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Chapitre 8 : Elian - D’un monde à l’autre

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Par Nathalie

Aux abords de Tur-Anion, Elian quitta le véhicule sans un mot, l’ombre de sa silhouette se fondant aussitôt dans la foule citadine. Pas un regard ne s’était attardé sur elle depuis le départ de Liennes. Juste une passagère de plus, silencieuse et terne, sans couleur ni éclat. C’était tout ce qu’elle voulait être.

Elle repéra une auberge aux volets fatigués, acheta une chambre d’un geste assuré - la bourse dans sa main n’avait été sienne que depuis quelques instants. L’or avait changé de propriétaire sans heurt, sans résistance.

À l’aube suivante, elle gravit les marches du palais de Tur-Anion, la tête haute, le pas assuré. Elle ne cherchait pas à se faire oublier cette fois-ci. Un page, tout juste sorti de l’enfance, s’approcha, les joues rouges de devoir et de hâte. Il lui tendit un message qu’elle déplia et lut d’un œil rapide avant de lui rendre un sourire absent. Elle monta les marches, les bottes étouffées par le tapis cramoisi, et franchit les lourdes portes sans hésitation.

La cour où elle déboucha accueillait les curieux, les courtisans sans rang, les badauds en quête de faste. Une seconde porte s’ouvrit, sans bruit. Habituellement close. Elian s’y engouffra.

Bran attendait dans le jardin intérieur, seul, entre des haies taillées au cordeau et un jet d’eau chantonnant. Il portait un pourpoint de soie bleue bordé d’or, des chausses ajustées, une ceinture richement ornée dont le pendant effleurait ses genoux. Fini le temps des cachettes. Son apparence parlait pour lui, proclamant son titre avant même qu’il ouvre la bouche.

Il tendit un parchemin. Elian le déroula, parcourut les lignes d’un œil rapide. Une lettre d’introduction pour maître Moheel. Elle la glissa sans un mot dans sa manche.

- Vous auriez pu me le faire transmettre par le page. Pourquoi m’avoir fait venir ici ?

Aucune réponse immédiate. Bran ferma le poing, le tendit devant lui. Elian ouvrit la main. Les doigts de Bran se déplièrent, laissant tomber un éclat d’argent dans sa paume. L’anneau d’Elgarath.

- J’ai besoin de le savoir en sécurité. Tu avais raison : je ne suis pas le mieux placé pour ça. Je te le confie.

Elian fit tourner la bague entre ses doigts. L’acier était froid, dense. Ce n’était pas un bijou : c’était une charge. Un poids.

- Tu devras suivre les mariages royaux, y assister discrètement. T’assurer que l’anneau soit présent où il faut, quand il faut, puis le récupérer. Et si tu repères des regards trop curieux, des gestes inhabituels… dis-le-moi. Peut-être suis-je trop méfiant.

Elle hocha la tête. Impossible de refuser. Le prince - bientôt le roi - lui confiait sa confiance, et avec elle, un secret.

- Où le rangez-vous d’ordinaire ? demanda-t-elle.

- Dans la salle des coffres.

L’image surgit d’elle-même : son propre passage dans cette salle, ses pas feutrés sur le marbre, les coffres ouverts sans bruit. Et Arnaud, maître de la guilde des assassins, cette nuit-là, l’offre glacée d’une place parmi les siens.

- Certains s’étonneront de ne plus le voir. Dites que vous l’avez confié à un gardien.

- Je comptais le taire, répliqua Bran, surpris.

- Envoyez Laellia à chaque mariage, proposa-t-elle. Sous des prétextes absurdes mais plausibles. Que l’on pense que vous tentez de brouiller les pistes… sans trop de subtilité.

- Tu veux qu’on la soupçonne, elle ?

- Si les regards sont tournés vers elle, ils ne le seront pas vers moi. C’est votre sœur. Celle qui vous a porté jusqu’au trône. Qui d’autre serait digne de garder l’anneau ?

Bran hocha la tête, sa mâchoire crispée d’approbation.

- C’est brillant. Merci, Elian. Tes conseils me sont précieux.

Elle ne répondit pas. Juste un sourire, un sifflement léger en quittant la cour, l’anneau toujours niché dans le creux de sa main.

