en un réseau dense de végétation, mais au-delà, l’architecture végétale d'Irin s’étalait devant elle. Des ponts de bois reliaient les arbres, formant un enchevêtrement complexe de sentiers et de chemins aériens. Des elfes circulaient en silence, leurs silhouettes presque spectrales glissant entre les troncs comme des ombres. Les voix, faibles mais claires, portaient jusqu'à elle, dans un murmure de sons qu’elle peinait à comprendre.

Elle s’arrêta, les yeux écarquillés, regardant cette ville vivante, flottant presque au-dessus du sol. Les arbres étaient des maisons, des lieux de travail, des espaces de vie. Des elfes s’échangeaient des regards, des sourires, des gestes élégants. Des rires discrets se mêlaient aux sons de la nature. L’atmosphère était emplie de bruits presque imperceptibles, mais omniprésents : le chant des oiseaux invisibles, le bruissement des feuilles agitées par le vent, le bourdonnement des insectes.

Jusque-là, elle n’avait vu que du vide, un monde sans direction. Elle s’était perdue dans son propre labyrinthe intérieur, ignorant même quoi chercher. Mais ici, à cette hauteur, dans ce tableau mouvant, elle apercevait pour la première fois ce qui ressemblait à une ville, un lieu vivant, foisonnant. La ville d’Irin. Une ville qui respirait à travers ses racines et ses branches, ses habitants et ses rituels. Une ville végétale.

Elian sentit la brise soulever un voile sur ses pensées. Son cœur, un peu plus léger, battait avec l’écho du monde autour d’elle. Un monde dont elle ignorait tout, mais qui, pour la première fois, se dessinait devant elle, détaillé et vibrant. Ses mains, crispées sur les branches, se détendirent. Le vent, à travers ses cheveux blancs, lui semblait un peu moins froid.

Un écureuil s’arrêta devant Elian, ses petits yeux vifs la fixant, avant de lui tendre un fruit. L’animal, léger comme une plume, attendait. Elle s'en saisit, la texture du fruit froide et lisse sous ses doigts. L’écureuil fit un rapide bond en arrière, puis s’éclipsa, disparaissant dans un tourbillon de feuilles. Elian observa le don avec une curiosité mêlée de surprise, puis se tourna vers l’elfe, un flot de questions dans le regard.

- Je suis nilmocelva, annonça-t-il, sans paraître gêné par la situation.

Elle haussait les sourcils, incertaine de ce terme.

- C’est ton nom ? demanda-t-elle, sa voix trahissant sa confusion.

Il eut un sourire doux.

- Non. Je m'appelle Theorlingas. Nilmocelva, c'est ce que je suis.

Il laissa un instant de silence planer avant d’ajouter :

- Je communique avec les animaux. Je suis expert en arachnides. Les autres espèces m'écoutent... parfois... souvent.

Elian tourna le fruit entre ses mains, le scrutant. Les couleurs en son sein étaient fascinantes, un dégradé de jaune pâle et de rouge vif.

- Tu peux le manger, il est pour toi, ajouta-t-il avec un geste invitant.

Elle croqua dans le fruit. La chair sucrée explosa dans sa bouche, douce et légèrement acide, comme une caresse fraîche contre son palais. Un bien-être immédiat, pur, se répandit dans tout son corps. Sa fatigue, bien que toujours présente, semblait s’alléger un peu.

- Il est bon, murmura-t-elle, surprise par la sensation, presque étonnée de la vivacité de ses papilles.

- C’est une bonne nouvelle si le goût revient, dit Theorlingas.

Peu après, des animaux aux allures aussi diverses que mignonnes commencèrent à arriver, porteurs de fruits frais, d’eau claire et d’autres présents inattendus. Des oiseaux à la peau éclatante, des reptiles aux yeux étincelants, des mammifères discrets. Ils s’approchaient d’Elian sans crainte, avec une douceur cérémonieuse, comme si un rituel de bienvenue avait été instauré en son honneur. Le bruit léger des ailes, des pattes qui effleuraient les branches, emplissait l’air.

Theorlingas, serein, observait la scène avec un amusement discret, mais ses yeux trahissaient une connaissance infinie de ce qui se jouait autour d’eux. Elian, fascinée, se laissa emporter par l’étrangeté de l’instant. Alors qu’une mésange s’approchait pour lui offrir un fruit sec aux teintes dorées, un désir irrépressible monta en elle. Elle avait envie d’entendre cet oiseau chanter. Elle murmura :

- Chante.

Aussitôt, la mésange, enchantée par la demande, s’éleva dans l’air, ses petites ailes vibrant harmonieusement. Elle chanta. Un petit concert de notes légères et joyeuses, un chant pur et cristallin qui suspendit le temps. Puis l’oiseau s’envola, disparaissant dans le ciel de plus en plus bleu.

- Voilà un talent caché fort intéressant, observa Theorlingas, son regard brillant de curiosité. Je t’ignorais nilmocelva. Tu as toujours eu ce contact avec les animaux ?