Le domaine de maître Moheel s’élevait à l’écart du tumulte, ceint de murs sobres où grimpaient des lierres disciplinés. Elian s’annonça. Un domestique muet l’introduisit dans la cour d’entraînement.

L’homme qui s’y trouvait était loin des vieillards que l’on croit trop souvent rouillés par l’expérience. Cheveux blancs, certes, mais port droit, membres secs et vifs, silhouette tendue comme un arc. Son visage rasé de près portait la rigueur plus que les années. Il portait un pourpoint matelassé sombre, une chemise claire, des garde-bras discrets. Ses gants de cuir souple laissaient deviner de longues mains nerveuses.

Il prit le parchemin sans un mot, le lut, le relut. Les plis de sa bouche se resserrèrent. Puis il releva les yeux vers elle et la scruta comme un gibier dont on jauge le poids.

Il pivota soudain.

- Julian !

Dans la cour, une dizaine d’archers s’exerçaient. Un jeune homme s’approcha. Des vêtements plus coûteux que ceux du maître, une démarche sans élégance, sans nerf. Il avait l’air d’un noble qu’on avait forcé à suer.

- C’est ton apprentie, dit Moheel avant de disparaître sans même regarder Elian une dernière fois.

Julian la dévisagea, un sourire en coin sur ses lèvres pleines.

- T’as déjà tenu un arc ?

- Non.

Il poussa un soupir blasé et lui fit signe d’avancer. Il ne l’aiderait pas. Pas vraiment. Elle le savait déjà. Moheel l’avait imposée. Acceptée, oui. Mais respectée ? Pas encore. Il faudrait qu’elle l’arrache.

Elle comptait bien le faire.

Les jours passèrent. Elian encaissait les remarques, les regards, les silences. Elle s’accrochait. Levée avant les autres, couchée après. Elle imitait chaque mouvement, recommençait encore, jusqu’à sentir ses muscles crier grâce. Elle n’attendait plus les conseils. Elle les devinait.

Un matin, la voix de Moheel claqua dans la cour principale, tranchante comme une flèche :

- Qu’est-ce qui se passe ici ?

Il arrivait à grands pas, le visage fermé, furieux. Anthy, arc à la main, tourna vers lui un regard excédé.

- Il veut me refiler son boulet, grogna-t-il en désignant Elian d’un signe de tête. J’en veux pas. Qu’il la garde.

Moheel se figea.

- Julian ? Je te l’ai confiée !

- J’ai plus rien à lui apprendre, répondit le jeune homme, la voix tendue. Elle me dépasse.

- Quelle blague ! fulmina Anthy. Elle est là depuis quoi ? Deux lunes ? Elle ne savait même pas encocher une flèche à son arrivée ! Et elle serait déjà meilleure que toi, qui sues ici depuis deux hivers ?

Julian ravala un mot, les mâchoires contractées. Son visage trahissait une colère mal digérée, et un malaise encore plus grand.

- Crois pas que ça m’enchante, murmura-t-il. Mais c’est comme ça. Depuis une lune, elle n’a plus besoin de moi. L’admettre me fout la rage.

Moheel ne broncha pas. Il pivota vers Anthy.

- Teste-la.

- Maître…

- Tu obéis, ou tu pars. C’est clair ?

Il tourna les talons sans attendre de réponse.

Elian serra les dents. Pas un mot. Pas un regard. Pas même un signe d’approbation. Moheel l’ignorait comme une invisible.

Autour d’elle, les regards étaient lourds. Anthy la fixait comme si elle venait de lui mordre la main. Les autres ne valaient guère mieux. Aucun n’avait oublié le piston. Eux s’étaient battus pour décrocher une place auprès du meilleur tireur du continent. Elle avait juste toqué à la bonne porte. Et ce favoritisme-là, personne ne le lui pardonnait.

Elle mangeait seule. Dormait seule. S’entraînait seule. Julian la guidait par obligation, sec et distant, ponctuel et précis. Rien de plus. Rien de fraternel. Juste un fil tendu entre eux, fragile et glissant, qui n’attendait qu’une chose : rompre.

Anthy grogna, les mâchoires serrées, puis fit un geste sec en direction d’Elian.

- Viens.

Elle le suivit sans un mot. Les premières épreuves furent expédiées. Elian les réussit sans difficulté. Cela faisait déjà plusieurs semaines qu’elles ne lui posaient plus de problème. L’ennui avait gagné du terrain.

Au fil des exercices, les choses se corsèrent. Elian sentit son attention s’affiner, son corps tout entier se tendre avec plaisir. Un vrai défi, enfin. Elle accueillit les nouvelles consignes avec un sourire en coin, les abordant l’une après l’autre avec la même concentration méthodique que lorsqu’elle crochetait une serrure difficile.

Le regard d’Anthy sur elle changea. Il l’observait. Vraiment.

Elle manqua un tir. À peine. Une flèche trop haute. Avant qu’elle ait eu le temps de corriger sa posture, il s’approcha dans son dos. Elle sentit sa présence avant même qu’il ne parle.

Ses mains se posèrent sur ses hanches, guidant sa position. Puis l’une glissa le long de son bras pour réajuster l’angle du coude. C’était délicat, respectueux, mais son contact déclencha en Elian une crispation instinctive. Sa peau frémit, marquée par l’endroit où il l’avait touchée.

Elle ne dit rien. Subir pour progresser. Ne pas faire de vagues. Il voulait aider. Elle tira. La flèche fusa et alla se ficher au centre.

- Merci, souffla-t-elle, même si son ton était un peu trop neutre.

- Assez pour aujourd’hui. Va te reposer. Demain à l’aube, ici.

Elle hocha la tête, esquissant un sourire. Cette fois, ce n’était plus la recrue pistonnée qu’ils voyaient, mais une archeresse prometteuse. Elle venait de gagner sa place.

Le printemps s’annonçait à peine lorsque, un matin clair, Elian demanda à parler à Moheel. Depuis son arrivée, le maître d’armes ne lui avait jamais adressé la parole. Pas un mot. Pas un regard.

Il se tourna vers elle comme si elle venait de l’insulter.

- Je voulais vous prévenir de mon départ, annonça-t-elle. Je serai absente pendant une lune.

Il plissa les yeux.

- Ce n’est pas un moulin, ici. Tu ne viens pas et pars comme tu veux.

- Je reviendrai dans une lune, répéta Elian, imperturbable.

Elle tourna les talons.

La route la mena à une petite ville prospère, bordée d’oliveraies et de vignes, où se célébrait le mariage d’une cousine d’Yillane. Laellia s’y rendait aussi, sa voiture bardée des couleurs princières. Elian choisit un autre itinéraire, un chemin plus discret, à travers les bois et les chemins de traverse.

Une fois sur place, elle repéra un gamin des rues, l’air dégourdi, les yeux vifs, le pas rapide. Elle lui donna une bourse et des instructions simples. Il s’exécuta à merveille.

Elian observa de loin. Quand le garçon passa entre les invités pour tendre l’anneau au moment prévu, elle repéra les regards qui se braquèrent sur lui. Trop nombreux. Trop appuyés.

Quatorze, compta-t-elle. Peut-être plus. Certains dissimulaient leur attention avec plus d’adresse. D’autres suivaient Laellia à la trace, sans dissimuler leur intérêt. Une dizaine d’hommes, au moins. La surveillance était réelle, pesante, étouffante.

Elle fit la moue. Bran avait eu raison. Cet anneau attirait bien trop les convoitises.

Après la cérémonie, Elian se glissa parmi les invités. Elle récupéra l’anneau d’Elgarath dans la poche même du jeune marié, d’un geste si discret que personne ne la remarqua. Elle disparut.

Une lune jour pour jour après son départ, elle réapparut dans la cour de Moheel. Ce dernier ne lui accorda pas un mot. Pas même un hochement de tête. Plus froid encore qu’avant.

Anthy s’approcha.

- On rattrape le temps perdu, annonça-t-il. Tu veux toujours pas me dire où t’étais partie ?

Elian secoua la tête.

- Très bien, marmonna-t-il. Têtue comme une mule.

Il reprit les leçons. Les exercices s’accélérèrent. Tir en mouvement, tir rapide, cible mouvante, tir rapide sur cible mouvante. Elian suivait, absorbait, répliquait. Son corps apprenait plus vite que ses mots ne l’auraient dit.

Bientôt, tout cela ne fut plus un mystère pour elle. Seulement des réflexes.

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