Elian hocha la tête. Petite, chez les forains, elle domptait les animaux avec une facilité déconcertante. Les forains… Le massacre… La foire aux monstres… Les caresses non désirées… Les nuits enfermées dans la malle…

- Je pourrais t’aider à le développer, poursuivit l’elfe, sa voix douce teintée de conviction. Je suis le maître nilmocelva à Irin.

Elian secoua la tête, se perdant dans ses pensées un instant. Elle n’avait aucune idée de ce qu’une reine elfique était censée faire de ses journées, mais elle ne voulait pas que cela devienne une chaîne autour de son cou.

- Je crains que mes responsabilités de reine ne me prennent tout mon temps, répondit-elle, la voix teintée d’ironie et d’incertitude.

Il la fixa un instant, comme s’il cherchait à comprendre si elle plaisantait ou non. Puis il haussa les épaules.

- Chacun est libre d’utiliser son temps comme il le souhaite, dit-il. Ce n’est qu’une question de choix.

Sa mère, Ariane, n’avait-elle pas été évincée du pouvoir parce qu’elle refusait de consacrer du temps à la baise ?

Elle n’eut pas le temps de répondre. L’elfe la devança :

- Viens, je vais te montrer autre chose.

Elian, trop contente de changer de sujet, le suivit sans hésiter. Il attrapa une corde solide, la tendit vers elle et lui proposa de venir se coller à lui. Sans réfléchir, elle s’approcha et, en un geste presque naturel, se laissa guider. Il la prit par la hanche, sa prise ferme et sécurisante, et tandis qu’Elian passait son bras valide autour de son cou, ils commencèrent leur descente.

Le contact de son corps contre celui de l'elfe, la chaleur de sa peau sous ses doigts, l’odeur fraîche de la forêt qui semblait l’envelopper à chaque mouvement… Tout cela fit vibrer Elian dans une onde d’émotions qu’elle n’avait pas prévu. Le cœur battant, elle se sentit l’espace d’un instant plus proche de lui que de tout autre être. À peine arrivés au sol, elle ne retira pas tout de suite son bras de son cou. Elle restait suspendue à lui, comme si elle redoutait que le monde autour d’elle ne s’effondre.

Il sourit, un sourire qui réchauffa son cœur, et relâcha ses hanches. Elian, un peu déstabilisée, prit un instant pour se détacher de cette proximité. Elle baissa les yeux, gênée, puis mit un peu plus de temps à remettre une distance décente entre eux, comme si elle se réappropriait enfin son propre espace.

Il la guida à travers un tunnel qui s’enfonçait dans le sol. Le boyau était étroit, mais suffisant pour se tenir debout. Ses murs, recouverts d’une substance blanchâtre, irradiaient d’une lueur bleutée. Cette lumière douce, irréelle, illuminait l’obscurité autour d’eux, dessinant des ombres dansantes sur le sol rocheux. C’était magnifique, fascinant, mais Elian sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. La beauté des lieux contrastait avec une sensation de suffocation qui grandissait en elle.

Chaque pas qu’elle faisait, l’air devenait plus dense, plus oppressant. Sa respiration, d’abord calme, commença à devenir plus lourde. L’étroit tunnel, bien que majestueux, la rendait nerveuse. Ses pensées se précipitaient, ses nerfs se tendaient. Les murs blancs se resserraient autour d’elle, et Elian sentit la claustrophobie monter, lentement, mais sûrement. L’air se raréfiait à chaque mouvement.

- Elian ?

La voix de Theorlingas la coupa dans ses pensées, douce mais pleine d'inquiétude.

- Je ne te lâche pas. Je reste avec toi.

Elle sentit sa présence rassurante à ses côtés, mais cela n’arrêta pas la vague d’anxiété qui l’envahissait. Elle hocha la tête, mais cela ne suffisait pas. Son corps commençait à se tendre, à se refermer sur lui-même. À chaque respiration, elle se sentait de plus en plus coincée, comme si l’espace se comprimait autour d’elle. Le souffle d’Elian se fit plus court, plus désespéré.

- Je… tenta-t-elle de répondre, mais sa gorge était serrée, les mots se coinçant.

Elle fit un pas supplémentaire, puis un autre. Puis tout s’effondra. Elle tomba à genoux, le sol glissant sous elle. La pièce, si belle au départ, lui parut soudain un piège. Un souvenir, un éclat d’enfance, envahit son esprit : la malle.

Elle hurla. Un cri déchirant de terreur jaillit de ses lèvres. La douleur dans son épaule explosa, une brûlure intense qui se mêlait à la panique qui montait dans sa poitrine. Tout devint flou.

Elle sentit les bras solides de Theorlingas se refermer autour d’elle, la soulevant avec une force calme et déterminée. Son souffle chaud effleurait sa peau tandis qu’il la portait hors du tunnel, dans l’air frais de la forêt. La lumière de l'extérieur la frappait de plein fouet, mais Elian ne se sentit pas plus apaisée. Elle laissa son corps se détendre contre lui, fermant les yeux, épuisée, tandis qu’il la ramenait vers la chambre végétale. Ses bras la soutenant, son parfum d'herbes et de bois frais lui apportaient un peu de réconfort, mais l'angoisse, elle, ne s’éteignait pas.

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